Le chevalier de Maison-Rouge

Chapter 20

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--Mon Dieu! reprit-elle, je jure de consacrer ma vie à Maurice, de mourir avec lui, et, s'il le faut, pour lui, s'il sauve mon ami, mon protecteur, mon frère, le chevalier de Maison-Rouge.

--C'est bien; il sera sauvé, dit Maurice. Il alla vers la chambre.

--Monsieur, dit-il, revêtez le costume du tanneur Morand. Je vous rends votre parole, vous êtes libre.

--Et vous, madame, dit-il à Geneviève, voilà les deux mots de passe: _oeillet et souterrain._

Et comme s'il eût eu horreur de rester dans la chambre où il avait prononcé ces deux mots qui le faisaient traître, il ouvrit la fenêtre et sauta de la chambre dans le jardin.

XXXI

Perquisition

Maurice avait repris son poste dans le jardin, en face de la croisée de Geneviève: seulement cette croisée s'était éteinte, Geneviève étant rentrée chez le chevalier de Maison-Rouge.

Il était temps que Maurice quittât la chambre, car à peine avait-il atteint l'angle de la serre, que la porte du jardin s'ouvrit, et l'homme gris parut, suivi de Lorin et de cinq ou six grenadiers.

--Eh bien? demanda Lorin.

--Vous le voyez, dit Maurice, je suis à mon poste.

--Personne n'a tenté de forcer la consigne? dit Lorin.

--Personne, répondit Maurice, heureux d'échapper à un mensonge par la manière dont la demande avait été posée; personne! Et vous, qu'avez-vous fait?

--Nous, nous avons acquis la certitude que le chevalier de Maison-Rouge est entré dans la maison, il y a une heure, et n'en est pas sorti depuis, répondit l'homme de la police.

--Et vous connaissez sa chambre? dit Lorin.

--Sa chambre n'est séparée de la chambre de la citoyenne Dixmer que par un corridor.

--Ah! ah! dit Lorin.

--Pardieu, il n'y avait pas besoin de séparation du tout; il paraît que ce chevalier de Maison-Rouge est un gaillard.

Maurice sentit le sang lui monter à la tête; il ferma les yeux et vit mille éclairs intérieurs.

--Eh bien! mais... et le citoyen Dixmer, que disait-il de cela? demanda Lorin.

--Il trouvait que c'était bien de l'honneur pour lui.

--Voyons? dit Maurice d'une voix étranglée, que décidons-nous?

--Nous décidons, dit l'homme de la police, que nous allons le prendre dans sa chambre, et peut-être même dans son lit.

--Il ne se doute donc de rien?

--De rien absolument.

--Quelle est la disposition du terrain? demanda Lorin.

--Nous en avons un plan parfaitement exact, dit l'homme gris: un pavillon situé à l'angle du jardin, le voilà; on monte quatre marches, les voyez-vous d'ici? on se trouve sur un palier; à droite, la porte de l'appartement de la citoyenne Dixmer: c'est sans doute celui dont nous voyons la fenêtre. En face de la fenêtre, au fond, une porte donnant sur le corridor, et, dans ce corridor, la porte de la chambre du traître.

--Bien, voilà une topographie un peu soignée, dit Lorin: avec un plan comme celui-là on peut marcher les yeux bandés, à plus forte raison les yeux ouverts. Marchons donc.

--Les rues sont-elles bien gardées? demanda Maurice avec un intérêt que tous les assistants attribuèrent naturellement à la crainte que le chevalier ne s'échappât.

--Les rues, les passages, les carrefours, tout, dit l'homme gris; je défie qu'une souris passe si elle n'a point le mot d'ordre.

Maurice frissonna; tant de précautions prises lui faisaient craindre que sa trahison ne fût inutile à son bonheur.

--Maintenant, dit l'homme gris, combien demandez-vous d'hommes pour arrêter le chevalier?

--Combien d'hommes? dit Lorin, j'espère bien que Maurice et moi nous suffirons; n'est-ce pas, Maurice?

--Oui, balbutia celui-ci, certainement que nous suffirons.

--Écoutez, dit l'homme de la police, pas de forfanteries inutiles; tenez-vous à le prendre?

--Morbleu! si nous y tenons, s'écria Lorin, je le crois bien! N'est-ce pas, Maurice, qu'il faut que nous le prenions?

Lorin appuya sur ce mot. Il l'avait dit, un commencement de soupçons commençait à planer sur eux, et il ne fallait pas laisser le temps aux soupçons, lesquels marchaient si vite à cette époque-là, de prendre une plus grande consistance; or, Lorin comprenait que personne n'oserait douter du patriotisme de deux hommes qui seraient parvenus à prendre le chevalier de Maison-Rouge.

--Eh bien! dit l'homme de la police, si vous y tenez réellement, prenons plutôt avec nous trois hommes que deux, quatre que trois; le chevalier couche toujours avec une épée sous son traversin et deux pistolets sur sa table de nuit.

--Eh morbleu! dit un des grenadiers de la compagnie de Lorin, entrons tous, pas de préférence pour personne; s'il se rend, nous le mettrons en réserve pour la guillotine; s'il résiste, nous l'écharperons.

--Bien dit, fit Lorin; en avant! Passons-nous par la porte ou par la fenêtre?

--Par la porte, dit l'homme de la police; peut-être, par hasard, la clef y est-elle; tandis que si nous entrons par la fenêtre, il faudra casser quelques carreaux, et cela ferait du bruit.

--Va pour la porte, dit Lorin; pourvu que nous entrions, peu m'importe par où. Allons, sabre en main, Maurice. Maurice tira machinalement son sabre hors du fourreau.

La petite troupe s'avança vers le pavillon. Comme l'homme gris avait indiqué que cela devait être, on rencontra les premières marches du perron, puis l'on se trouva sur le palier, puis dans le vestibule.

--Ah! s'écria Lorin joyeux, la clef est sur la porte. En effet, il avait étendu la main dans l'ombre, et, comme il l'avait dit, il avait du bout des doigts senti le froid de la clef.

--Allons, ouvre donc, citoyen lieutenant, dit l'homme gris. Lorin fit tourner avec précaution la clef dans la serrure; la porte s'ouvrit. Maurice essuya de sa main son front humide de sueur.

--Nous y voilà, dit Lorin.

--Pas encore, fit l'homme gris. Si nos renseignements topographiques sont exacts, nous sommes ici dans l'appartement de la citoyenne Dixmer.

--Nous pouvons nous en assurer, dit Lorin; allumons des bougies, il reste du feu dans la cheminée.

--Allumons des torches, dit l'homme gris; les torches ne s'éteignent pas comme les bougies.

Et il prit des mains d'un grenadier deux torches qu'il alluma au foyer mourant. Il en mit une à la main de Maurice, l'autre à la main de Lorin.

--Voyez-vous, dit-il, je ne me trompais pas: voici la porte qui donne dans la chambre à coucher de la citoyenne Dixmer, voilà celle qui donne sur le corridor.

--En avant! dans le corridor, dit Lorin. On ouvrit la porte du fond, qui n'était pas plus fermée que la première, et l'on se trouva en face de la porte de l'appartement du chevalier. Maurice avait vingt fois vu cette porte, et n'avait jamais demandé où elle allait; pour lui, le monde se concentrait dans la chambre où le recevait Geneviève.

--Oh! oh! dit Lorin à voix basse, ici nous changeons de thèse; plus de clef et porte close.

--Mais, demanda Maurice, pouvant parler à peine, êtes-vous bien sûr que ce soit là?

--Si le plan est exact, ce doit être là, répondit l'homme de la police; d'ailleurs, nous allons bien le voir. Grenadiers, enfoncez la porte; et vous, citoyens, tenez-vous prêts, aussitôt la porte enfoncée, à vous précipiter dans la chambre.

Quatre hommes, désignés par l'envoyé de la police, levèrent la crosse de leur fusil, et, sur un signe de celui qui conduisait l'entreprise, frappèrent un seul et même coup: la porte vola en éclats.

--Rends-toi, ou tu es mort! s'écria Lorin en s'élançant dans la chambre.

Personne ne répondit: les rideaux du lit étaient fermés.

--La ruelle! gare la ruelle! dit l'homme de la police, en joue, et au premier mouvement des rideaux, faites feu.

--Attendez, dit Maurice, je vais les ouvrir. Et, sans doute dans l'espérance que Maison-Rouge était caché derrière les rideaux, et que le premier coup de poignard ou de pistolet serait pour lui, Maurice se précipita vers les courtines, qui glissèrent en criant le long de leur tringle. Le lit était vide.

--Mordieu! dit Lorin, personne!

--Il se sera échappé, balbutia Maurice.

--Impossible, citoyens! impossible! s'écria l'homme gris; je vous dis qu'on l'a vu rentrer il y a une heure, que personne ne l'a vu sortir, et que toutes les issues sont gardées.

Lorin ouvrait les portes des cabinets et des armoires et regardait partout, là même où il était matériellement impossible qu'un homme pût se cacher.

--Personne! cependant; vous le voyez bien, personne!

--Personne! répéta Maurice avec une émotion facile à comprendre; vous le voyez, en effet, il n'y a personne.

--Dans la chambre de la citoyenne Dixmer, dit l'homme de la police; peut-être y est-il?

--Oh! dit Maurice, respectez la chambre d'une femme.

--Comment donc, dit Lorin, certainement qu'on la respectera, et la citoyenne Dixmer aussi; mais on la visitera.

--La citoyenne Dixmer? dit un des grenadiers, enchanté de placer là une mauvaise plaisanterie.

--Non, dit Lorin, la chambre seulement.

--Alors, dit Maurice, laissez-moi passer le premier.

--Passe, dit Lorin; tu es capitaine: à tout seigneur tout honneur.

On laissa deux hommes pour garder la pièce que l'on venait de quitter; puis l'on revint dans celle où l'on avait allumé les torches.

Maurice s'approcha de la porte donnant dans la chambre à coucher de Geneviève. C'était la première fois qu'il allait y entrer. Son coeur battait avec violence. La clef était à la porte. Maurice porta la main sur la clef, mais il hésita.

--Eh bien, dit Lorin, ouvre donc!

--Mais, dit Maurice, si la citoyenne Dixmer est couchée?

--Nous regarderons dans son lit, sous son lit, dans sa cheminée et dans ses armoires, dit Lorin; après quoi, s'il n'y a personne qu'elle, nous lui souhaiterons une bonne nuit.

--Non pas, dit l'homme de la police, nous l'arrêterons; la citoyenne Geneviève Dixmer était une aristocrate qui a été reconnue complice de la fille Tison et du chevalier de Maison-Rouge.

--Ouvre alors, dit Maurice en lâchant la clef, je n'arrête pas les femmes.

L'homme de la police regarda Maurice de travers, et les grenadiers murmurèrent entre eux.

--Oh! oh! dit Lorin, vous murmurez? Murmurez donc pour deux pendant que vous y êtes, je suis de l'avis de Maurice.

Et il fit un pas en arrière.

L'homme gris saisit la clef, tourna vivement, la porte céda; les soldats se précipitèrent dans la chambre.

Deux bougies brûlaient sur une petite table, mais la chambre de Geneviève, comme celle du chevalier de Maison-Rouge, était inhabitée.

--Vide! s'écria l'homme de la police.

--Vide! répéta Maurice en pâlissant; où est-elle donc? Lorin regarda Maurice avec étonnement.

--Cherchons, dit l'homme de la police. Et, suivi des miliciens, il se mit à fouiller la maison depuis les caves jusqu'aux ateliers. À peine eurent-ils le dos tourné, que Maurice, qui les avait suivis impatiemment des yeux, s'élança à son tour dans la chambre, ouvrant les armoires qu'il avait déjà ouvertes, et appelant d'une voix pleine d'anxiété:

--Geneviève! Geneviève! Mais Geneviève ne répondit point, la chambre était bien réellement vide. Alors Maurice, à son tour, se mit à fouiller la maison avec une espèce de frénésie. Serres, hangars, dépendances, il visita tout, mais inutilement. Soudain l'on entendit un grand bruit; une troupe d'hommes armés se présenta à la porte, échangea le mot de passe avec la sentinelle, envahit le jardin et se répandit dans la maison. À la tête de ce renfort brillait le panache enfumé de Santerre.

--Eh bien! dit-il à Lorin, où est le conspirateur?

--Comment! où est le conspirateur?

--Oui. Je vous demande ce que vous en avez fait?

--Je vous le demanderai à vous-même: votre détachement, s'il a bien gardé les issues, doit l'avoir arrêté, puisqu'il n'était plus dans la maison quand nous y sommes entrés.

--Que dites-vous là? s'écria le général furieux, vous l'avez donc laissé échapper?

--Nous n'avons pu le laisser échapper, puisque nous ne l'avons jamais tenu.

--Alors, je n'y comprends plus rien, dit Santerre.

--À quoi?

--À ce que vous m'avez fait dire par votre envoyé.

--Nous vous avons envoyé quelqu'un, nous?

--Sans doute. Cet homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes vertes, qui est venu nous prévenir de votre part que vous étiez sur le point de vous emparer de Maison-Rouge, mais qu'il se défendait comme un lion; sur quoi, je suis accouru.

--Un homme à habit brun, à cheveux noirs, à lunettes vertes? répéta Lorin.

--Sans doute, tenant une femme au bras.

--Jeune, jolie? s'écria Maurice en s'élançant vers le général.

--Oui, jeune et jolie.

--C'était lui et la citoyenne Dixmer.

--Qui lui?

--Maison-Rouge.... Oh! misérable que je suis de ne pas les avoir tués tous les deux!

--Allons, allons, citoyen Lindey, dit Santerre, on les rattrapera.

--Mais comment diable les avez-vous laissés passer? demanda Lorin.

--Pardieu! dit Santerre, je les ai laissés passer parce qu'ils avaient le mot de passe.

--Ils avaient le mot de passe! s'écria Lorin; mais il y a donc un traître parmi nous?

--Non, non, citoyen Lorin, dit Santerre, on vous connaît, et l'on sait bien qu'il n'y a pas de traîtres parmi vous. Lorin regarda tout autour de lui, comme pour chercher ce traître dont il venait de proclamer la présence. Il rencontra le front sombre et l'oeil vacillant de Maurice.

--Oh! murmura-t-il, que veut dire ceci?

--Cet homme ne peut être bien loin, dit Santerre; fouillons les environs; peut-être sera-t-il tombé dans quelque patrouille qui aura été plus habile que nous et qui ne s'y sera point laissé prendre.

--Oui, oui, cherchons, dit Lorin.

Et il saisit Maurice par le bras; et, sous prétexte de chercher, il l'entraîna hors du jardin.

--Oui, cherchons, dirent les soldats; mais, avant de chercher....

Et l'un d'eux jeta sa torche sous un hangar tout bourré de fagots et de plantes sèches.

--Viens, dit Lorin, viens. Maurice n'opposa aucune résistance. Il suivit Lorin comme un enfant; tous deux coururent jusqu'au pont sans se parler davantage; là, ils s'arrêtèrent, Maurice se retourna.

Le ciel était rouge à l'horizon du faubourg, et l'on voyait monter au-dessus des maisons de nombreuses étincelles.

XXXII

La foi jurée

Maurice frissonna, il étendit la main vers la rue Saint-Jacques.

--Le feu! dit-il, le feu!

--Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; après?

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle était revenue?

--Qui cela?

--Geneviève.

--Geneviève, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas?

--Oui, c'est elle.

--Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'était point partie pour cela.

--Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge.

--Oh! oh! dit Lorin.

--Tu m'aideras à la retrouver, n'est-ce pas, Lorin?

--Pardieu! ce ne sera pas difficile.

--Et comment?

--Sans doute, si tu t'intéresses, autant que je puis le croire, au sort de la citoyenne Dixmer; tu dois la connaître, et la connaissant, tu dois savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitté Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est réfugiée chez quelque confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque Marton un petit billet à peu près conçu en ces termes:

_Amour, tyran des dieux et des mortels,_ _Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels._ _Si Mars veut revoir Cythérée,_ _Qu'il emprunte à la Nuit son écharpe azurée._

Et qu'il se présente chez le concierge, telle rue, tel numéro, en demandant madame Trois-Étoiles; voilà. Maurice haussa les épaules; il savait bien que Geneviève n'avait personne chez qui se réfugier.

--Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il.

--Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin.

--Laquelle?

--C'est que ce ne serait peut-être pas un si grand malheur que nous ne la retrouvassions pas.

--Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai.

--Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour là que tu as failli mourir?

--Oui, répondit Maurice. Lorin réfléchit un instant.

--Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier est désert, voici là un banc de pierre qui semble placé exprès pour recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier, comme on disait sous l'ancien régime. Je te donne ma parole que je ne parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir auprès de son ami.

--Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi.

--Écoute, cher ami, sans exorde, sans périphrase, sans commentaire, je te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plutôt que tu nous perds.

--Comment cela? demanda Maurice.

--Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arrêté du comité de Salut public qui déclare traître à la patrie quiconque entretient des relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet arrêté?

--Sans doute, répondit Maurice.

--Tu le connais?

--Oui.

--Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal traître à la patrie. Qu'en dis-tu? comme dit Manlius.

--Lorin!

--Sans doute; à moins que tu ne regardes toutefois comme idolâtrant la patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit à M. le chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalté républicain, à ce que je suppose, et n'est point accusé pour le moment d'avoir fait les journées de Septembre.

--Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir.

--Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir été ou être encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te révolte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une montagne quand tu te retournes. Je te le répète donc, ne te révolte pas, et avoue tout bonnement que tu n'es plus un zélé.

Lorin avait prononcé ces mots avec toute la douceur dont il était capable, et en glissant dessus avec un artifice tout à fait cicéronien.

Maurice se contenta de protester par un geste.

Mais le geste fut déclaré comme non avenu, et Lorin continua:

--Oh! si nous vivions dans une de ces températures de serre chaude, température honnête, où, selon les règles de la botanique, le baromètre marque invariablement seize degrés, je te dirais, mon cher Maurice, c'est élégant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui dans trente-cinq à quarante degrés de chaleur! la nappe brûle, de sorte que l'on n'est que tiède; par cette chaleur-là on semble froid; lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas savoir ce qu'on est bientôt, ou plutôt ce qu'on n'est plus.

--Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'écria Maurice; aussi bien je suis las de la vie.

--Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en vérité, il n'y a pas encore assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-là à ta volonté; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut mourir républicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate.

--Oh! oh! s'écria Maurice dont le sang commençait à s'enflammer par l'impatiente douleur qui résultait de la conscience de sa culpabilité; oh! oh! tu vas trop loin, mon ami.

--J'irai plus loin encore, car je te préviens que si tu te fais aristocrate...

--Tu me dénonceras?

--Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher au son du tambour comme un objet égaré; puis je proclamerai que les aristocrates, sachant ce que tu leur réservais, t'ont séquestré, martyrisé, affamé; de sorte que, comme le prévôt Élie de Beaumont, M. Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronné publiquement de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section Victor. Dépêche-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est claire.

--Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entraîné, je glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalité m'entraîne?

--Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les scènes que Pylade faisait journellement à Oreste, scènes qui prouvent victorieusement que l'amitié n'est qu'un paradoxe, puisque ces modèles des amis se disputaient du matin au soir.

--Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux.

--Jamais!

--Alors, laisse-moi aimer, être fou à mon aise, être criminel peut-être, car, si je la revois, je sens que je la tuerai.

--Ou que tu tomberas à ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voilà comme ce pauvre Osselin avec la marquise de Charny.

--Assez, Lorin, je t'en supplie!

--Maurice, je te guérirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu gagnes à la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'épicier de la rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exaspérer. Maurice, tu vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'éprouve le besoin de mettre le feu à l'île Saint-Louis; une torche, un brandon!

_Mais non, ma peine est inutile._ _À quoi bon demander une torche, un flambeau?_ _Ton feu, Maurice, est assez beau_ _Pour embraser ton âme, et ces lieux, et la ville._

Maurice sourit malgré lui.

--Tu sais qu'il était convenu que nous ne parlerions qu'en prose? dit-il.

--Mais c'est qu'aussi tu m'exaspères avec ta folie, dit Lorin; c'est qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des motions, étudions l'économie politique; mais, pour l'amour de Jupiter, ne soyons pas amoureux, n'aimons que la liberté.

--Ou la Raison.

--Ah! c'est vrai, la déesse te dit bien des choses, et te trouve un charmant mortel.

--Et tu n'es pas jaloux?

--Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les sacrifices.

--Merci, mon pauvre Lorin, et j'apprécie ton dévouement; mais le meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma douleur. Adieu, Lorin; va voir Arthémise.

--Et toi, où vas-tu?

--Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont.

--Tu demeures donc du côté de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant?

--Non, mais il me plaît de prendre par là.

--Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine?

--Pour voir si elle n'est pas revenue où elle sait que je l'attends. Ô Geneviève! Geneviève! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille trahison!

--Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est mort pour l'avoir trop aimé, disait:

_Souvent femme varie,_ _Bien fol est qui s'y fie._

Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la vieille rue Saint-Jacques.

À mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand bruit, ils voyaient s'augmenter la lumière, ils entendaient ces chants patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosphère du combat, semblaient des hymnes héroïques, mais qui, la nuit, à la lueur de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu était aboli.

Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et murmurait entre ses dents:

_Amour, amour, quand tu nous tiens:_ _On peut bien dire adieu prudence._

Tout Paris semblait se porter vers le théâtre des événements que nous venons de raconter. Maurice fut obligé de traverser une haie de grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes pressées de cette populace toujours furieuse, toujours éveillée, qui, à cette époque, courait en hurlant de spectacle en spectacle.

À mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, hâtait le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le laisser seul en pareil moment.

Tout était presque fini: le feu s'était communiqué du hangar, où le soldat avait jeté sa torche enflammée, aux ateliers construits en planches assemblées de façon à laisser de grands jours pour la circulation de l'air; les marchandises avaient brûlé; la maison commençait à brûler elle-même.

--Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle était revenue, si elle se trouvait dans quelque chambre enveloppée par le cercle de flammes, m'attendant, m'appelant....

Et Maurice, à demi insensé de douleur, aimant mieux croire à la folie de celle qu'il aimait qu'à sa trahison, Maurice donna tête baissée au milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fumée.