Chapter 19
--La seconde, c'est que toute la conspiration à l'oeillet a été conduite par le chevalier de Maison-Rouge.
--Je le sais encore.
--Mais ce que tu ne sais pas, c'est que la conspiration de l'oeillet rouge et celle du souterrain ne faisaient qu'une seule conspiration.
--Je le sais encore.
--Alors passons à une troisième nouvelle; tu ne la sais pas, celle-là, j'en suis sûr. Nous allons prendre ce soir le chevalier de Maison-Rouge.
--Prendre le chevalier de Maison-Rouge?
--Oui.
--Tu t'es donc fait gendarme?
--Non; mais je suis patriote. Un patriote se doit à sa patrie. Or, ma patrie est abominablement ravagée par ce chevalier de Maison-Rouge, qui fait complots sur complots. Or, la patrie m'ordonne, à moi qui suis un patriote, de la débarrasser du susdit chevalier de Maison-Rouge qui la gêne horriblement, et j'obéis à la patrie.
--C'est égal, dit Maurice, il est singulier que tu te charges d'une pareille commission.
--Je ne m'en suis pas chargé, on m'en a chargé; mais, d'ailleurs, je dois dire que je l'eusse briguée, la commission. Il nous faut un coup éclatant pour nous réhabiliter, attendu que notre réhabilitation, c'est non seulement la sécurité de notre existence, mais encore le droit de mettre à la première occasion six pouces de lame dans le ventre de cet affreux Simon.
--Mais comment a-t-on su que c'était le chevalier de Maison-Rouge qui était à la tête de la conspiration du souterrain?
--Ce n'est pas encore bien sûr, mais on le présume.
--Ah! vous procédez par induction?
--Nous procédons par certitude.
--Comment arranges-tu tout cela? Voyons; car enfin...
--Écoute bien.
--Je t'écoute.
--À peine ai-je entendu crier: «Grande conspiration découverte par le citoyen Simon...» (cette canaille de Simon! il est partout, ce misérable!), que j'ai voulu juger de la vérité par moi-même. Or, on parlait d'un souterrain.
--Existe-t-il?
--Oh! il existe, je l'ai vu.--_Vu, de mes deux yeux vu, ce qui s'appelle vu._--Tiens, pourquoi ne siffles-tu pas?
--Parce que c'est du Molière, et que, je te l'avoue d'ailleurs, les circonstances me paraissent un peu graves pour plaisanter.
--Eh bien, de quoi plaisantera-t-on, alors, si l'on ne plaisante pas des choses graves?
--Tu dis donc que tu as vu...
--Le souterrain.... Je répète que j'ai vu le souterrain, que je l'ai parcouru, et qu'il correspondait de la cave de la citoyenne Plumeau à une maison de la rue de la Corderie, à la maison n° 12 ou 14, je ne me le rappelle plus bien.
--Vrai! Lorin, tu l'as parcouru?...
--Dans toute sa longueur, et, ma foi! je t'assure que c'était un boyau fort joliment taillé; de plus, il était coupé par trois grilles en fer, que l'on a été obligé de déchausser les unes après les autres; mais qui, dans le cas où les conjurés auraient réussi, leur eussent donné tout le temps, en sacrifiant trois ou quatre des leurs, de mettre madame veuve Capet en lieu de sûreté. Heureusement, il n'en est pas ainsi, et cet affreux Simon a encore découvert celle-là.
--Mais il me semble, dit Maurice, que ceux qu'on aurait dû arrêter d'abord étaient les habitants de cette maison de la rue de la Corderie.
--C'est ce que l'on aurait fait aussi si l'on n'eût pas trouvé la maison parfaitement dénuée de locataires.
--Mais enfin, cette maison appartient à quelqu'un?
--Oui, à un nouveau propriétaire, mais personne ne le connaissait; on savait que la maison avait changé de maître depuis quinze jours ou trois semaines, voilà tout. Les voisins avaient bien entendu du bruit; mais, comme la maison était vieille, ils avaient cru qu'on travaillait aux réparations. Quant à l'autre propriétaire, il avait quitté Paris. J'arrivai sur ces entrefaites.
«--Pour Dieu! dis-je à Santerre en le tirant à part, vous êtes tous bien embarrassés.
«--C'est vrai, répondit-il, nous le sommes.
«--Cette maison a été vendue, n'est-ce pas?
«--Oui.
«--Il y a quinze jours?
«--Quinze jours ou trois semaines.
«--Vendue par-devant notaire?
«--Oui.
«--Eh bien, il faut chercher chez tous les notaires de Paris, savoir lequel a vendu cette maison et se faire communiquer l'acte. On verra dessus le nom et le domicile de l'acheteur.
«--À la bonne heure! c'est un conseil cela, dit Santerre; et voilà pourtant un homme qu'on accuse d'être un mauvais patriote. Lorin, Lorin! je te réhabiliterai, ou le diable me brûle.
«Bref, continua Lorin, ce qui fut dit fut fait. On chercha le notaire, on retrouva l'acte, et, sur l'acte, le nom et le domicile du coupable. Alors Santerre m'a tenu parole, il m'a désigné pour l'arrêter.
--Et cet homme, c'était le chevalier de Maison-Rouge?
--Non pas, son complice seulement, c'est-à-dire probablement.
--Mais alors comment dis-tu que vous allez arrêter le chevalier de Maison-Rouge?
--Nous allons les arrêter tous ensemble.
--D'abord, connais-tu ce chevalier de Maison-Rouge?
--À merveille.
--Tu as donc son signalement?
--Parbleu! Santerre me l'a donné. Cinq pieds deux ou trois pouces, cheveux blonds, yeux bleus, nez droit, barbe châtaine; d'ailleurs, je l'ai vu.
--Quand?
--Aujourd'hui même.
--Tu l'as vu?
--Et toi aussi. Maurice tressaillit.
--Ce petit jeune homme blond qui nous a délivrés ce matin, tu sais, celui qui commandait la troupe des muscadins, qui tapait si dur.
--C'était donc lui? demanda Maurice.
--Lui-même. On l'a suivi et on l'a perdu dans les environs du domicile de notre propriétaire de la rue de la Corderie; de sorte qu'on présume qu'ils logent ensemble.
--En effet, c'est probable.
--C'est sûr.
--Mais il me semble, Lorin, ajouta Maurice, que, si tu arrêtes ce soir celui qui nous a sauvés ce matin, tu manques quelque peu de reconnaissance.
--Allons donc! dit Lorin. Est-ce que tu crois qu'il nous a sauvés pour nous sauver?
--Et pourquoi donc?
--Pas du tout. Ils étaient embusqués là pour enlever la pauvre Héloïse Tison quand elle passerait. Nos égorgeurs les gênaient, ils sont tombés sur nos égorgeurs. Nous avons été sauvés par contrecoup. Or, comme tout est dans l'intention, et que l'intention n'y était pas, je n'ai pas à me reprocher la plus petite ingratitude. D'ailleurs, vois-tu, Maurice, le point capital c'est la nécessité; et il y a nécessité à ce que nous nous réhabilitions par un coup d'éclat. J'ai répondu de toi.
--À qui?
--À Santerre; il sait que tu commandes l'expédition.
--Comment cela? «--Es-tu sûr d'arrêter les coupables? a-t-il dit. «--Oui, ai-je répondu, si Maurice en est. «--Mais es-tu sûr de Maurice? Depuis quelque temps il tiédit. «--Ceux qui disent cela se trompent. Maurice ne tiédit pas plus que moi. «--Et tu en réponds? «--Comme de moi-même. «Alors j'ai passé chez toi, mais je ne t'ai pas trouvé; j'ai pris ensuite ce chemin, d'abord parce que c'était le mien, et ensuite parce que c'était celui que tu prends d'ordinaire; enfin, je t'ai rencontré, te voilà: en avant, marche!
_La victoire en chantant_ _Nous ouvre la barrière..._
--Mon cher Lorin, j'en suis désespéré, mais je ne me sens pas le moindre goût pour cette expédition; tu diras que tu ne m'as pas rencontré.
--Impossible! tous nos hommes t'ont vu.
--Eh bien, tu diras que tu m'as rencontré et que je n'ai pas voulu être des vôtres.
--Impossible encore.
--Et pourquoi cela?
--Parce que, cette fois, tu ne seras pas un tiède, mais un suspect.... Et tu sais ce qu'on en fait, des suspects: on les conduit sur la place de la Révolution et on les invite à saluer la statue de la Liberté; seulement, au lieu de saluer avec le chapeau, ils saluent avec la tête.
--Eh bien, Lorin, il arrivera ce qu'il pourra; mais en vérité, cela te paraîtra sans doute étrange, ce que je vais te dire là?
Lorin ouvrit de grands yeux et regarda Maurice.
--Eh bien, reprit Maurice, je suis dégoûté de la vie.... Lorin éclata de rire.
--Bon! dit-il; nous sommes en bisbille avec notre bien-aimée, et cela nous donne des idées mélancoliques. Allons, bel Amadis! redevenons un homme, et de là nous passerons au citoyen; moi, au contraire, je ne suis jamais meilleur patriote que lorsque je suis en brouille avec Arthémise. À propos, Sa Divinité la déesse Raison te dit des millions de choses gracieuses.
--Tu la remercieras de ma part. Adieu, Lorin.
--Comment, adieu?
--Oui, je m'en vais.
--Où vas-tu?
--Chez moi, parbleu!
--Maurice, tu te perds.
--Je m'en moque.
--Maurice, réfléchis, ami, réfléchis.
--C'est fait.
--Je ne t'ai pas tout répété...
--Tout, quoi?
--Tout ce que m'avait dit Santerre.
--Que t'a-t-il dit?
--Quand je t'ai demandé comme chef de l'expédition, il m'a dit: «--Prends garde!
«--À qui? «--À Maurice.
--À moi?
--Oui. «Maurice, a-t-il ajouté, va bien souvent dans ce quartier-là.»
--Dans quel quartier?
--Dans celui de Maison-Rouge.
--Comment! s'écria Maurice, c'est par ici qu'il se cache?
--On le présume, du moins, puisque c'est par ici que loge son complice présumé, l'acheteur de la maison de la rue de la Corderie.
--Faubourg Victor? demanda Maurice.
--Oui, faubourg Victor.
--Et dans quelle rue du faubourg?
--Dans la vieille rue Saint-Jacques.
--Ah! mon Dieu! murmura Maurice ébloui comme par un éclair. Et il porta sa main à ses yeux.
Puis, au bout d'un instant, et comme si pendant cet instant il avait appelé tout son courage:
--Son état? dit-il.
--Maître tanneur.
--Et son nom?
--Dixmer.
--Tu as raison, Lorin, dit Maurice comprimant jusqu'à l'apparence de l'émotion par la force de sa volonté; je vais avec vous.
--Et tu fais bien. Es-tu armé?
--J'ai mon sabre, comme toujours.
--Prends encore ces deux pistolets.
--Et toi?
--Moi, j'ai ma carabine. Portez armes! armes bras! en avant, marche!
La patrouille se remit en marche, accompagnée de Maurice, qui marchait près de Lorin, et précédée d'un homme vêtu de gris qui la dirigeait; c'était l'homme de la police.
De temps en temps on voyait se détacher des angles des rues ou des portes des maisons une espèce d'ombre qui venait échanger quelques paroles avec l'homme vêtu de gris; c'étaient des surveillants.
On arriva à la ruelle. L'homme gris n'hésita pas un seul instant; il était bien renseigné: il prit la ruelle.
Devant la porte du jardin par laquelle on avait fait entrer Maurice garrotté, il s'arrêta.
--C'est ici, dit-il.
--C'est ici, quoi? demanda Lorin.
--C'est ici que nous trouverons les deux chefs.
Maurice s'appuya au mur; il lui sembla qu'il allait tomber à la renverse.
--Maintenant, dit l'homme gris, il y a trois entrées: l'entrée principale, celle-ci, et une entrée qui donne dans un pavillon. J'entrerai avec six ou huit hommes par l'entrée principale; gardez cette entrée-ci avec quatre ou cinq hommes, et mettez trois hommes sûrs à la sortie du pavillon.
--Moi, dit Maurice, je vais passer par-dessus le mur et je veillerai dans le jardin.
--À merveille, dit Lorin, d'autant plus que, de l'intérieur, tu nous ouvriras la porte.
--Volontiers, dit Maurice. Mais n'allez pas dégarnir le passage et venir sans que je vous appelle. Tout ce qui se passera dans l'intérieur, je le verrai du jardin.
--Tu connais donc la maison? demanda Lorin.
--Autrefois, j'ai voulu l'acheter.
Lorin embusqua ses hommes dans les angles des haies, dans les encoignures des portes, tandis que l'agent de police s'éloignait avec huit ou dix gardes nationaux pour forcer, comme il l'avait dit, l'entrée principale.
Au bout d'un instant, le bruit de leurs pas s'était éteint sans avoir, dans ce désert, éveillé la moindre attention.
Les hommes de Maurice étaient à leur poste et s'effaçaient de leur mieux. On eût juré que tout était tranquille et qu'il ne se passait rien d'extraordinaire dans la vieille rue Saint-Jacques.
Maurice commença donc d'enjamber le mur.
--Attends, dit Lorin.
--Quoi?
--Et le mot d'ordre.
--C'est juste.
--_Oeillet et souterrain._ Arrête tous ceux qui ne te diront pas ces deux mots. Laisse passer tous ceux qui te les diront. Voilà la consigne.
--Merci, dit Maurice. Et il sauta du haut du mur dans le jardin.
XXX
Oeillet et souterrain
Le premier coup avait été terrible, et il avait fallu à Maurice toute la puissance qu'il avait sur lui-même pour cacher à Lorin le bouleversement qui s'était fait dans toute sa personne; mais, une fois dans le jardin, une fois seul, une fois dans le silence de la nuit, son esprit devint plus calme, et ses idées, au lieu de rouler désordonnées dans son cerveau, se présentèrent à son esprit et purent être commentées par sa raison.
Quoi! cette maison que Maurice avait si souvent visitée avec le plaisir le plus pur, cette maison dont il avait fait son paradis sur la terre, n'était qu'un repaire de sanglantes intrigues! Tout ce bon accueil fait à son ardente amitié, c'était de l'hypocrisie; tout cet amour de Geneviève, c'était de la peur!
On connaît la distribution de ce jardin, où plus d'une fois nos lecteurs ont suivi nos jeunes gens. Maurice se glissa de massif en massif jusqu'à ce qu'il fût abrité contre les rayons de la lune par l'ombre de cette espèce de serre dans laquelle il avait été enfermé le premier jour où il avait pénétré dans la maison.
Cette serre était en face du pavillon qu'habitait Geneviève.
Mais, ce soir-là, au lieu d'éclairer isolée et immobile la chambre de la jeune femme, la lumière se promenait d'une fenêtre à l'autre. Maurice aperçut Geneviève à travers un rideau soulevé à moitié par accident; elle entassait à la hâte des effets dans un portemanteau, et il vit avec étonnement briller des armes dans ses mains.
Il se souleva sur une borne afin de mieux plonger ses regards dans la chambre. Un grand feu brillait dans l'âtre et attira son attention; c'étaient des papiers que Geneviève brûlait.
En ce moment une porte s'ouvrit, et un jeune homme entra chez Geneviève.
La première idée de Maurice fut que cet homme était Dixmer.
La jeune femme courut à lui, saisit ses mains, et tous deux se tinrent un instant en face l'un de l'autre, paraissant en proie à une vive émotion. Quelle était cette émotion? Maurice ne pouvait le deviner, le bruit de leurs paroles n'arrivait pas jusqu'à lui.
Mais tout à coup Maurice mesura sa taille des yeux.
--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il. En effet, celui qui venait d'entrer était mince et de petite taille; Dixmer était grand et fort. La jalousie est un actif stimulant; en une minute Maurice avait supputé la taille de l'inconnu à une ligne près, et analysé la silhouette du mari.
--Ce n'est pas Dixmer, murmura-t-il, comme s'il eût été obligé de se le redire à lui-même pour être convaincu de la perfidie de Geneviève.
Il se rapprocha de la fenêtre, mais plus il se rapprochait moins il voyait: son front était en feu.
Son pied heurta une échelle; la fenêtre avait sept ou huit pieds de hauteur: il prit l'échelle et alla la dresser contre la muraille.
Il monta, colla son oeil à la fente du rideau.
L'inconnu de la chambre de Geneviève était un jeune homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, à l'oeil bleu, à la tournure élégante; il tenait les mains de la jeune femme, et lui parlait tout en essuyant les larmes qui voilaient le charmant regard de Geneviève.
Un léger bruit que fit Maurice amena le jeune homme à tourner la tête du côté de la fenêtre.
Maurice retint un cri de surprise: il venait de reconnaître son sauveur mystérieux de la place du Châtelet.
En ce moment Geneviève retira ses mains de celles de l'inconnu. Geneviève s'avança vers la cheminée, et s'assura que tous les papiers étaient consumés.
Maurice ne put se contenir davantage; toutes les terribles passions qui torturent l'homme, l'amour, la vengeance, la jalousie, lui étreignaient le coeur de leurs dents de feu. Il saisit son temps, repoussa violemment la croisée mal fermée et sauta dans la chambre.
Au même instant deux pistolets se posèrent sur sa poitrine.
Geneviève s'était retournée au bruit; elle resta muette en apercevant Maurice.
--Monsieur, dit froidement le jeune républicain à celui qui tenait deux fois sa vie au bout de ces armes, monsieur, vous êtes le chevalier de Maison-Rouge?
--Et quand cela serait? répondit le chevalier.
--Oh! c'est que si cela est, vous êtes un homme brave et par conséquent un homme calme, et je vais vous dire deux mots.
--Parlez, dit le chevalier sans détourner ses pistolets.
--Vous pouvez me tuer, mais vous ne me tuerez pas avant que j'aie poussé un cri, ou plutôt je ne mourrai pas sans l'avoir poussé. Si je pousse ce cri, mille hommes qui cernent cette maison l'auront réduite en cendres avant dix minutes. Ainsi abaissez vos pistolets, et écoutez ce que je vais dire à madame.
--À Geneviève? dit le chevalier.
--À moi? murmura la jeune femme.
--Oui, à vous.
Geneviève, plus pâle qu'une statue, saisit le bras de Maurice; le jeune homme la repoussa.
--Vous savez ce que vous m'avez affirmé, madame, dit Maurice avec un profond mépris. Je vois maintenant que vous avez dit vrai. En effet, vous n'aimez pas M. Morand.
--Maurice, écoutez-moi! s'écria Geneviève.
--Je n'ai rien à entendre, madame, dit Maurice. Vous m'avez trompé; vous avez brisé d'un seul coup tous les liens qui scellaient mon coeur au vôtre. Vous avez dit que vous n'aimiez pas M. Morand, mais vous ne m'avez pas dit que vous en aimiez un autre.
--Monsieur, dit le chevalier, que parlez-vous de Morand, ou plutôt de quel Morand parlez-vous?
--De Morand le chimiste.
--Morand le chimiste est devant vous. Morand le chimiste et le chevalier de Maison-Rouge ne font qu'un.
Et allongeant la main vers une table voisine, il eut en un instant coiffé cette perruque noire qui l'avait si longtemps rendu méconnaissable aux yeux du jeune républicain.
--Ah! oui, dit Maurice avec un redoublement de dédain; oui, je comprends, ce n'est pas Morand que vous aimiez, puisque Morand n'existait pas; mais le subterfuge, pour en être plus adroit, n'en est pas moins méprisable.
Le chevalier fit un mouvement de menace.
--Monsieur, continua Maurice, veuillez me laisser causer un instant avec madame; assistez même à la causerie, si vous voulez; elle ne sera pas longue, je vous en réponds.
Geneviève fit un mouvement pour inviter Maison-Rouge à prendre patience.
--Ainsi, continua Maurice, ainsi, vous, Geneviève, vous m'avez rendu la risée de mes amis! l'exécration des miens! Vous m'avez fait servir, aveugle que j'étais, à tous vos complots! vous avez tiré de moi l'utilité que l'on tire d'un instrument! Écoutez: c'est une action infâme! mais vous en serez punie, madame! car monsieur que voici va me tuer sous vos yeux! Mais avant cinq minutes, il sera là, lui aussi, gisant à vos pieds, ou, s'il vit, ce sera pour porter sa tête sur un échafaud.
--Lui mourir! s'écria Geneviève; lui porter sa tête sur l'échafaud! Mais vous ne savez donc pas, Maurice, que lui c'est mon protecteur, celui de ma famille; que je donnerais ma vie pour la sienne; que s'il meurt je mourrai, et que si vous êtes mon amour, vous, lui est ma religion?
--Ah! dit Maurice, vous allez peut-être continuer de dire que vous m'aimez. En vérité, les femmes sont trop faibles et trop lâches.
Puis, se retournant:
--Allons, monsieur, dit-il au jeune royaliste, il faut me tuer ou mourir.
--Pourquoi cela?
--Parce que si vous ne me tuez pas, je vous arrête. Maurice étendit la main pour le saisir au collet.
--Je ne vous disputerai pas ma vie, dit le chevalier de Maison-Rouge, tenez! Et il jeta ses armes sur un fauteuil.
--Et pourquoi ne me disputerez-vous pas votre vie?
--Parce que ma vie ne vaut pas le remords que j'éprouverais de tuer un galant homme; et puis surtout, surtout parce que Geneviève vous aime.
--Ah! s'écria la jeune femme en joignant les mains; ah! que vous êtes toujours bon, grand, loyal et généreux, Armand!
Maurice les regardait tous deux avec un étonnement presque stupide.
--Tenez, dit le chevalier, je rentre dans ma chambre; je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est point pour fuir, mais pour cacher un portrait.
Maurice porta vivement les yeux vers celui de Geneviève; il était à sa place.
Soit que Maison-Rouge eût deviné la pensée de Maurice, soit qu'il eût voulu pousser au comble la générosité:
--Allons, dit-il, je sais que vous êtes républicain; mais je sais que vous êtes en même temps un coeur pur et loyal. Je me confierai à vous jusqu'à la fin: regardez!
Et il tira de sa poitrine une miniature qu'il montra à Maurice: c'était le portrait de la reine. Maurice baissa la tête et appuya la main sur son front.
--J'attends vos ordres, monsieur, dit Maison-Rouge; si vous voulez mon arrestation, vous frapperez à cette porte quand il sera temps que je me livre. Je ne tiens plus à la vie, du moment où cette vie n'est plus soutenue par l'espérance de sauver la reine.
Le chevalier sortit sans que Maurice fît un seul geste pour le retenir. À peine fut-il hors de la chambre que Geneviève se précipita aux pieds du jeune homme.
--Pardon, dit-elle, pardon, Maurice, pour tout le mal que je vous ai fait; pardon pour mes tromperies, pardon au nom de mes souffrances et de mes larmes, car, je vous le jure, j'ai bien pleuré, j'ai bien souffert. Ah! mon mari est parti ce matin; je ne sais où il est allé, et peut-être ne le reverrai-je plus; et maintenant un seul ami me reste, non pas un ami, un frère, et vous allez le faire tuer. Pardon, Maurice! pardon!
Maurice releva la jeune femme.
--Que voulez-vous? dit-il, il y a de ces fatalités-là; tout le monde joue sa vie à cette heure; le chevalier de Maison-Rouge a joué comme les autres, mais il a perdu; maintenant il faut qu'il paye.
--C'est-à-dire qu'il meure, si je vous comprends bien.
--Oui.
--Il faut qu'il meure, et c'est vous qui me dites cela?
--Ce n'est pas moi, Geneviève, c'est la fatalité.
--La fatalité n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire, puisque vous pouvez le sauver, vous.
--Aux dépens de ma parole, et par conséquent de mon honneur. Je comprends, Geneviève.
--Fermez les yeux, Maurice, voilà tout ce que je vous demande, et jusqu'où la reconnaissance d'une femme peut aller, je vous promets que la mienne y montera.
--Je fermerais inutilement les yeux, madame; il y a un mot d'ordre donné, un mot d'ordre, sans lequel personne ne peut sortir, car je vous le répète, la maison est cernée.
--Et vous le savez?
--Sans doute que je le sais.
--Maurice!
--Eh bien?
--Mon ami, mon cher Maurice, ce mot d'ordre, dites-le-moi, il me le faut.
--Geneviève! s'écria Maurice, Geneviève! mais qui donc êtes-vous pour venir me dire: «Maurice, au nom de l'amour que j'ai pour toi, sois sans parole, sois sans honneur, trahis ta cause, renie tes opinions»? Que m'offrez-vous, Geneviève, en échange de tout cela, vous qui me tentez ainsi?
--Oh! Maurice, sauvez-le, sauvez-le d'abord, et ensuite demandez-moi la vie.
--Geneviève, répondit Maurice d'une voix sombre, écoutez-moi: j'ai un pied dans le chemin de l'infamie; pour y descendre tout à fait, je veux avoir au moins une bonne raison contre moi-même; Geneviève, jurez-moi que vous n'aimez pas le chevalier de Maison-Rouge...
--J'aime le chevalier de Maison-Rouge comme une soeur, comme une amie, pas autrement, je vous le jure!
--Geneviève, m'aimez-vous?
--Maurice, je vous aime, aussi vrai que Dieu m'entend.
--Si je fais ce que vous me demandez, abandonnerez-vous parents, amis, patrie, pour fuir avec le traître?
--Maurice! Maurice!
--Elle hésite... oh! elle hésite! Et Maurice se rejeta en arrière avec toute la violence du dédain.
Geneviève, qui s'était appuyée à lui, sentit tout à coup son appui manquer, elle tomba sur ses genoux.
--Maurice, dit-elle en se renversant en arrière et en tordant ses mains jointes; Maurice, tout ce que tu voudras, je te le jure; ordonne, j'obéis.
--Tu seras à moi, Geneviève?
--Quand tu l'exigeras.
--Jure sur le Christ! Geneviève étendit le bras:
--Mon Dieu! dit-elle, vous avez pardonné à la femme adultère, j'espère que vous me pardonnerez.
Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues, et tombèrent sur ses longs cheveux épars et flottants sur sa poitrine.
--Oh! pas ainsi, ne jurez pas ainsi, dit Maurice, ou je n'accepte pas votre serment.