Chapter 11
Geneviève sentit comme un froid mortel pénétrer jusqu'à son coeur. Cette ironie de son mari, à propos de l'amour que Maurice avait pour elle, amour dont, d'après la connaissance qu'elle avait du caractère du jeune homme, elle pouvait estimer toute la violence, amour enfin que, sans se l'avouer autrement que par de sourds remords, elle partageait elle-même au fond du coeur, cette ironie la pétrifia. Elle n'eut point la force de regarder. Elle sentit qu'il lui serait impossible de répondre.
--J'ai deviné, n'est-ce pas? reprit Dixmer. Eh bien, rassurez-vous, Geneviève, je connais Maurice; c'est un farouche républicain qui n'a point dans le coeur d'autre amour que l'amour de la patrie.
--Monsieur, s'écria Geneviève, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
--Eh! sans doute, reprit Dixmer; si Maurice vous aimait, au lieu de se brouiller avec moi, il eût redoublé de soins et de prévenances pour celui qu'il avait intérêt à tromper. Si Maurice vous aimait, il n'eût point si facilement renoncé à ce titre d'ami de la maison, à l'aide duquel, d'ordinaire, on couvre ces sortes de trahisons.
--En honneur, s'écria Geneviève, ne plaisantez point, je vous prie, sur de pareilles choses!
--Je ne plaisante point, madame; je vous dis que Maurice ne vous aime pas, voilà tout.
--Et moi, moi, s'écria Geneviève en rougissant, moi, je vous dis que vous vous trompez.
--En ce cas, reprit Dixmer, Maurice, qui a eu la force de s'éloigner plutôt que de tromper la confiance de son hôte, est un honnête homme; or, les honnêtes gens sont rares, Geneviève, et l'on ne peut trop faire pour les ramener à soi quand ils se sont écartés. Geneviève, vous écrirez à Maurice, n'est-ce pas?
--Oh! mon Dieu! dit la jeune femme.
Et elle laissa tomber sa tête entre ses deux mains; car celui sur lequel elle comptait s'appuyer au moment du danger lui manquait tout à coup et la précipitait au lieu de la retenir.
Dixmer la regarda un instant; puis, s'efforçant de sourire:
--Allons, chère amie, dit-il, point d'amour-propre de femme; si Maurice veut recommencer à vous faire quelque bonne déclaration, riez de la seconde, comme vous avez fait de la première. Je vous connais, Geneviève, vous êtes un digne et noble coeur. Je suis sûr de vous.
--Oh! s'écria Geneviève en se laissant glisser de façon à ce qu'un de ses genoux touchât la terre, oh! mon Dieu! qui peut être sûr des autres quand nul n'est sûr de soi?
Dixmer devint pâle, comme si tout son sang se retirait vers son coeur.
--Geneviève, dit-il, j'ai eu tort de vous faire passer par toutes les angoisses que vous venez d'éprouver. J'aurais dû vous dire tout de suite: Geneviève, nous sommes dans l'époque des grands dévouements; Geneviève, j'ai dévoué à la reine, notre bienfaitrice, non seulement mon bras, non seulement ma tête, mais encore ma félicité; d'autres lui donneront leur vie. Je ferai plus que de lui donner ma vie, moi, je risquerai mon honneur; et mon honneur, s'il périt, ne sera qu'une larme de plus tombant dans cet océan de douleurs qui s'apprête à engloutir la France. Mais mon honneur ne risque rien, quand il est sous la garde d'une femme comme ma Geneviève.
Pour la première fois Dixmer venait de se révéler tout entier.
Geneviève redressa la tête, fixa sur lui ses beaux yeux pleins d'admiration, se releva lentement, lui donna son front à baiser.
--Vous le voulez? dit-elle. Dixmer fit un signe affirmatif.
--Dictez alors. Et elle prit une plume.
--Non point, dit Dixmer; c'est assez d'user, d'abuser peut-être de ce digne jeune homme; et, puisqu'il se réconciliera avec nous, à la suite d'une lettre qu'il aura reçue de Geneviève, que cette lettre soit bien de Geneviève et non de M. Dixmer.
Et Dixmer baisa une seconde fois sa femme au front, la remercia et sortit. Alors Geneviève tremblante écrivit:
«Citoyen Maurice, «Vous saviez combien mon mari vous aimait. Trois semaines de séparation, qui nous ont paru un siècle, vous l'ont-elles fait oublier? Venez; nous vous attendons; votre retour sera une véritable fête. «GENEVIÈVE.»
XV
La déesse Raison
Comme Maurice l'avait fait dire la veille au général Santerre, il était sérieusement malade.
Depuis qu'il gardait la chambre, Lorin était venu régulièrement le voir, et avait fait tout ce qu'il avait pu pour le déterminer à prendre quelque distraction. Mais Maurice avait tenu bon. Il y a des maladies dont on ne veut pas guérir.
Le 1er juin, il arriva vers une heure.
--Qu'y a-t-il donc de particulier aujourd'hui? demanda Maurice. Tu es superbe.
En effet, Lorin avait le costume de rigueur: le bonnet rouge, la carmagnole et la ceinture tricolore ornée de ces deux instruments, qu'on appelait alors les burettes de l'abbé Maury, et qu'auparavant et depuis, on appela tout bonnement des pistolets.
--D'abord, dit Lorin, il y a généralement la débâcle de la gironde qui est en train de s'exécuter, mais tambour battant; dans ce moment-ci, par exemple, on chauffe les boulets rouges sur la place du Carrousel. Puis, particulièrement parlant, il y a une grande solennité à laquelle je t'invite pour après-demain.
--Mais, pour aujourd'hui, qu'y a-t-il donc? Tu viens me chercher, dis-tu?
--Oui; aujourd'hui nous avons la répétition.
--Quelle répétition?
--La répétition de la grande solennité.
--Mon cher, dit Maurice, tu sais que, depuis huit jours, je ne sors plus; par conséquent, je ne suis plus au courant de rien, et j'ai le plus grand besoin d'être renseigné.
--Comment! je ne te l'ai donc pas dit?
--Tu ne m'as rien dit.
--D'abord, mon cher, tu savais déjà que nous avions supprimé Dieu pour quelque temps, et que nous l'avons remplacé par l'Être suprême.
--Oui, je sais cela.
--Eh bien, il paraît qu'on s'est aperçu d'une chose, c'est que l'Être suprême était un modéré, un rolandiste, un girondin.
--Lorin, pas de plaisanteries sur les choses saintes; je n'aime point cela, tu le sais.
--Que veux-tu, mon cher! il faut être de son siècle. Moi aussi, j'aimais assez l'ancien Dieu, d'abord parce que j'y étais habitué. Quant à l'Être suprême, il paraît qu'il a réellement des torts, et que, depuis qu'il est là-haut, tout va de travers; enfin nos législateurs ont décrété sa déchéance....
Maurice haussa les épaules.
--Hausse les épaules tant que tu voudras, dit Lorin.
_De par la philosophie,_ _Nous, grands suppôts de Momus,_ _Ordonnons que la folie_ _Ait son culte_ in partibus.
Si bien, continua Lorin, que nous allons un peu adorer la déesse Raison.
--Et tu te fourres dans toutes ces mascarades? dit Maurice.
--Ah! mon ami, si tu connaissais la déesse Raison comme je la connais, tu serais un de ses plus chauds partisans. Écoute, je veux te la faire connaître, je te présenterai à elle.
--Laisse-moi tranquille avec toutes tes folies; je suis triste, tu le sais bien.
--Raison de plus, morbleu! elle t'égayera, c'est une bonne fille.... Eh! mais tu la connais, l'austère déesse que les Parisiens vont couronner de lauriers et promener sur un char de papier doré! C'est... devine...
--Comment veux-tu que je devine?
--C'est Arthémise.
--Arthémise? dit Maurice en cherchant dans sa mémoire, sans que ce nom lui rappelât aucun souvenir.
--Oui, une grande brune, dont j'ai fait connaissance, l'année dernière... au bal de l'Opéra, à telles enseignes que tu vins souper avec nous et que tu la grisas.
--Ah! oui, c'est vrai, répondit Maurice, je me souviens maintenant; et c'est elle?
--C'est elle qui a le plus de chances. Je l'ai présentée au concours: tous les Thermopyles m'ont promis leurs voix. Dans trois jours, l'élection générale. Aujourd'hui, repas préparatoire; aujourd'hui, nous répandons le vin de Champagne; peut-être, après-demain, répandrons-nous le sang! Mais qu'on répande ce que l'on voudra, Arthémise sera déesse, ou que le diable m'emporte! Allons, viens; nous lui ferons mettre sa tunique.
--Merci. J'ai toujours eu de la répugnance pour ces sortes de choses.
--Pour habiller les déesses? Peste! mon cher! tu es difficile. Eh bien, voyons, si cela peut te distraire, je la lui mettrai, sa tunique, et toi, tu la lui ôteras.
--Lorin, je suis malade, et non seulement je n'ai plus de gaieté, mais encore la gaieté des autres me fait mal.
--Ah çà! tu m'effrayes, Maurice: tu ne te bats plus, tu ne ris plus; est-ce que tu conspires, par hasard?
--Moi! plût à Dieu!
--Tu veux dire: plût à la déesse Raison!
--Laisse-moi, Lorin, je ne puis, je ne veux pas sortir; je suis au lit et j'y reste. Lorin se gratta l'oreille.
--Bon! dit-il, je vois ce que c'est.
--Et que vois-tu?
--Je vois que tu attends la déesse Raison.
--Corbleu! s'écria Maurice, les amis spirituels sont bien gênants; va-t'en, ou je te charge d'imprécations, toi et ta déesse.
--Charge, charge.... Maurice levait la main pour maudire, lorsqu'il fut interrompu par son officieux, qui entrait en ce moment, tenant une lettre pour le citoyen son frère.
--Citoyen Agésilas, dit Lorin, tu entres dans un mauvais moment; ton maître allait être superbe.
Maurice laissa retomber sa main, qu'il étendit nonchalamment vers la lettre; mais à peine l'eût-il touchée qu'il tressaillit, et, l'approchant avidement de ses yeux, dévora du regard l'écriture et le cachet, et, tout en blêmissant, comme s'il allait se trouver mal, rompit le cachet.
--Oh! oh! murmura Lorin, voici notre intérêt qui s'éveille, à ce qu'il paraît.
Maurice n'écoutait plus, il lisait avec toute son âme les quelques lignes de Geneviève. Après les avoir lues, il les relut deux, trois, quatre fois; puis il s'essuya le front et laissa retomber ses mains, regardant Lorin comme un homme hébété.
--Diable! dit Lorin, il paraît que voilà une lettre qui renferme de fières nouvelles.
Maurice relut la lettre pour la cinquième fois, et un vermillon nouveau colora son visage. Ses yeux desséchés s'humectèrent, et un profond soupir dilata sa poitrine; puis, oubliant tout à coup sa maladie et la faiblesse qui en était la suite, il sauta hors de son lit.
--Mes habits! s'écria-t-il à l'officieux stupéfait; mes habits, mon cher Agésilas! Ah! mon pauvre Lorin, mon bon Lorin, je l'attendais tous les jours, mais, en vérité, je ne l'espérais pas. Çà, une culotte blanche, une chemise à jabot; qu'on me coiffe et qu'on me rase sur-le-champ!
L'officieux se hâta d'exécuter les ordres de Maurice, le coiffa et le rasa en un tour de main.
--Oh! la revoir! la revoir! s'écria le jeune homme, Lorin, en vérité, je n'ai pas su jusqu'à présent ce que c'était que le bonheur.
--Mon pauvre Maurice, dit Lorin, je crois que tu as besoin de la visite que je te conseillais.
--Oh! cher ami, s'écria Maurice, pardonne-moi; mais, en vérité, je n'ai plus ma raison.
--Alors je t'offre la mienne, dit Lorin en riant de cet affreux calembour. Ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que Maurice en rit aussi.
Le bonheur l'avait rendu facile en matière d'esprit. Ce ne fut point tout.
--Tiens, dit-il en coupant un oranger couvert de fleurs, offre de ma part ce bouquet à la digne veuve de Mausole.
--À la bonne heure! s'écria Lorin, voilà de la belle galanterie! Aussi, je te pardonne. Et puis, il me semble que décidément tu es bien amoureux, et j'ai toujours eu le plus profond respect pour les grandes infortunes.
--Eh bien, oui, je suis amoureux, s'écria Maurice, dont le coeur éclatait de joie; je suis amoureux, et maintenant je puis l'avouer puisqu'elle m'aime; car, puisqu'elle me rappelle, c'est qu'elle m'aime, n'est-ce pas, Lorin?
--Sans doute, répondit complaisamment l'adorateur de la déesse Raison; mais prends garde, Maurice; la façon dont tu prends la chose fait peur...
_Souvent l'amour d'une Égérie_ _N'est rien moins qu'une trahison_ _Du tyran nommé Cupidon:_ _Près de la plus sage on s'oublie._ _Aime ainsi que moi la Raison,_ _Tu ne feras pas de folie._
--Bravo! bravo! cria Maurice en battant des mains. Et, prenant ses jambes à son cou, il descendit les escaliers, quatre à quatre, gagna le quai, et s'élança dans la direction si connue de la vieille rue Saint-Jacques.
--Je crois qu'il m'a applaudi, Agésilas? demanda Lorin.
--Oui, certainement, citoyen, et il n'y a rien d'étonnant, car c'était bien joli, ce que vous avez dit là.
--Alors, il est plus malade que je ne croyais, dit Lorin. Et, à son tour, il descendit l'escalier, mais d'un pas plus calme. Arthémise n'était pas Geneviève. À peine Lorin fut-il dans la rue Saint-Honoré, lui et son oranger en fleurs, qu'une foule de jeunes citoyens, auxquels il avait pris, selon la disposition d'esprit où il se trouvait, l'habitude de distribuer des décimes ou des coups de pied au-dessous de la carmagnole, le suivirent respectueusement, le prenant sans doute pour un de ces hommes vertueux, auxquels Saint-Just avait proposé que l'on offrît un habit blanc et un bouquet de fleurs d'oranger. Comme le cortège allait sans cesse grossissant, tant, même à cette époque, un homme vertueux était chose rare à voir, il y avait bien plusieurs milliers de jeunes citoyens, lorsque le bouquet fut offert à Arthémise; hommage dont plusieurs autres Raisons, qui se mettaient sur les rangs, furent malades jusqu'à la migraine.
Ce fut ce soir-là même que se répandit dans Paris la fameuse cantate:
_Vive la déesse Raison!_ _Flamme pure, douce lumière._
Et, comme elle est parvenue jusqu'à nous sans nom d'auteur, ce qui a fort exercé la sagacité des archéologues révolutionnaires, nous aurions presque l'audace d'affirmer qu'elle fut faite pour la belle Arthémise par notre ami Hyacinthe Lorin.
XVI
L'enfant prodigue
Maurice n'eût pas été plus vite, quand il eût eu des ailes.
Les rues étaient pleines de monde, mais Maurice ne remarquait cette foule que parce qu'elle retardait sa course; on disait dans les groupes que la Convention était assiégée, que la majesté du peuple était offensée dans ses représentants, qu'on empêchait de sortir; et cela avait bien quelque probabilité, car on entendait tinter le tocsin et tonner le canon d'alarme.
Mais qu'importaient en ce moment à Maurice le canon d'alarme et le tocsin? Que lui faisait que les députés pussent ou ne pussent point sortir, puisque la défense ne s'étendait point jusqu'à lui? Il courait, voilà tout.
Tout en courant, il se figurait que Geneviève l'attendait à la petite fenêtre donnant sur le jardin, afin de lui envoyer, du plus loin qu'elle l'apercevrait, son plus charmant sourire.
Dixmer, aussi, était prévenu, sans doute, de cet heureux retour, et il allait tendre à Maurice sa bonne grosse main, si franche et si loyale en ses étreintes.
Il aimait Dixmer, ce jour-là; il aimait jusqu'à Morand et ses cheveux noirs, et ses lunettes vertes, sous lesquelles il avait cru voir jusqu'alors briller un oeil sournois.
Il aimait la création tout entière, car il était heureux; il eût volontiers jeté des fleurs sur la tête de tous les hommes afin que tous les hommes fussent heureux comme lui.
Toutefois, il se trompait dans ses espérances, le pauvre Maurice, il se trompait, comme il arrive dix-neuf fois sur vingt à l'homme qui compte avec son coeur et d'après son coeur.
Au lieu de ce doux sourire qu'attendait Maurice, et qui devait l'accueillir du plus loin qu'il serait aperçu, Geneviève s'était promis de ne montrer à Maurice qu'une politesse froide, faible rempart qu'elle opposait au torrent qui menaçait d'envahir son coeur.
Elle s'était retirée dans sa chambre du premier et ne devait descendre au rez-de-chaussée, que lorsqu'elle serait appelée.
Hélas! elle aussi se trompait.
Il n'y avait que Dixmer qui ne se trompât point; il guettait Maurice à travers un grillage et souriait ironiquement.
Le citoyen Morand teignait flegmatiquement en noir de petites queues qu'on devait appliquer sur des peaux de chat blanc pour en faire de l'hermine.
Maurice poussa la petite porte de l'allée pour entrer familièrement par le jardin; comme autrefois, la porte fit entendre sa sonnette de cette certaine façon qui indiquait que c'était Maurice qui ouvrait la porte.
Geneviève, qui se tenait debout devant sa fenêtre fermée, tressaillit.
Elle laissa tomber le rideau qu'elle avait entr'ouvert.
La première sensation qu'éprouva Maurice en rentrant chez son hôte, fut donc un désappointement; non seulement Geneviève ne l'attendait pas à sa fenêtre du rez-de-chaussée, mais, en entrant dans ce petit salon où il avait pris congé d'elle, il ne la vit point et fut forcé de se faire annoncer, comme si, pendant ces trois semaines d'absence, il fût devenu un étranger.
Son coeur se serra.
Ce fut Dixmer que Maurice vit le premier; Dixmer accourut et pressa Maurice dans ses bras, avec des cris de joie.
Alors, Geneviève descendit; elle s'était frappé les joues avec son couteau de nacre pour y rappeler le sang, mais elle n'avait pas descendu les vingt marches que ce carmin forcé avait disparu, refluant vers le coeur.
Maurice vit apparaître Geneviève dans la pénombre de la porte; il s'avança vers elle en souriant pour lui baiser la main. Il s'aperçut alors seulement combien elle était changée.
Elle, de son côté, remarqua avec effroi la maigreur de Maurice, ainsi que la lumière éclatante et fiévreuse de son regard.
--Vous voilà donc, monsieur? lui dit-elle d'une voix dont elle ne put maîtriser l'émotion. Elle s'était promis de lui dire d'une voix indifférente: «Bonjour, citoyen Maurice; pourquoi donc vous faites-vous si rare?»
La variante parut encore froide à Maurice, et, cependant, quelle nuance!
Dixmer coupa court aux examens prolongés et aux récriminations réciproques. Il fit servir le dîner; car il était près de deux heures.
En passant dans la salle à manger, Maurice s'aperçut que son couvert était mis.
Alors le citoyen Morand arriva, vêtu du même habit marron et de la même veste. Il avait toujours ses lunettes vertes, ses grandes mèches noires et son jabot blanc. Maurice fut aussi affectueux qu'il put pour tout cet ensemble qui, lorsqu'il l'avait sous les yeux, lui inspirait infiniment moins de crainte que lorsqu'il était éloigné.
En effet, quelle probabilité que Geneviève aimât ce petit chimiste? Il fallait être bien amoureux, et, par conséquent, bien fou pour se mettre de pareilles billevesées en tête.
D'ailleurs, le moment eût été mal choisi pour être jaloux. Maurice avait dans la poche de sa veste la lettre de Geneviève, et son coeur, bondissant de joie, battait dessous.
Geneviève avait repris sa sérénité. Il y a cela de particulier, dans l'organisation des femmes, que le présent peut presque toujours effacer chez elles les traces du passé et les menaces de l'avenir.
Geneviève, se trouvant heureuse, redevint maîtresse d'elle-même, c'est-à-dire calme et froide, quoique affectueuse; autre nuance que Maurice n'était pas assez fort pour comprendre. Lorin en eût trouvé l'explication dans Parny, dans Bertin ou dans Gentil-Bernard.
La conversation tomba sur la déesse Raison; la chute des girondins et le nouveau culte qui faisait tomber l'héritage du ciel en quenouille, étaient les deux événements du jour. Dixmer prétendit qu'il n'eût pas été fâché de voir cet inappréciable honneur offert à Geneviève. Maurice voulut en rire. Mais Geneviève se rangea à l'opinion de son mari, et Maurice les regarda tous deux, étonné que le patriotisme pût, à ce point, égarer un esprit aussi raisonnable que l'était celui de Dixmer, et une nature aussi poétique que l'était celle de Geneviève.
Morand développa une théorie de la femme politique, en montant de Théroigne de Méricourt, l'héroïne du 10 août, à madame Roland, cette âme de la gironde. Puis, en passant, il lança quelques mots contre les tricoteuses. Ces mots firent sourire Maurice. C'étaient, pourtant, de cruelles railleries contre ces patriotes femelles, que l'on appela, plus tard, du nom hideux de lécheuses de guillotine.
--Ah! citoyen Morand, dit Dixmer, respectons le patriotisme, même lorsqu'il s'égare.
--Quant à moi, dit Maurice, en fait de patriotisme, je trouve que les femmes sont toujours assez patriotes, quand elles ne sont point trop aristocrates.
--Vous avez bien raison, dit Morand; moi, j'avoue franchement que je trouve une femme aussi méprisable, quand elle affecte des allures d'homme, qu'un homme est lâche lorsqu'il insulte une femme, cette femme fût-elle sa plus cruelle ennemie.
Morand venait tout naturellement d'attirer Maurice sur un terrain délicat. Maurice avait, à son tour, répondu par un signe affirmatif; la lice était ouverte. Dixmer alors, comme un héraut qui sonne, ajouta:
--Un moment, un moment, citoyen Morand; vous en exceptez, j'espère, les femmes ennemies de la nation.
Un silence de quelques secondes suivit cette riposte à la réponse de Morand et au signe de Maurice.
Ce silence, ce fut Maurice qui le rompit.
--N'exceptons personne, dit-il tristement; hélas! les femmes qui ont été les ennemies de la nation en sont bien punies aujourd'hui, ce me semble.
--Vous voulez parler des prisonnières du Temple, de l'Autrichienne, de la soeur et de la fille de Capet, s'écria Dixmer avec une volubilité, qui ôtait toute expression à ses paroles.
Morand pâlit en attendant la réponse du jeune municipal, et l'on eût dit, si l'on eût pu les voir, que ses ongles allaient tracer un sillon sur sa poitrine, tant ils s'y appliquaient profondément.
--Justement, dit Maurice, c'est d'elles que je parle.
--Quoi! dit Morand d'une voix étranglée, ce que l'on dit est-il vrai, citoyen Maurice?
--Et que dit-on? demanda le jeune homme.
--Que les prisonnières sont cruellement maltraitées, parfois, par ceux-là mêmes dont le devoir serait de les protéger.
--Il y a des hommes, dit Maurice, qui ne méritent pas le nom d'hommes. Il y a des lâches qui n'ont point combattu, et qui ont besoin de torturer les vaincus pour se persuader à eux-mêmes qu'ils sont vainqueurs.
--Oh! vous n'êtes point de ces hommes-là, vous, Maurice, et j'en suis bien certaine, s'écria Geneviève.
--Madame, répondit Maurice, moi qui vous parle, j'ai monté la garde auprès de l'échafaud sur lequel a péri le feu roi. J'avais le sabre à la main, et j'étais là pour tuer de ma main quiconque eût voulu le sauver. Cependant, lorsqu'il est arrivé près de moi, j'ai, malgré moi, ôté mon chapeau, et, me retournant vers mes hommes:
«--Citoyens, leur ai-je dit, je vous préviens que je passe mon sabre au travers du corps du premier qui insultera le ci-devant roi.
«Oh! je défie qui que ce soit de dire qu'un seul cri soit parti de ma compagnie. C'est encore moi qui avais écrit de ma main le premier des dix mille écriteaux qui furent affichés dans Paris, lorsque le roi revint de Varennes:
«Quiconque saluera le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu.»
«Eh bien, continua Maurice sans remarquer le terrible effet que ses paroles produisaient dans l'assemblée, eh bien, j'ai donc prouvé que je suis un bon et franc patriote, que je déteste les rois et leurs partisans. Eh bien, je le déclare, malgré mes opinions, qui ne sont rien autre chose que des convictions profondes, malgré la certitude que j'ai que l'Autrichienne est, pour sa bonne part, dans les malheurs qui désolent la France, jamais, jamais un homme, quel qu'il soit, fût-ce Santerre lui-même, n'insultera l'ex-reine en ma présence.
--Citoyen, interrompit Dixmer, secouant la tête en homme qui désapprouve une telle hardiesse, savez-vous qu'il faut que vous soyez bien sûr de nous pour dire de pareilles choses devant nous?
--Devant vous, comme devant tous, Dixmer; et j'ajouterai: elle périra peut-être sur l'échafaud de son mari, mais je ne suis pas de ceux à qui une femme fait peur, et je respecterai toujours tout ce qui est plus faible que moi.
--Et la reine, demanda timidement Geneviève, vous a-t-elle témoigné parfois, monsieur Maurice, qu'elle fût sensible à cette délicatesse, à laquelle elle est loin d'être accoutumée?
--La prisonnière m'a remercié plusieurs fois de mes égards pour elle, madame.
--Alors, elle doit voir revenir votre tour de garde avec plaisir?
--Je le crois, répondit Maurice.