Le chevalier d'Harmental

Chapter 31

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--N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit Dubois: rapprochez-les et lisez.

Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:

--«Très chers et bien aimés.»

--Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être remises au roi?

--Demain, monseigneur.

--Par qui?

--Par le maréchal!

--Par Villeroy?

--Par lui-même.

--Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?

--Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.

--Encore un tour de Richelieu.

--Votre Altesse a mis le doigt dessus.

--Et de qui tiens-tu tous ces papiers?

--D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.

--Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les imbéciles!

--Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!

--Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?

--Rue du Bac, 110.

--Je ne le connais pas.

--Si fait, monseigneur, vous le connaissez.

--Et où l'ai-je vu?

--Dans votre antichambre.

--Comment! ce prétendu prince de Listhnay....

--N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine.

--Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!

--Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.

--Voyons d'abord au plus pressé.

--Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?

--Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre de nouveau par votre fatuité politique.

--Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?

--Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant délit.

--Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le roi?

--Oui.

--Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.

--Après?

--Vous le précéderez chez Sa Majesté.

--Et là je lui reproche en face du roi....

--Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier ouvrit la porte.

--Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que veux-tu?

--Monsieur le duc de Saint-Simon.

--Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.

L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis s'adressant de nouveau au régent:

--Des plus sérieuses, monseigneur.

--Eh bien! qu'il entre.

Saint-Simon entra.

--Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, et dans cinq minutes je suis à vous.

Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, après quoi Dubois prit congé du régent.

--Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de service.

Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est malade.

Et il sortit.

--Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.

--Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.

--Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité ce soit un peu tard.

--Comment cela, mon cher duc?

--Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à la calomnie.

--Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.

--Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus sifflante et plus venimeuse que jamais.

--Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?

--Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, monseigneur?

--Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut les laisser chanter: si seulement ils payaient!

--Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.

Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable sentiment de dégoût, il commença de lire:

_Vous dont l'éloquence rapide_ _Contre deux tyrans inhumains_ _Eut jadis l'audace intrépide_ _D'armer les Grecs et les Romains_ _Contre un monstre encore plus farouche_ _Mettez votre fiel dans ma bouche_ _Je brûle de suivre vos pas,_ _Et je vais tenter cet ouvrage_ _Plus charmé de votre courage_ _Qu'effrayé de votre trépas!_

--Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.

--Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:

_À peine ouvrit-il ses paupières,_ _Que tel qu'il se montre aujourd'hui_ _Il fut indigné des barrières_ _Qu'il voit entre le trône et lui._ _Dans ces détestables idées_ _De l'art des Circés, des Médées,_ _Il fit ses uniques plaisirs_ _Croyant cette voie infernale_ _Digne de remplir l'intervalle_ _Qui s'opposait à ses désirs._

--Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.

--Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de Steinkerque et de Lérida.

--Vous le voulez donc, duc?

--Il le faut, monseigneur.

Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour arriver plus tôt à la fin:

_Tombent frappés des mêmes coups;_ _Le frère est suivi par le frère,_ _L'épouse devance l'époux;_ _Mais, ô coups toujours plus funestes!_ _Sur deux fils, nos uniques restes,_ _La faux de la Parque s'étend;_ _Le premier a rejoint sa race,_ _L'autre dont la couleur s'efface,_ _Penche vers son dernier instant!_

Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.

--Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier serait convaincu de votre innocence.

--Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je les écrase.

--Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les saisir.

Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était naturelle.

--Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour aujourd'hui.

--Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai à sauver la France.

Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.

Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, contre son habitude, alla coucher à Versailles.

Chapitre 37

Le lendemain, vers les sept heures du matin, au moment où on levait le roi, monsieur le Premier entra chez Sa Majesté, et lui annonça que S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans sollicitait l'honneur d'assister à sa toilette. Louis XV, qui n'était encore habitué à rien faire par lui-même, se retourna vers monsieur de Fréjus, qui était assis dans le coin le moins apparent de la chambre, comme pour lui demander ce qu'il avait à faire, et à cette interrogation muette, monsieur de Fréjus, non seulement fit un signe de tête qui voulait dire qu'il fallait recevoir Son Altesse Royale, mais encore, se levant aussitôt, il alla de sa personne lui ouvrir la porte. Le régent s'arrêta un instant sur le seuil pour remercier Fleury, puis s'étant assuré d'un coup d'oeil rapide autour de la chambre que le maréchal de Villeroy n'était pas encore arrivé il s'avança vers le roi.

Louis XV était à cette époque un bel enfant de neuf à dix ans, aux longs cheveux châtains, aux yeux noirs comme de l'encre, à la bouche pareille à une cerise, et au teint rosé qui comme celui de sa mère, Marie de Savoie, duchesse de Bourgogne, était sujet à de subites pâleurs. Quoique son caractère fût encore fort irrésolu, à cause du tiraillement auquel le soumettait perpétuellement le double gouvernement du maréchal de Villeroy et de monsieur de Fréjus, il avait dans toute la physionomie quelque chose d'ardent et de résolu qui dénotait l'arrière petit-fils de Louis XIV, et il avait l'habitude de mettre son chapeau comme lui. D'abord prévenu contre monsieur le duc d'Orléans qu'on avait fait tout au monde pour représenter contre l'homme de France qui lui voulait le plus de mal, il avait senti cette prévention céder peu à peu aux entrevues qu'il avait eues avec le régent, dans lequel, avec cet instinct juvénile qui trompe si rarement les enfants, il avait reconnu un ami.

De son côté, il faut le dire aussi, monsieur le duc d'Orléans avait pour le roi, outre le respect qui lui était dû, les prévenances les plus attentives et les plus tendres. Le peu d'affaires qui pouvaient être soumises à sa jeune intelligence lui étaient toujours présentées avec tant de lucidité et d'esprit, que, d'un travail politique qui eût été une fatigue avec tout autre, il avait fait une sorte de récréation que l'enfant royal voyait toujours arriver avec plaisir. Il faut dire aussi que presque toujours ce travail était récompensé par les plus beaux jouets qui se pussent voir, et que Dubois, pour faire sa cour au roi, tirait d'Allemagne ou d'Angleterre. Sa Majesté accueillit donc le régent avec son plus doux sourire, et lui donna sa petite main à baiser avec une grâce toute particulière, tandis que monseigneur l'évêque de Fréjus, fidèle à son système d'humilité, s'en était allé se rasseoir dans le même petit coin où l'avait surpris l'arrivée de Son Altesse.

--Je suis bien content de vous voir, monsieur, dit Louis XV de sa douce petite voix et avec son sourire enfantin auquel l'étiquette qu'on lui imposait n'avait pu ôter toute sa grâce; d'autant plus content que, comme ce n'est pas votre heure habituelle, je présume que vous venez m'annoncer une bonne nouvelle.

--Deux, sire, répondit le régent. La première, c'est qu'il vient de m'arriver une énorme caisse de Nuremberg, qui m'a tout l'air de contenir....

--Oh! des joujoux! beaucoup de joujoux! n'est-ce pas, monsieur le régent? s'écria le roi, en sautant joyeusement et en battant des mains sans s'inquiéter de son valet de chambre qui demeurait debout derrière lui tenant à la main la petite épée à poignée d'acier qu'il allait lui agrafer à la ceinture. Oh! de beaux joujoux! de beaux joujoux! Oh! que vous êtes gentil! oh!

Que je vous aime, monsieur le régent!

--Sire, je ne fais que mon devoir, répondit le duc d'Orléans en s'inclinant avec respect, et vous ne me devez aucune reconnaissance pour cela.

--Et où est-elle, monsieur, où est-elle, cette bienheureuse caisse?

--Chez moi, sire, et si Votre Majesté le veut, je la ferai transporter ici dans le courant de la journée, ou demain matin.

--Oh! non, tout de suite, monsieur, tout de suite, je vous prie.

--Mais c'est qu'elle est chez moi.

--Eh bien! allons chez vous, s'écria l'enfant en courant vers la porte, sans faire attention qu'il lui manquait encore, pour que sa toilette fût achevée, son épée, sa petite veste de satin et son cordon bleu.

--Sire, dit monsieur de Fréjus en s'avançant, je ferai observer à Votre Majesté qu'elle s'abandonne trop passionnément au plaisir que lui cause la possession d'objets qu'elle devrait déjà regarder comme des futilités.

--Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit Louis XV en faisant un effort pour se contenir; oui, mais il faut me pardonner: je n'ai pas encore dix ans, et j'ai bien travaillé hier.

--C'est vrai, dit monsieur de Fréjus en souriant. Aussi Votre Majesté s'occupera de ses joujoux lorsqu'elle aura demandé à monsieur le régent quelle est la seconde nouvelle qu'il avait à lui annoncer.

--Ah! oui, monsieur, à propos, quelle est cette seconde nouvelle?

--Un travail qui doit être profitable à la France, sire et qui est d'une telle importance, que je tiens à le soumettre à Votre Majesté.

--L'avez-vous ici, demanda le jeune roi.

--Non, sire, je ne savais pas trouver Votre Majesté si bien disposée à ce travail, et je l'ai laissé dans mon cabinet.

--Eh bien! dit Louis XV en se tournant moitié vers monsieur de Fréjus et moitié vers le régent, et en les regardant tous deux tour à tour avec un oeil suppliant, ne pourrions-nous concilier tout cela? Au lieu de faire ma promenade du matin, j'irais chez vous voir les beaux joujoux de Nuremberg, et quand je les aurais vus, nous passerions dans votre cabinet, où nous travaillerions.

--C'est contre l'étiquette, sire, répondit le régent; mais si Votre Majesté le veut....

--Oui, je le veux, dit Louis XV, c'est-à-dire, ajouta-t-il en se tournant vers M. de Fréjus et en le regardant d'un oeil si doux qu'il n'y avait pas moyen d'y résister, si mon bon précepteur le permet.

--Monsieur de Fréjus y verrait-il quelque inconvénient? dit le régent en se retournant vers Fleury et en prononçant ces paroles avec un accent qui indiquait que le précepteur le blesserait souverainement en repoussant la requête que lui présentait son royal élève.

--Non, monseigneur, au contraire, dit Fleury; il est bon que Sa Majesté s'habitue à travailler, et si les lois de l'étiquette peuvent être violées, c'est lorsque de cette violation doit ressortir pour le peuple un heureux résultat. Seulement, je demanderai à monseigneur la permission d'accompagner Sa Majesté.

--Comment donc, monsieur! dit le régent; mais avec le plus grand plaisir.

--Oh! quel bonheur, quel bonheur! s'écria Louis XV. Vite, ma veste, mon épée, mon cordon bleu. Me voilà, monsieur le régent, me voilà! Et il s'avança pour prendre la main du régent, mais au lieu de se laisser aller à cette familiarité, le régent s'inclina, et ouvrant lui-même la porte au roi, il lui fit signe de marcher devant, et le suivit à trois ou quatre pas avec monsieur de Fréjus, et le chapeau à la main.

Les appartements du roi, situés au rez-de-chaussée, étaient de plain-pied avec ceux de monseigneur le duc d'Orléans, et n'étaient séparés que par une antichambre qui donnait chez le roi, et une petite galerie qui conduisait à une autre antichambre donnant chez le régent. Le passage fut donc court, et comme le roi était pressé d'arriver, on se trouva en un instant dans un grand cabinet éclairé par quatre fenêtres s'ouvrant toutes quatre en portes, et par lesquelles, à l'aide de deux marches on descendait dans le jardin. Ce grand cabinet donnait dans un autre plus petit où M. le régent avait l'habitude de travailler et de faire entrer les intimes ou les favorisés. Toute la cour de Son Altesse attendait là, et c'était chose naturelle, puisque c'était l'heure du lever. Aussi le jeune roi ne remarqua-t-il ni monsieur d'Artagnan, capitaine des mousquetaires gris, ni monsieur le marquis de Lafare, capitaine des gardes, ni un nombre assez considérable de chevau-légers qui se promenaient en dehors des fenêtres. Il est vrai que, sur une table, au beau milieu du cabinet il avait vu la bienheureuse caisse, dont la taille exorbitante lui avait, malgré l'exhortation à peine refroidie de monsieur de Fréjus, fait pousser un cri de joie.

Cependant il fallut encore se contenir et recevoir en roi les hommages de messieurs d'Artagnan et de Lafare; mais pendant ce temps, monseigneur le régent avait fait appeler deux valets de chambre, armés de ciseaux, lesquels firent en un instant voler le couvercle de bois blanc qui fermait la caisse, et mirent à découvert la plus splendide collection de joujoux qui aient jamais ébloui l'oeil d'un roi de neuf ans.

À cette vue tentatrice, il n'y eut plus ni précepteur, ni étiquette, ni capitaine de gardes, ni capitaine de mousquetaires gris; le roi se précipita vers le paradis qui lui était ouvert, et, comme d'une mine inépuisable, comme d'une corbeille de fée, comme d'un trésor des Mille et une Nuits, il en tira successivement des clochers, des vaisseaux à trois ponts, des escadrons de cavalerie, des bataillons d'infanterie, des colporteurs chargés de leurs balles, des escamoteurs avec leurs gobelets, enfin ces mille merveilles du premier âge qui, dans la soirée de Noël, font tourner la tête à tous les enfants d'outre-Rhin; et cela avec des transports de joie si francs et si roturiers, que monsieur de Fréjus lui-même respecta le moment de bonheur qui illuminait la vie de son royal élève. Les assistants le regardaient avec le silence religieux qui entoure les grandes douleurs et les grandes joies. Mais au plus profond de ce silence, on entendit un bruit violent dans les antichambres.

La porte s'ouvrit, un huissier annonça le duc de Villeroy, et le maréchal parut sur le seuil, la canne à la main, effaré, secouant sa perruque, et demandant à grands cris le roi. Comme on était habitué à ces façons de faire, monsieur le régent se contenta de lui montrer Sa Majesté qui continuait de vider sa caisse, couvrant les meubles et le parquet des splendides joujoux qu'elle tirait de son inépuisable récipient. Le maréchal n'avait rien à dire; il était en retard de près d'une heure. Le roi était avec monsieur de Fréjus, cet autre lui-même, mais il ne s'en approcha pas moins en grommelant, et en jetant autour de lui des regards qui semblaient dire que, si Sa Majesté courait quelque danger, il était là pour la défendre. Le régent échangea un regard d'intelligence avec Lafare et un sourire imperceptible avec d'Artagnan; les choses allaient que c'était merveille.

La caisse vide, et après avoir laissé un instant le roi jouir de la possession visuelle de tous ses trésors, monsieur le régent s'approcha de lui, et, le chapeau toujours à la main, lui rappela la promesse qu'il lui avait faite de consacrer une heure avec lui au travail des choses de l'État. Louis XV, avec cette ponctualité de parole qui lui fit dire depuis que l'exactitude était la politesse des rois, jeta un dernier coup d'oeil sur ses joujoux, demanda la permission de les faire emporter dans ses appartements, permission qui lui fut aussitôt accordée, et s'avança vers le petit cabinet dont monsieur le régent lui ouvrit la porte. Alors selon leurs caractères différents, ou plutôt selon l'adroite politique de l'un et la brutale inconvenance de l'autre, monsieur de Fleury, qui, sous prétexte de sa répugnance à se mêler des affaires politiques, n'assistait presque jamais au travail du roi, fit quelques pas en arrière et alla s'asseoir dans un coin, tandis qu'au contraire le maréchal s'élança en avant, et, voyant le roi entrer dans le cabinet, voulut le suivre. C'était ce moment qu'avait préparé le régent et qu'il attendait avec impatience.

--Pardon, monsieur le maréchal, dit-il alors en barrant le passage au duc de Villeroy, mais les affaires dont j'ai à entretenir Sa Majesté demandant le secret le plus absolu, je vous prierai de vouloir bien me laisser un instant avec elle en tête-à-tête.

--En tête-à-tête! s'écria Villeroy, en tête-à-tête! Mais vous savez bien, monseigneur, que c'est impossible.

--Impossible, monsieur le maréchal! répondit le régent avec le plus grand calme; impossible! Et pourquoi, je vous prie?

--Parce qu'en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté, j'ai le droit de l'accompagner partout.

--D'abord, monsieur, reprit le régent, ce droit ne me paraît reposer sur aucune preuve bien positive, et si j'ai bien voulu tolérer jusqu'à cette heure, non pas ce droit mais cette prétention, c'est que l'âge du roi la rendait sans importance. Mais maintenant que Sa Majesté va atteindre sa dixième année, maintenant qu'elle commence à permettre que je l'initie à la science du gouvernement, science pour laquelle la France m'a conféré le titre de son précepteur, vous trouverez bon, monsieur le maréchal, que, comme monsieur de Fréjus et vous, j'aie avec Sa Majesté mes heures de tête-à-tête. Cela vous sera d'autant moins pénible à accorder, monsieur le maréchal, ajouta le régent avec un sourire à l'expression duquel il était difficile de se tromper, que vous êtes trop savant sur ces sortes de matières pour qu'il vous reste quelque chose à y apprendre.

--Mais, monsieur, répliqua le maréchal en s'échauffant selon son habitude et en oubliant toute convenance à mesure qu'il s'échauffait, monsieur, je vous ferai observer que le roi est mon élève.

--Je le sais, monsieur, dit le régent du même ton railleur qu'il avait commencé à prendre avec lui, et faites de Sa Majesté un grand capitaine, je ne vous en empêche point. Vos campagnes d'Italie et de Flandre font témoignage qu'on ne pouvait lui choisir un meilleur maître; mais dans ce moment, monsieur le maréchal, il ne s'agit aucunement de science militaire, il s'agit tout simplement d'un secret d'État qui ne peut être confié qu'à Sa Majesté. Ainsi vous trouverez bon que je vous renouvelle l'expression du désir que j'ai d'entretenir le roi en particulier.

--Impossible, monseigneur, impossible! s'écria le maréchal perdant de plus en plus la tête.

--Impossible! reprit le régent, et pourquoi?

--Pourquoi? continua le maréchal, pourquoi?... parce que mon devoir est de ne point perdre le roi de vue un seul instant, et que je ne permettrai pas....

--Prenez garde, monsieur le maréchal, interrompit le duc d'Orléans avec une indéfinissable expression de hauteur, je crois que vous allez me manquer de respect!

--Monseigneur, reprit le maréchal s'échauffant de plus en plus, je sais le respect que je dois à votre Altesse Royale pour le moins autant que ce que je dois à ma charge et au roi, et c'est pour cela que Sa Majesté ne restera pas un instant hors de ma vue, attendu.... Le duc hésita.

--Attendu? reprit monsieur le régent, attendu?... Achevez, monsieur.

--Attendu que je réponds de sa personne, dit le maréchal, qui, poussé par cette espèce de défi, ne voulait pas avoir l'air de reculer.