Le chevalier d'Harmental

Chapter 22

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Cependant, hâtons-nous de le dire à la louange de madame la duchesse du Maine, cette fameuse loterie, qui rappelait avec avantage les plus beaux jours de l'hôtel Rambouillet, n'était pas si ridicule au fond qu'elle paraissait être à la superficie. D'abord les petits vers, les sonnets et les épigrammes étaient forts à la mode à cette époque, dont ils représentaient à merveille la futilité. Ce vaste foyer de poésie allumé par Corneille et par Racine allait s'éteignant, et sa flamme, qui avait éclairé le monde, ne se trahissait plus que par quelques pauvres petites étincelles qui brillaient dans le cercle d'une coterie, se répandaient dans une douzaine de ruelles, et s'éteignaient aussitôt. Puis il y avait encore à cette lutte d'esprit un motif autre que celui de la mode. Cinq à six personnes seulement étaient initiées au véritable but de la fête, et il fallait occuper par d'amusantes futilités deux heures d'un repas pendant lequel chaque physionomie serait un livre ouvert aux commentaires, et la duchesse du Maine n'avait rien trouvé de mieux pour cela que d'inventer un de ces jeux qui avaient fait appeler Sceaux les galeries du Bel-Esprit.

Le commencement du dîner fut, comme toujours, froid et silencieux; il faut s'accommoder avec ses voisins, reconnaître sur la table cette étroite part de propriété qui revient à chaque convive, puis enfin, si poète et si berger que l'on soit, éteindre ce premier cri de la faim. Cependant le premier service disparu, ce léger chuchotement qui prélude à la conversation générale commença de se faire entendre. La belle fée Ludovise, seule préoccupée sans doute de l'impromptu que le sort lui avait fait échoir en partage, et ne voulant pas donner le mauvais exemple en prenant un collaborateur, était silencieuse ce qui, par une réaction toute naturelle, jetait une ombre de tristesse sur tout le repas. Malezieux vit qu'il était temps de couper le mal dans sa racine, et s'adressant à la duchesse du Maine.

--Belle fée Ludovise, lui dit-il, tes sujets se plaignent amèrement de ton silence, auquel tu ne les as pas habitués, et me chargent de porter leur réclamation au pied de ton trône.

--Hélas! dit la duchesse, vous le voyez, mon cher chancelier, je suis comme le corbeau de la fable, qui veut imiter l'aigle et enlever un mouton.

J'ai les pieds pris dans mon impromptu et je ne peux plus m'en dépêtrer.

--Alors, répondit Malezieux, permets-nous de maudire pour la première fois les lois que tu nous as imposées. Mais tu nous as habitués au son de ta voix et au charme de ton esprit, belle princesse, si bien que nous ne pouvons plus nous en passer.

_Chaque mot qui sort de ta bouche_ _Nous surprend, nous ravit, nous touche._ _Il a mille agréments divers._ _Pardonne, princesse, si j'ose_ _Faire le procès à ta prose,_ _Qui nous a privé de tes vers._

--Mon cher Malezieux, s'écria la duchesse, je prends l'impromptu à mon compte. Me voilà quitte envers la société, il n'y a plus que vous à qui je dois un baiser.

--Bravo! s'écrièrent tous les convives.

--Ainsi, à partir de ce moment, messieurs, plus de conversations particulières, plus de chuchotement individuel, chacun se doit à tous. Allons, mon Apollon, continua la duchesse en se tournant vers Saint-Aulaire, qui parlait bas à madame de Rohan près de laquelle il était placé, nous commençons notre inquisition par vous; dites-nous tout haut le secret que vous disiez tout bas à votre belle voisine.

Il paraît que le secret n'était pas de nature à être répété tout haut, car madame de Rohan rougit jusqu'au blanc des yeux, et fit signe à Saint-Aulaire de garder le silence; celui-ci la rassura d'un geste, puis se tournant vers la duchesse, à laquelle il devait un madrigal:

--Madame, lui dit-il, répondant à son ordre et s'acquittant en même temps de l'obligation imposée par la loterie:

_La divinité qui s'amuse_ _À me demander mon secret,_ _Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse,_ _Elle serait Thétis et le jour finirait!_

Ce madrigal, qui devait cinq ans plus tard conduire Saint-Aulaire à l'Académie, eut un tel succès que pendant quelques instants personne n'osa se hasarder à venir après lui. Il en résulta après les applaudissements obligés un silence d'un instant. La duchesse le rompit la première en reprochant à Laval de ne pas manger.

--Vous oubliez ma mâchoire, dit Laval en montrant sa mentonnière.

--Nous, oublier votre blessure! reprit madame du Maine, une blessure reçue pour la défense du pays et au service de notre illustre père Louis XIV! Vous vous méprenez, mon cher Laval, c'est le régent qui l'oublie et non pas nous.

--En tout cas, dit Malezieux, il me semble, mon cher comte, qu'une blessure si bien placée est plutôt un motif de fierté que de tristesse.

_Mars t'a frappé de son tonnerre_ _En mille aventures de guerre_ _Dignes du grand nom de Laval._ _Il te reste un gosier pour boire,_ _Cher ami, c'est le principal,_ _Console-toi de la mâchoire._

--Oui, dit le cardinal de Polignac, mais si le temps qu'il fait continue, mon cher Malezieux, le gosier de Laval court grand risque de ne pas boire du vin cette année.

--Comment cela? demanda Chaulieu avec inquiétude.

--Comment cela, mon cher Anacréon? ignorez-vous donc ce qui arrive au ciel?

--Hélas! dit Chaulieu en se tournant vers la duchesse, Votre Éminence sait bien que je n'y vois plus même assez pour y distinguer les étoiles; mais n'importe, pour ne pas y voir, je n'en suis que plus inquiet de ce qui s'y passe.

--Il s'y passe que mes vignerons m'écrivent de Bourgogne que tout est brûlé par le soleil, et que la récolte prochaine est perdue si d'ici à quelques jours nous n'avons de la pluie.

--Entendez-vous, Chaulieu, dit en riant madame la duchesse du Maine, de la pluie, vous qui avez si grande horreur de l'eau. Entendez-vous ce que son Éminence demande?

--Oh! cela est vrai, dit Chaulieu; mais il y a moyen de tout concilier:

_L'eau me fait horreur, ma commère;_ _À son aspect j'entre en colère,_ _Je frémis comme un enragé._ _Cependant malgré ma furie,_ _Aujourd'hui mon coeur est changé,_ _Nos vins demandent de la pluie._

_Ciel! fais pleuvoir en diligence_ _Verse de l'eau sur notre France,_ _Qui n'a déjà que trop pâti;_ _Elle aura beau tomber sur terre,_ _J'aurai soin de boire à l'abri,_ _De peur qu'il n'en tombe en mon verre._

--Oh! vous nous ferez bien grâce pour ce soir, mon cher Chaulieu, s'écria la duchesse, et vous attendrez la pluie jusqu'à demain. La pluie dérangerait le divertissement que notre bonne Delaunay, votre amie, nous prépare en ce moment dans nos jardins.

--Ah! voilà donc ce qui nous prive du plaisir d'avoir notre aimable savante à notre table, dit Pompadour; elle se sacrifie pour nous, et nous l'oublions; nous étions de grands ingrats. À sa santé, Chaulieu!

Et Pompadour leva son verre, geste qui fut immédiatement imité par le sexagénaire amant de la future madame de Staël.

--Un instant, un instant! s'écria Malezieux en tendant son verre vide à Saint-Genest; peste! j'en suis aussi, moi!

_Je soutiens qu'un esprit solide_ _Ne doit point admettre le vide,_ _Je prétends le réfuter._ _Partout, je lui ferai la guerre,_ _Et pour qu'on ne puisse en douter,_ _Saint-Genest, remplis-moi mon verre._

Saint-Genest se hâta d'obéir à la sommation du chancelier de Dombes; mais en reposant la bouteille, soit hasard soit exprès, il renversa une lumière, qui s'éteignit. Aussitôt madame la duchesse, qui suivait tout ce qui se passait de son oeil vif et rapide, le railla sur sa maladresse. C'était sans doute ce que demandait le bon abbé, car se tournant aussitôt du côté de madame du Maine:

--Belle fée, dit-il, vous avez tort de me railler sur ma maladresse; ce que vous prenez pour une gaucherie est un hommage rendu à vos beaux yeux.

--Et comment cela, mon cher abbé? Un hommage rendu à mes yeux, dites vous?

--Oui, grande fée, continua Saint-Genest, je l'ai dit et je le prouve:

_Ma muse sévère et grossière_ _Vous soutient que tant de lumière_ _Est inutile dans les cieux._ _Sitôt que notre auguste Aminte_ _Fait briller l'éclat de ses yeux,_ _Toute autre lumière est éteinte._

Ce madrigal, si élégamment tourné, eût sans doute obtenu tout le succès qu'il méritait d'avoir, si, au moment même où Saint-Genest disait le dernier vers madame du Maine, malgré les efforts qu'elle faisait pour se retenir, n'eût outrageusement éternué et cela avec un tel bruit, qu'au grand désappointement de Saint-Genest, le trait final en fut perdu pour la plupart des auditeurs; mais dans cette société de chasseurs à l'esprit, rien ne pouvait se perdre: ce qui nuisait à l'un servait à l'autre; et à peine la duchesse eut-elle laissé échapper cet intempestif éternuement, que Malezieux, le saisissant au vol, s'écria:

_Que je suis étonné_ _Du bruit que fait le nez_ _De la belle déesse!_ _Car grande est la princesse,_ _Mais petit est le nez_ _Qui m'a tant étonné._

Ce dernier impromptu était d'un précieux si superlatif que pour un instant il imposa silence à tous les autres, et qu'on redescendit des hauteurs de la poésie aux vulgarités de la simple prose.

Pendant tout le temps qu'avait eu lieu ce feu roulant de bel esprit, d'Harmental, usant de la liberté que lui donnait son billet blanc, avait gardé le silence, ou bien échangé avec Valef, son voisin, quelques paroles à voix basse, ou quelques sourires à demi réprimés. Au reste, comme l'avait pensé madame du Maine, malgré la préoccupation bien naturelle de quelques convives, l'ensemble du repas avait conservé une telle apparence de frivolité, qu'il était impossible à des yeux étrangers de voir, sous cette frivolité apparente, serpenter la conspiration qui se tramait. Aussi, soit force sur elle-même, soit satisfaction de voir ses projets ambitieux tourner à si bonne fin, la belle fée Ludovise avait-elle fait les honneurs du repas avec une présence d'esprit, une grâce et une gaieté merveilleuses. De leur côté, comme on l'a vu aussi, Malezieux, Saint-Aulaire, Chaulieu et Saint-Genest l'avaient secondée de leur mieux.

Cependant le moment de quitter la table approchait. On entendait, à travers les fenêtres fermées et les portes entrouvertes, de vagues bouffées d'harmonie qui, du jardin, pénétraient jusque dans la salle à manger, et annonçaient que de nouveaux divertissements attendaient les convives. De sorte que madame du Maine, voyant que l'heure approchait, annonça qu'ayant promis la veille à Fontenelle d'étudier le lever de l'étoile de Vénus, elle avait dans la journée reçu de l'auteur des Mondes un excellent télescope, avec lequel elle invitait la société à faire sur ce bel astre ses études astronomiques. Cette annonce était une trop belle occasion offerte à Malezieux de lancer quelque madrigal pour qu'il n'en profitât point. Aussi, comme madame du Maine paraissait craindre que Vénus ne fût déjà levée:

--Oh! belle fée! dit-il, vous savez mieux que personne que nous n'avons rien à craindre.

_Pour observer dans vos jardins,_ _La lunette est tirée:_ _Sortez du salon des festins,_ _On verra Cythérée._ _Oui, finissez ce long repas,_ _Princesse incomparable;_ _Vénus ne se lèvera pas_ _Tant que vous tiendrez table._

Malezieux terminait la séance comme il l'avait commencée; on se levait donc au milieu des applaudissements, lorsque Lagrange-Chancel, qui n'avait point prononcé une parole pendant tout le repas, se tournant vers la duchesse:

--Pardon, madame, dit-il, mais, moi aussi, j'ai une dette à payer, et quoique personne ne la réclame, à ce qu'il paraît, je suis débiteur trop consciencieux pour ne pas m'acquitter.

--Oh! c'est vrai mon Archiloque, répondit la duchesse, n'avez-vous point un sonnet à nous dire?

--Non point, madame, reprit Lagrange-Chancel: le sort m'a réservé une ode, et le sort a très bien fait, car je me connais et suis peu propre à toutes ces poésies de ruelles qui ont cours aujourd'hui. Ma muse à moi, madame vous le savez, c'est Némésis, et mon inspiration, au lieu de descendre du ciel, monte des enfers. Ayez donc la bonté, madame la duchesse, de prier ces dames et ces messieurs de me prêter un instant l'attention que depuis le commencement du repas ils ont eue pour d'autres.

Madame du Maine ne répondit qu'en se rasseyant, et chacun aussitôt imita son exemple; puis il se fit un moment de silence, pendant lequel les yeux de tous les convives se portèrent avec une certaine inquiétude sur cet homme qui avouait lui-même que sa Muse était une Furie et son Hippocrène l'Achéron.

Alors Lagrange-Chancel se leva; un feu sombre passa dans son regard, un sourire amer crispa sa lèvre, puis d'une voix sourde et qui s'harmoniait parfaitement avec les paroles qui sortaient de sa bouche, il dit les vers suivants qui devaient retentir jusqu'au Palais-Royal et faire tomber des yeux du régent des larmes d'indignation que Saint-Simon vit couler.

_Vous, dont l'éloquence rapide,_ _Contre deux tyrans inhumains,_ _Eut jadis l'audace intrépide_ _D'armer les Grecs et les Romains,_

_Contre un monstre encore plus farouche,_ _Mettez votre fiel dans ma bouche;_ _Je brûle de suivre vos pas,_ _Et je vais tenter cet ouvrage,_ _Plus charmé de votre courage_ _Qu'effrayé de votre trépas!_ _À peine ouvrit-il ses paupières_ _Que, tel qu'il se montre aujourd'hui,_ _Il fut indigné des barrières_ _Qu'il voit entre le trône et lui._

_Dans ces détestables idées,_ _De l'art des Circés, des Médées,_ _Il fit ses uniques plaisirs,_ _Croyant cette voie infernale_ _Digne de remplir l'intervalle_ _Qui s'opposait à ses désirs._

_Nocher des ondes infernales,_ _Prépare-toi sans t'effrayer_ _À passer les ombres royales_ _Que Philippe va t'envoyer!_

_Ô disgrâces toujours récentes!_ _Ô pertes toujours renaissantes!_ _Sujets de pleurs et de sanglots!_ _Tels, dessus la plaine liquide,_ _D'un cours éternel et rapide_ _Les flots sont suivis par les flots._

_Ainsi les fils pleurant leur père_ _Tombent frappés des mêmes coups;_ _Le frère est suivi par le frère,_ _L'épouse devance l'époux;_

_Mais, ô coups toujours plus funestes!_ _Sur deux fils, nos uniques restes,_ _La faux de la Parque s'étend;_ _Le premier a rejoint sa race,_ _L'autre, dont la couleur s'efface,_ _Penche vers son dernier instant!_

_Ô roi, depuis si longtemps ivre_ _D'encens et de prospérité,_ _Tu ne te verras pas revivre_ _Dans ta triple postérité._

_Tu sais d'où part ce coup sinistre,_ _Tu connais l'infâme ministre_ _Digne d'un prince détesté;_ _Qu'il expire avec son complice,_ _Tu ne sauveras pas leur supplice_ _Le peu de sang qui t'est resté._

_Poursuis ce prince sans courage,_ _Déjà par ses frayeurs vaincu._ _Fais que dans l'opprobre et la rage_ _Il meure comme il a vécu;_

_Que sur sa tête scélérate_ _Tombe le sort de Mithridate_ _Pressé des armes des Romains,_ _Et qu'en son désespoir extrême,_ _Il ait recours au poison même_ _Préparé par ses propres mains!_

Il est impossible d'exprimer l'effet que produisirent ces vers, venant à la suite des impromptus de Malezieux, des madrigaux de Saint-Aulaire, des chansons de Chaulieu; chacun se regardait en silence et comme épouvanté de se trouver pour la première fois en face de ces hideuses calomnies qui jusque-là s'étaient traînées dans l'ombre, mais n'avaient point osé apparaître au grand jour. La duchesse elle-même, qui les avait le plus accréditées avait pâli en voyant cette ode, hydre monstrueuse, dresser devant elle ses six têtes pleines de fiel et de venin. Le prince de Cellamare ne savait quelle contenance tenir, et la main du cardinal de Polignac tremblait visiblement en chiffonnant son rabat de dentelle.

Aussi le poète termina-t-il sa dernière strophe au milieu du même silence qui avait accueilli la première; et comme, embarrassée de ce mutisme général qui indiquait la désapprobation, même chez les plus fidèles, madame du Maine venait de se lever, chacun suivit son exemple et passa avec elle dans les jardins.

Sur le perron, d'Harmental, qui sortait le dernier, heurta sans y faire attention Lagrange-Chancel, qui rentrait dans la salle pour y prendre le mouchoir que madame du Maine y avait oublié.

--Pardon, monsieur le chevalier, dit le poète irrité, en se redressant et en fixant sur d'Harmental ses deux petits yeux jaunis par la bile; voudriez-vous marcher sur moi, par hasard?

--Oui, monsieur, répondit d'Harmental en le regardant avec dégoût de toute la hauteur de sa taille, et comme il eût fait d'un crapaud ou d'une vipère; oui, si j'étais sûr de vous écraser!

Et reprenant le bras de Valef, il descendit avec lui dans les jardins

Chapitre 27

Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi. Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui, s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine, tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de l'oie.

Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept, étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille, et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes, ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et portant la parole au nom de tous:

--Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de leurs États.

L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli le commencement de ce discours, reprit aussitôt:

--La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces, dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre le soleil.

Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent, et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa prédilection en faveur de la nuit.

--Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à une liberté moins aimable que votre royale domination.

--Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs voyages.