Chapter 15
Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la malade:--Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:--Ah! les malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne.
C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.
Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la mère et l'enfant à la garde, et sortit.
Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami, elle lui dit seulement:
--Elle dort, maman, elle dort.
Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant:
--Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!
Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence. On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit. Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller, puis, quand il eut refermé la porte:
--Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du chef, en voilà un qui se la passe douce!
Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison, il demanda à la portière comment allait Clarice.
--Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle ne souffre plus.
--Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur celui qui l'entend ce mot terrible.
--Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat.
Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet, immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les gémissements de la petite fille.
--Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes; maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?
Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main:
--Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!
Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part, aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il courut à l'escalier et lui demanda où était la clef.
--Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc, que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi!
Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.
--Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.
--C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les meubles, répondit la portière.
--Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat.
--Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a plus besoin de meubles, la pauvre chère femme!
--Mais la garde, qu'est-elle devenue?
--Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne puis pas: je suis trop sensible.
Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la clef tourna et la porte s'ouvrit.
Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où Buvat entrait.
--Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie.
Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste spectacle.
Buvat conduisit Bathilde près du cadavre.
--Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il.
L'enfant obéit.
--Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu la réveillera.
Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et son isolement.
Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir l'administration des pompes funèbres.
Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant.
Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans.
C'était le seul héritage que la pauvre mère avait laissé à sa fille
Chapitre 18
En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont, pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde, et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.
Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat, en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde, devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante, donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut opéré.
Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu, si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses souvenirs d'enfant.
Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine, tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge. Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le coeur, et il avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au nom qu'elle portait.
Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait ses neuf cents livres d'appointements annuels:
Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et de danse.
Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.
Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux.
Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures tous les jours.
Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer neuf cents livres sur la tête de Bathilde.
À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse, maître de musique et maître de dessin.
Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce qu'elle avait promis.
Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'oeil si exact, qu'à la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à Vincennes.
Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc, c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour, mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en disant:--Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la moralité de celui-là.
Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre. Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre, lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets.
Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de Buvat.
Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse, convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:
_Laissez-moi aller,_ _Laissez-moi jouer, etc._
--Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez le coeur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.
--Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?
--Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse?
--Si fait, j'en viens.
--Et on vous a payé?
--Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.
--Et que pensez-vous de cela?
--Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois ensemble.
--Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray, reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat!
--C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé.
--Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.
--Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront, qu'est-ce que vous ferez, père Buvat?
--Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de même.
--Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez toujours?
--Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de me demander un peu de crédit.
--Vil flatteur! dit l'employé.
Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré; mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter.
Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire. Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se trouva au courant.
On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une véritable banqueroute.
Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste de deux années de ses appointements.
Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle, il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu, dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père, ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat n'était point d'humeur changeante.
Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois, comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat, maintenant que Bathilde en avait quinze.
Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une mauvaise pensée n'était venue, même en songe.
Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche parenté.