Le chevalier d'Harmental

Chapter 13

Chapter 133,813 wordsPublic domain

--C'est bien à nous qu'ils en veulent, Simiane, dit le régent, vite de l'autre côté. En retraite! en retraite!

--Je ne sais à quoi tient, dit l'homme au manteau tirant de sa ceinture un pistolet et ajustant le régent, que je ne le fasse dégringoler comme une poupée de tir.

--Mille tonnerres! dit le charbonnier en lui arrêtant la main, vous allez nous faire écarteler.

--Mais, que faire?

--Attendre qu'ils dégringolent tout seuls, et qu'ils se cassent le cou; ou la Providence n'est pas juste, ou elle nous ménage cette petite surprise.

--Oh! quelle idée! Roquefinette.

--Eh! colonel, pas de noms propres! s'il vous plaît.

--Vous avez raison, pardon.

--Il n'y a pas de quoi; voyons l'idée.

--À moi, à moi! cria l'homme au manteau en s'élançant dans le passage; enfonçons la porte, et nous le prendrons de l'autre côté, quand ils sauteront en bas.

Et ce qui restait de ses compagnons le suivit; les autres, au nombre de cinq ou six, étaient en route pour tourner par la rue Saint-Honoré.

--Allons, allons, monseigneur, pas une minute à perdre, dit Simiane, laissé sur le derrière: Ce n'est pas noble, mais c'est sûr.

--Je crois que je les entends dans le passage, dit le régent; qu'en penses-tu, Ravanne?

--Je ne pense pas, monseigneur, je me laisse couler.

Et tous trois descendirent d'une rapidité égale sur la pente inclinée du toit et arrivèrent sur la terrasse.

--Par ici, par ici, dit une voix de femme, au moment où Simiane enjambait déjà le parapet de la terrasse, pour descendre le long de son échelle de fer.

--Ah! c'est vous, marquise! dit le régent. Ma foi! vous êtes une femme de secours.

--Sautez par ici, et descendez vite.

Les trois fugitifs sautèrent de la terrasse dans la chambre.

--Aimez-vous mieux rester ici? demanda madame de Sabran.

--Oui, dit Ravanne; j'irai chercher Canillac et sa garde de nuit.

--Non pas, non pas, dit le régent; du train dont ils y vont, marquise, ils escaladeraient votre maison, et ils vous traiteraient en ville prise d'assaut.

Non, gagnons le Palais-Royal, cela vaut mieux.

Et ils descendirent rapidement l'escalier, Ravanne en tête, et ouvrirent la porte du jardin. Là, ils entendirent les coups désespérés que ceux qui les poursuivaient frappaient contre la grille de fer.

--Frappez, frappez, mes bons amis, dit le régent, courant avec l'insouciance et la légèreté d'un jeune homme vers l'extrémité du jardin. La grille est solide, et elle vous donnera de la besogne.

--Alerte! monseigneur, cria Simiane, qui, grâce à sa longue taille, avait sauté à terre en se pendant par les bras; les voilà qui accourent au bout de la rue de Valois. Mettez le pied sur mon épaule, là, bien; l'autre... maintenant laissez-vous couler dans mes bras. Vous êtes sauvé, vive Dieu!

--L'épée à la main! l'épée à la main! Ravanne, et chargeons cette canaille, dit le régent.

--Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Simiane en entraînant le prince, suivez-nous. Mille dieux! je m'y connais, en bravoure, peut-être; mais, ce que vous voulez faire, c'est de la folie. À moi, Ravanne, à moi!

Et les deux jeunes gens, prenant le duc chacun par dessous un bras, l'entraînèrent par un de ces passages toujours ouverts au Palais-Royal, au moment même où ceux qui accouraient par la rue de Valois n'étaient qu'à vingt pas d'eux, et où la porte du passage tombait sous les efforts de la seconde troupe; toute la bande réunie vint donc se heurter contre la grille au moment même où les trois seigneurs la refermaient derrière eux.

--Messieurs, dit alors le régent en saluant de la main, car, pour le chapeau, Dieu sait où il était resté! je souhaite, pour votre tête, que tout ceci ne soit qu'une plaisanterie, car vous vous attaquez à plus fort que vous; et gare demain au lieutenant de police! En attendant, bonne nuit.

Et un triple éclat de rire acheva de pétrifier les deux conspirateurs, debout contre la grille, à la tête de leurs compagnons essoufflés.

--Il faut que cet homme ait passé un pacte avec Satan! s'écria d'Harmental.

--Nous avons perdu le pari, mes amis, dit Roquefinette en s'adressant à ses hommes, qui attendaient ses ordres. Mais nous ne vous congédions pas encore: ce n'est que partie remise. Quant à la somme promise, vous en avez déjà touché moitié; demain, où vous savez, pour le reste. Bonsoir. Je serai demain au rendez-vous.

Tous ces gens dispersés, les deux chefs demeurèrent seuls.

--Eh bien! colonel? dit Roquefinette en écartant les jambes et en regardant d'Harmental entre les deux yeux.

--Eh bien! capitaine, répondit le chevalier, j'ai bien envie de vous parler d'une chose.

--De laquelle? demanda Roquefinette.

--C'est de me suivre dans quelque carrefour, de m'y casser la tête d'un coup de pistolet, pour que cette misérable tête soit punie et ne soit pas reconnue.

--Et pourquoi cela?

--Pourquoi cela? parce qu'en pareille matière, lorsque l'on échoue, on n'est qu'un sot. Que vais-je dire à madame du Maine, maintenant?

--Comment, dit Roquefinette, c'est de cette Bibi-Gongon là que vous vous inquiétez! Ah! bien, pardieu! vous êtes crânement susceptible, colonel. Pourquoi diable, son boiteux de mari ne fait-il pas ses affaires lui-même? J'aurais bien voulu la voir, votre bégueule, avec ses deux cardinaux et ses trois ou quatre marquis, qui crèvent de peur dans ce moment-ci, dans un coin de l'Arsenal, tandis que nous restons maîtres du champ de bataille, j'aurais bien voulu voir s'ils auraient grimpé après les murs comme des lézards. Tenez, colonel, écoutez un vieux renard: pour être bon conspirateur, il faut surtout ce que vous avez, du courage, mais il faut encore ce que vous n'avez pas, de la patience. Mordieu! si j'avais une affaire comme cela à mon compte, je vous réponds que je la mènerais à bien, moi; et si vous voulez me la repasser un jour.... Nous causerons de cela.

--Mais, à ma place, demanda le colonel, que diriez-vous à madame du Maine?

--Ce que je lui dirais! Je lui dirais: «Ma princesse, il faut que le régent ait été prévenu par sa police, mais il n'est pas sorti, selon que nous le pensions, et nous n'avons vu que ses pendards de roués, qui nous ont donné le change.» Alors le prince de Cellamare vous dira: «Cher d'Harmental, nous n'avons de ressource qu'en vous;» madame la duchesse vous dira: «Tout n'est point perdu, puisque ce brave d'Harmental nous reste.» Le comte de Laval vous donnera une poignée de main, en essayant aussi de vous faire un compliment qu'il n'achèvera pas, vu que, depuis qu'il a eu la mâchoire cassée, il n'a pas la langue facile, surtout pour faire des compliments; monsieur le cardinal de Polignac fera des signes de croix; Alberoni jurera à faire trembler le bon Dieu; de cette façon, vous aurez tout concilié, votre amour-propre sera sauvé; vous retournerez vous cacher dans votre mansarde, d'où je vous conseille de ne pas sortir d'ici à quelques jours, si vous ne voulez pas être pendu; de temps en temps je vous y rends une visite; vous continuez de me faire part des libéralités de l'Espagne, parce qu'il m'importe de vivre agréablement et de soutenir mon moral; puis, à la première occasion nous rappelons les braves gens que nous venons de renvoyer, et nous prenons notre revanche.

--Oui, certainement, dit d'Harmental, voilà ce qu'un autre ferait; mais moi, que voulez-vous, capitaine, j'ai de sottes idées, je ne sais pas mentir.

--Qui ne sait pas mentir ne sait pas agir, répondit le capitaine; mais qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Les baïonnettes du guet! Aimable institution, dit le capitaine, je te reconnais bien là, toujours un quart d'heure trop tard. Mais n'importe, il faut nous séparer. Adieu, colonel. Voici votre chemin, continua le capitaine en montrant le passage du Palais-Royal au chevalier, et moi, voilà le mien, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Allons, du calme, allez-vous-en à petits pas, pour qu'on ne se doute pas que vous devriez courir à toutes jambes. La main sur la hanche comme cela, et en chantant la mère Gaudichon.

Et tandis que d'Harmental rentrait dans le passage, le capitaine suivit la rue de Valois de la même allure que le guet, sur lequel il avait cent pas d'avance, et en chantant avec une aussi parfaite insouciance que si rien ne s'était passé:

_Tenons bien la campagne_ _La France ne vaut rien,_ _Et les doublons d'Espagne_ _Sont d'un or très chrétien._

Quant au chevalier, il reprit la rue des Bons-Enfants, redevenue aussi tranquille à cette heure qu'elle était bruyante dix minutes auparavant, et, au coin de la rue Baillif, il retrouva la voiture, qui, fidèle à ses instructions, n'avait pas bougé, et qui attendait, portière ouverte, laquais au marchepied et cocher sur le siège.

--À l'Arsenal, dit le chevalier.

--C'est inutile, répondit une voix qui fit tressaillir d'Harmental, je sais comment tout s'est passé, moi, puisque je l'ai vu, et j'en informerai qui de droit; une visite à cette heure serait dangereuse pour tout le monde.

--Ah! c'est vous, l'abbé, dit d'Harmental cherchant à reconnaître Brigaud sous la livrée dont il s'était affublé.

Eh bien! vous me rendrez un véritable service en portant la parole à ma place; diable m'emporte si je savais que dire!

--Tandis que je dirai, moi, dit Brigaud, que vous êtes un brave et loyal gentilhomme, et que s'il y en avait seulement dix comme vous en France, tout serait bientôt fini. Mais nous ne sommes pas ici pour nous faire des compliments. Montez vite; où faut-il vous mener?

--C'est inutile, dit d'Harmental, je m'en irai bien à pied.

--Montez, c'est plus sûr.

D'Harmental monta, et Brigaud, tout habillé en valet de pied qu'il était, se plaça sans façon près de lui.

--Au coin de la rue du Gros-Chenet et de la rue de Cléry, dit l'abbé.

Le cocher, impatient d'avoir attendu si longtemps, obéit aussitôt, et, à l'endroit indiqué, la voiture s'arrêta; le chevalier descendit, s'enfonça dans la rue du Gros-Chenet, et disparut bientôt à l'angle de celle du Temps-Perdu.

Quant à la voiture, elle continua rapidement sa route vers le boulevard, roulant sans le moindre bruit, et pareille à un char fantastique qui n'eût point touché la terre.

Chapitre 16

Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun, traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur.

Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail, c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre diable.

Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait, passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court, disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions, bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants.

Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes qualités de coeur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient tout simplement le bonhomme Buvat.

Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent pour la sixième fois à l'Épitome sacrae.

Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades, mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût consenti à le douer.

Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat: elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale, et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il se mit à l'oeuvre.

Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit, et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce temps il avait accompli un chef-d'oeuvre: ce n'était pas une simple pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures différentes, l'adverbe impitoyablement.

Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune Buvat avait cinq écoliers et deux écolières.

Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils.

Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie, cette époque orageuse de l'existence.

Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement, comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant.

Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher, était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville, son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait décidé de la victoire.

L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa maison militaire.

La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à peine, mais au coup d'oeil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut que c'était un de ces coeurs sur lesquels il pouvait compter, et, au lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle; seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui, comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque.

Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:--Messieurs, leur dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais, ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être tué.

À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte, mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé.