Le chevalier d'Harmental

Chapter 12

Chapter 123,922 wordsPublic domain

Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles; seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit, dans la rue des Bons-Enfants.

C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière, puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes et des plus sombres des environs du Palais-Royal.

De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait, selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini.

L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.

Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez lui lorsque d'Harmental était rentré.

Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets qui étaient sur sa table de nuit.

--Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me reconnaissez-vous?

--Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on venait m'arrêter.

--Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve est une contre-vérité: tout ira bien.

--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.

--Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?

--Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux.

--Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car vous êtes servi à souhait.

D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui suit:

Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:

«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois. Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant, mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au conseil de se réunir aujourd'hui à midi.

À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les choses pourront bien mal tourner pour le maréchal.

À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de Ravanne vont souper chez madame de Sabran.»

--Ah! ah! fit d'Harmental.

Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots.

--Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé.

Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la dérobée un coup d'oeil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre le mur extérieur.

--Voici ma réponse, dit le chevalier.

--Que diable cela veut-il dire?

--Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux que vous ne rencontriez pas ici.

L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en toute hâte.

Vingt minutes après, le capitaine Roquefinette entra

Chapitre 15

Le soir du même jour, qui était un dimanche, vers les huit heures à peu près, au moment où un groupe assez considérable d'hommes et de femmes, réunis autour d'un chanteur de rues, qui faisait merveille en jouant à la fois des cymbales avec ses genoux et du tambour de basque avec ses mains, fermait presque hermétiquement l'entrée de la rue de Valois, un mousquetaire et deux chevau-légers descendirent par l'escalier de derrière du Palais-Royal et firent quelques pas pour s'avancer vers le passage du Lycée, qui, ainsi que chacun sait, donnait dans cette rue; mais voyant la foule qui leur barrait presque le chemin les trois militaires s'arrêtèrent et parurent tenir conseil. Le résultat de leur délibération fut sans doute qu'il fallait prendre une autre route que celle qui avait été décidée d'abord; car le mousquetaire, donnant le premier l'exemple d'une nouvelle manoeuvre, enfila la cour des Fontaines, tourna le coin de la rue des Bons-Enfants, et tout en marchant d'un pas rapide, quoiqu'il fût d'une corpulence assez forte, il arriva au numéro 22, qui s'ouvrit comme par enchantement à son approche, et se referma sur lui et ses deux compagnons.

Au moment où ils avaient pris le parti de faire ce petit détour, un jeune homme vêtu d'un habit de couleur muraille, enveloppé d'un manteau de la même nuance que son habit, et coiffé d'un chapeau à larges bords, enfoncé sur ses yeux, quitta le groupe qui environnait le musicien, en chantant lui-même sur l'air des Pendus:--Vingt-quatre! vingt-quatre! vingt-quatre!--et s'avançant rapidement vers le passage du Lycée, il arriva à son extrémité opposée assez à temps pour voir entrer dans la maison que nous avons dite les trois illustres vagabonds.

Alors il jeta un regard autour de lui, et à la lueur d'une des trois lanternes qui, grâce à la munificence de l'édilité, éclairaient ou plutôt devaient éclairer la rue dans toute sa longueur, il aperçut un de ces bons gros charbonniers au visage couleur de suie, si bien stéréotypés par Greuze, qui se reposait devant une des bornes de l'hôtel de la Roche-Guyon, sur laquelle il avait déposé son sac. Un instant il parut hésiter à s'approcher de cet homme; mais le charbonnier, à son tour, ayant chanté sur l'air des Pendus le même refrain qu'avait chanté l'homme au manteau, celui-ci ne parut plus éprouver aucune hésitation, et marcha droit à lui.

--Eh bien! capitaine, dit l'homme au manteau, vous les avez vus?

--Comme je vous vois, colonel: un mousquetaire, et deux chevau-légers, mais je n'ai pu les reconnaître; seulement, comme le mousquetaire se cachait le visage avec son mouchoir, je présume que c'est le régent.

--C'est cela même, et les deux chevau-légers sont Simiane et Ravanne.

--Ah! ah! mon écolier, fit le capitaine; j'aurai plaisir à le retrouver: c'est un bon enfant.

--En tout cas, capitaine, faites attention qu'il ne vous reconnaisse pas.

--Me reconnaître; moi! il faudrait être le diable en personne pour me reconnaître accoutré comme me voilà. C'est bien plutôt vous, chevalier, qui devriez un peu méditer vos propres paroles. Vous avez un malheureux air de grand seigneur qui ne va pas le moins du monde avec votre habit; mais il ne s'agit pas de cela: maintenant les voilà dans la souricière, il s'agit de ne pas les en laisser sortir. Nos gens sont-ils prévenus?

--Ma foi! vos gens, capitaine, vous savez que je ne les connais pas plus qu'ils ne me connaissent. J'ai quitté le groupe en chantant le refrain qui est notre mot d'ordre. M'ont-ils entendu? m'ont-ils compris? je n'en sais rien.

--Soyez tranquille, colonel, ce sont des gaillards qui entendent à demi-voix, et qui comprennent à demi-mot.

En effet, aussitôt que l'homme au manteau s'était éloigné du groupe, une fluctuation étrange, qu'il n'avait pas pu prévoir, s'était opérée dans cette foule, qui semblait composée seulement de passants désoeuvrés: bien que la chanson ne fût pas terminée ni la quête commencée encore, le chapelet s'égrena. Bon nombre d'hommes sortirent du cercle isolément ou deux par deux, et se retournant les uns vers les autres avec un geste imperceptible de la main, ceux-ci par le haut de la rue de Valois, ceux-là par la cour des Fontaines, les derniers par le Palais-Royal même, commencèrent à envelopper la rue des Bons-Enfants, qui semblait être le centre du rendez vous qu'ils s'étaient donné.

Il résulta de cette manoeuvre, dont le but est facile à comprendre, qu'il ne resta devant le chanteur que dix ou douze femmes, quelques enfants et un bon bourgeois d'une quarantaine d'années, qui, voyant que la quête allait commencer, quitta la place à son tour, avec un air de profond dédain pour toutes ces chansons nouvelles et, en mâchonnant entre ses dents une vieille chanson pastorale qu'il paraissait mettre fort au-dessus des gaudrioles que le mauvais goût du temps avait mises à la mode. Il sembla bien au bon bourgeois que plusieurs hommes près desquels il passait lui faisaient certains signes; mais comme il n'appartenait à aucune société secrète ni à aucune loge maçonnique, il continua son chemin en chantonnant toujours son refrain favori:

_Laissez-moi aller,_ _Laissez-moi jouer,_ _Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._

Et après avoir suivi la rue Saint-Honoré jusqu'à la barrière des Deux Sergents, il tourna le coin de la rue du Coq et disparut.

Au même instant à peu près, l'homme au manteau, qui s'était éloigné le premier du groupe d'auditeurs en chantant:--Vingt-quatre! vingt-quatre! vingt-quatre!--reparut au bas de l'escalier du passage du Palais-Royal, et s'approchant du chanteur:

--Mon ami, lui dit-il, ma femme est malade, et ta musique l'empêche de dormir; si tu n'as pas de motif particulier de rester ici, va-t'en sur la place du Palais-Royal, voici un petit écu pour t'indemniser de ton déplacement.

--Merci, monseigneur, répondit le chanteur, mesurant la position sociale de l'inconnu à la générosité dont il venait de faire preuve, je m'en vais à l'instant. Vous n'avez pas de commissions pour la rue Mouffetard?

--Non.

--C'est que je les aurais faites par-dessus le marché.

Et l'homme s'en alla de son côté; et, comme il était à la fois le centre et la cause du rassemblement, tout ce qui en restait disparut avec lui.

En ce moment, neuf heures sonnèrent à l'horloge du Palais-Royal. Le jeune homme au manteau tira alors de son gousset une montre dont la garniture en diamants contrastait avec son costume simple; et comme sa montre avançait de dix minutes, il la remit exactement à l'heure, puis il tourna à son tour par la cour des Fontaines, et s'enfonça dans la rue des Bons-Enfants.

En arrivant en face du n° 24, il retrouva le charbonnier.

--Et le chanteur? demanda celui-ci.

--Il est parti.

--Bon!

--Et la chaise de poste? demanda à son tour l'homme au manteau.

--Elle attend au coin de la rue Baillif.

--On a eu soin d'envelopper les roues et les pieds des chevaux avec des chiffons?

--Oui.

--Très bien! Alors, attendons, dit l'homme au manteau.

--Attendons, répondit le charbonnier.

Et tout rentra dans le silence.

Une heure s'écoula, pendant laquelle quelques passants attardés traversèrent à des intervalles toujours plus éloignés, la rue, qui finit enfin par devenir à peu près déserte. De leur côté, le peu de fenêtres éclairées que l'on voyait briller encore s'éteignirent les unes après les autres et l'obscurité, n'ayant plus à lutter que contre les deux lanternes, dont l'une était en face de la chapelle de Saint-Clair et l'autre au coin de la rue Baillif, finit par envahir le domaine que, depuis longtemps déjà, elle réclamait.

Une heure s'écoula encore: on entendit passer le guet dans la rue de Valois; derrière le guet, le gardien du passage vint fermer la porte.

--Bien! murmura l'homme au manteau; maintenant nous sommes sûrs de n'être pas gênés.

--Maintenant, répondit le charbonnier, pourvu qu'il sorte avant le jour.

--S'il était seul, il serait à craindre qu'il y restât. Mais il n'est pas probable que madame de Sabran les retienne tous les trois.

--Hum! elle peut prêter sa chambre à l'un et laisser dormir les deux autres sous la table.

--Peste! vous avez raison, capitaine, et je n'y avais pas pensé. Au reste, toutes vos précautions sont bien prises?

--Toutes.

--Vos hommes croient qu'il s'agit tout bonnement d'une gageure?

--Ils font semblant de le croire, au moins; on ne peut pas leur en demander davantage.

--Ainsi, c'est bien entendu, capitaine: vous et vos gens êtes ivres, vous me poussez, je tombe entre le régent et celui des deux à qui il donne le bras, je les sépare, vous vous emparez de lui, vous le bâillonnez, et à un coup de sifflet la voiture arrive, tandis qu'on contient Simiane et Ravanne le pistolet sur la gorge.

--Mais, demanda le charbonnier d'une voix plus basse, s'il se nomme?

--S'il se nomme? répondit l'homme au manteau. Puis il ajouta d'une voix plus basse encore que n'avait fait son interlocuteur:

--En conspiration il n'y a pas de demi-mesure; s'il se nomme vous le tuerez.

--Peste! dit le charbonnier, tâchons qu'il ne se nomme pas.

Et comme l'homme au manteau ne répondit point, tout rentra dans le silence.

Un quart d'heure s'écoula encore sans qu'il arrivât rien de nouveau.

Alors une lumière, qui venait du fond de l'appartement illumina les trois fenêtres du milieu.

--Ah! ah! Voilà du nouveau! dirent ensemble l'homme au manteau et le charbonnier.

En ce moment, on entendit le pas d'un homme qui venait du côté de la rue Saint-Honoré, et qui s'apprêtait à longer la rue dans toute sa longueur; le charbonnier mâcha entre ses dents un blasphème à faire fendre le ciel.

Cependant l'homme venait toujours; mais, soit que l'obscurité seule suffît pour l'effrayer, soit qu'il eût vu dans cette obscurité se mouvoir quelque chose de suspect, il était évident qu'il éprouvait une certaine émotion. En effet, dès la hauteur de l'hôtel Saint-Clair, employant cette vieille ruse des poltrons qui veulent faire croire qu'ils n'ont pas peur, il se mit à chanter; mais, à mesure qu'il avançait, sa voix devenait plus tremblante; et, quoique l'innocence de sa chanson prouvât la sérénité de son coeur, en arrivant en face du passage, sa crainte était si visible qu'il commença à tousser, ce qui, comme on sait, dans la gamme de la terreur, indique une gradation de crainte d'un degré au-dessus du chant. Cependant, voyant que rien ne bougeait autour de lui, il se rassura un peu, et d'une voix qu'il avait mise plus en harmonie avec sa situation présente qu'avec le sens des paroles, il reprit:

_Laissez-moi aller,_ _Laissez-moi..._

Mais là il s'arrêta tout court, non seulement dans sa chanson, mais encore dans sa marche, car ayant aperçu à la lueur des fenêtres du salon deux hommes debout dans l'enfoncement d'une porte cochère, il sentit que la voix et les jambes lui manquaient à la fois, et il s'arrêta tout court, immobile et muet. Malheureusement, en ce moment même une ombre s'approcha de la fenêtre; le charbonnier vit qu'un cri pouvait tout perdre, et il fit un mouvement pour s'élancer vers le passant; l'homme au manteau le retint.

--Capitaine, lui dit-il, ne faites pas de mal à cet homme.--Puis s'approchant de lui.--Passez, mon ami, lui dit-il, mais passez promptement et ne regardez pas en arrière.

Le chanteur ne se le fit pas dire à deux fois, et gagna du pied aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et le tremblement qui s'était emparé de tout son corps, si bien qu'au bout de quelques secondes il était disparu à l'angle du jardin de l'hôtel de Toulouse.

--Il était temps, murmura le charbonnier, voici la fenêtre qui s'ouvre.

Les deux hommes se plongèrent le plus qu'ils purent dans l'ombre.

En effet, la fenêtre venait de s'ouvrir, et un des deux chevau-légers s'était avancé sur le balcon.

--Eh bien! dit de l'intérieur de l'appartement une voix que le charbonnier et l'homme au manteau reconnurent pour celle du régent; eh bien! Simiane, quel temps fait-il?

--Mais, répondit Simiane, je crois qu'il neige.

--Comment! tu crois qu'il neige?

--Ou qu'il pleut; je n'en sais rien, continua Simiane.

--Comment, double brute, dit Ravanne, tu ne peux pas distinguer ce qui tombe? et il vint à son tour sur le balcon.

--Après cela, dit Simiane, je ne suis pas bien sûr qu'il tombe quelque chose.

--Il est ivre mort, dit le régent.

--Moi, dit Simiane blessé dans son amour-propre de buveur, moi, ivre mort. Arrivez ici, Monseigneur. Venez, venez.

Quoique l'invitation fût faite d'une manière assez étrange, le régent ne laissa pas que de rejoindre en riant ses deux compagnons. Au reste, à sa démarche, il était facile de voir que lui-même était plus qu'échauffé.

--Ah! ivre mort, reprit Simiane en tendant la main au prince, ivre mort! Eh bien! touchez là; je vous parie cent louis que, tout régent de France que vous êtes, vous ne faites pas ce que je fais.

--Vous entendez, monseigneur, dit de l'intérieur de l'appartement une voix de femme, c'est une provocation.

--Et comme telle je l'accepte. Va pour cent louis.

--Je suis de moitié avec celui des deux qui voudra, dit Ravanne.

--Parie avec la marquise, dit Simiane; je ne veux personne dans mon enjeu.

--Ni moi non plus, dit le régent.

--Marquise, cria Ravanne, cinquante louis contre un baiser.

--Demandez à Philippe s'il permet que je tienne.

--Tenez, dit le régent, tenez; c'est un marché d'or qu'on vous propose là, marquise, et vous ne pouvez que gagner. Eh bien! y es-tu Simiane?

--J'y suis. Vous me suivrez?

--Partout. Que vas-tu faire?

--Regardez.

--Où diable vas-tu?

--Je rentre au Palais-Royal.

--Par où?

--Par les toits.

Et Simiane, empoignant cette espèce d'éventail de fer que nous avons indiqué comme séparant les fenêtres du salon des fenêtres de la chambre à coucher, se mit à grimper à la manière de ces singes qui vont au bout d'une corde chercher un sou au troisième étage.

--Monseigneur, s'écria madame de Sabran, s'élançant sur le balcon et saisissant le prince par le bras, j'espère bien que vous ne le suivrez pas.

--Je ne le suivrai pas? dit le régent en se débarrassant de la marquise; savez-vous que j'ai pour principe que tout ce qu'un autre essaiera, moi, je puis le faire? Qu'il monte à la lune, et le diable m'emporte! si je n'arrive pas pour frapper à la porte en même temps que lui. As-tu parié pour moi, Ravanne?

--Oui; mon prince, répondit le jeune homme en riant de tout son coeur.

--Eh bien! alors, embrasse, tu as gagné.

Et le régent s'élança à son tour aux barreaux de fer, grimpant derrière Simiane, qui, agile, long et mince comme il était, fut en un instant sur la terrasse.

--Mais j'espère que vous restez, vous au moins, Ravanne? dit la marquise.

--Le temps de ramasser votre enjeu, répondit le jeune homme en appliquant un baiser sur les belles joues fraîches de madame de Sabran; et maintenant, continua-t-il adieu, madame la marquise, je suis page de monseigneur, vous comprenez qu'il faut que je le suive.

Et Ravanne s'élança à son tour par le chemin hasardeux qu'avaient déjà pris ses deux compagnons.

Le charbonnier et l'homme au manteau laissèrent échapper une exclamation d'étonnement qui fut répétée par toute la rue, comme si chaque porte avait son écho.

--Hein! Qu'est-ce que c'est que cela? dit Simiane, qui, arrivé le premier sur la terrasse, était plus libre d'esprit que ceux qui montaient encore.

--Vois-tu, double ivrogne! dit le régent, empoignant d'une main le rebord de la terrasse, c'est le guet, et tu vas nous faire conduire au corps de garde, mais je te promets que je t'y laisse brancher!

À ces paroles, ceux qui étaient dans la rue se turent, espérant que le duc et ses compagnons ne pousseraient pas la plaisanterie plus loin, et qu'ils redescendraient, et finiraient par sortir par le chemin ordinaire.

--Ah! me voilà! dit le régent debout sur la terrasse; en as-tu assez, Simiane?

--Non pas, monseigneur, non pas, répondit Simiane, et se penchant à l'oreille de Ravanne: ce n'est pas le guet, continua-t-il, pas une baïonnette, pas une buffleterie.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le régent.

--Rien, répondit Simiane en faisant signe à Ravanne, rien, sinon que je continue mon ascension, et que cette fois, monseigneur, je vous invite à me suivre.

Et à ces mots, tendant la main au régent, il commença d'escalader le toit, le tirant après lui, tandis que Ravanne poussait à l'arrière-garde.

À cette vue, comme il n'y avait plus de doute sur les intentions des fugitifs, le charbonnier poussa une malédiction et l'homme au manteau un cri de rage. En ce moment Simiane embrassait la cheminée.

--Eh! eh! dit le régent en se mettant à califourchon sur le toit, et en regardant dans la rue, où, au milieu de la lumière projetée par les fenêtres du salon restées ouvertes, on voyait s'agiter huit ou dix hommes, qu'est-ce que c'est que cela? un petit complot? Ah çà! mais on dirait qu'ils veulent escalader la maison. Ils sont furieux. J'ai envie de leur demander ce qu'on peut faire pour leur service.

--Pas de plaisanterie, monseigneur, dit Simiane, et gagnons au pied.

--Tournez par la rue Saint-Honoré, cria l'homme au manteau. En avant! en avant!