Chapter 4
Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours. Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le lendemain matin, complètement rétabli.
Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet, dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à la plaine.
Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte de celle de la plaine environnante.
En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés.
X
UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.
Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!»
En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.
Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant l'étrange apparition.
Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils marchaient sur nous en ligne droite.
--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont des Comanches.
--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils.
Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.
Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben s'écria:
--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.
Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.
--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.
Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs; nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos pieds.
A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils firent halte de nouveau et nous crièrent:
--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.
--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.
Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous. Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête de Ruben.
--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades?
--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.
--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à se vanter de ses jambes.
--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine?
--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il nous sera plus facile de lui tenir tête.
--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.
Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.
XI
L'ESCALADE.
Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous obliger, faute de vivres, à capituler.
Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation, j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline. C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider.
Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté. D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt.
Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:
--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.
--Vingt, répondit Garey.
--Et le vôtre, jeune homme?
--Au moins autant, peut-être un peu plus.
--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour. Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.
Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la nuit.
Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux ennemis.
--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre deux éclairs.
Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons des habits de nos adversaires.
Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau. Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient rien vu.
Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.
C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière, de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu, j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.
Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.
XII
UN RENFORT.
Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois, devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi, tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso.
Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu'à notre grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même instant, nous entendîmes un craquement, suivi d'un cri perçant. Nous bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à nous: elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La chose était claire: la courroie était rompue et notre pauvre camarade avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous agenouillâmes, nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, nous nous penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres. Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le coeur affreusement serré. Pas un bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait encore; mais tout était silencieux; peut-être gisait-il horriblement mutilé au pied de la colline.
A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles venaient bien de la base du rocher, juste au-dessous de nous; mais au lieu d'une voix il y en avait deux, et ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la clarté d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les vîmes très distinctement; mais, contrairement à notre attente, nous n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement du firmament fut d'assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était pas là. Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne se serait pas rendu sans résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri.
Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence de la nuit, leurs paroles montaient jusqu'à nous assez distinctement pour nous laisser comprendre ce qu'ils disaient.
--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu n'auras entendu que l'aboiement d'un loup.
--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec humeur, que c'était une voix d'homme.
--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait crié de l'autre côté du rocher, car de ce côté-ci il n'y a personne. Retournons au camp.
Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; ce fut pour nous un grand soulagement de savoir que notre camarade n'avait pas été fait prisonnier.
Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline?
Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers, nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir. Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide. Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.
--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.
J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes scrupules.
Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi l'opinion de Garey.
A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et que cet objet n'était autre que notre ami Ruben.
Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions, nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité, regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre camarade avait donc pu se dérober heureusement.
Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains, nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de tant d'anxiété.
Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge. L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés.
Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous: deux d'entre eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop grande pour nous permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: ils échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales, et leurs chevaux hennirent en signe d'assurance.
En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi que l'ennemi avait reçu un renfort d'au moins trente hommes.