Le cheval sauvage

Chapter 3

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Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau.

J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.

J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa vitesse, sans dévier de la ligne droite.

J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à l'ennemi.

Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau m'éblouissait.

Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait commencer.

--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau; cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.

Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.

Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.

La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.

A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil, l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments, l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau, balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma pensée dans mes yeux.

Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une minute après, il avait disparu.

VII

LA LUTTE.

Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour dévorer l'antilope.

J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste, j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par mon ennemi.

Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage?

Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à l'exécuter, lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. L'ours venait de reparaître. Seulement il n'était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé l'autre paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit où paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait à fondre sur sa proie. J'avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui aussi loin que la lanière le lui permettait; elle ruait, se cabrait et hennissait d'épouvante.

L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. Le monstre était maintenant si proche qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l'ours courait d'un point à l'autre pour tâcher de s'en emparer.

Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà j'avais l'espoir que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus que la jument lui avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l'agresseur, quand tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure. L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso; au lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et avec les griffes. Je crus d'abord qu'il voulait l'arracher ou le rompre en le mordant; mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait couler, sans le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui poussait de véritables cris de terreur.

Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me souvins à ce moment qu'après avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon fusil sur l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement, j'escaladai l'autre bord sans m'arrêter, je saisis mon fusil et je m'élançai vers le lieu du combat.

J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore atteint sa proie, mais il n'était plus qu'à trois ou quatre yards d'elle.

Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle l'avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un hennissement sauvage.

J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l'ours, mais à un endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n'avoir produit aucun effet sur lui. En réalité, c'était la jument qui, par un effort suprême, avait rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté.

En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un autre adversaire. Il parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise, il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne me restait pas d'autre alternative que d'accepter le combat à outrance, car je n'avais plus le temps de recharger mon fusil. J'assénai à l'ours un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur de la lame dans le corps de mon ennemi. L'instant d'après, je me sentis saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la chair pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans mon épaule, tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un flot de sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, je portai coup sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu'il m'étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau. L'herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant; mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau; tout tournoya autour de moi: je m'évanouis.

VIII

VIEUX AMIS.

J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne fut que longtemps après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer un bandage; il avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il? Qu'était devenu mon redoutable antagoniste?

J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et n'apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l'herbe verte; à mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des chevaux. En quelles mains étais-je tombé? Mes idées étaient encore très confuses; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai que je ne pouvais avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j'eus une nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même.

J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; mais en revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses rayons de tomber sur moi. J'étais étendu sur ma couverture, ma tête reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les jambes; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j'aperçus très distinctement deux hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, les yeux fixés sur la flamme. C'était le type du chasseur des prairies. Il avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la physionomie énergique, mais pleine de bonté. L'autre était assis sur une souche, le visage tourné vers moi. Il s'occupait d'achever son repas en mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu'il venait sans doute de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce de blouse, d'une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux, couvert de boue. Sa peau, qu'on voyait paraître à travers plusieurs trous de ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de chemise, et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur s'harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort expressifs: le nez en bec d'aigle; les yeux petits, noirs, perçants; les cheveux ras, d'un noir de jais, les oreilles--chose étrange--complètement absentes. J'avais vu cet homme, bien des années auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon regard l'avait rencontré, je l'avais aperçu assis exactement dans la même attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était le vieux Ruben, un des plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, s'appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la chasse, étaient inséparables.

Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je savais que j'étais avec des amis, et j'allais leur témoigner toute ma reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux rubican de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. C'était une surprise à laquelle je ne m'attendais pas, car je n'espérais plus revoir l'excellente compagne de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, c'était la présence d'un autre animal bien connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je pas une fois de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux ne se plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point plaisir à me bercer d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je ne pouvais en douter; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la prairie.

Mon émotion était telle qu'après avoir un instant contemplé le noble animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau de ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope fut d'assez courte durée. Entretemps les deux hommes s'étaient approchés de moi et s'entretenaient de mon état.

--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la main.

--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie, jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne vous alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout était d'en réchapper.

--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en approchant sa gourde de mes lèvres.

--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben.

--Parfaitement, mes amis, parfaitement.

--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey; vous m'avez un jour sauvé la vie, et ces services-là ne s'effacent point de la mémoire.

--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous m'avez débarrassé de cet ours.

--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous avez réglé vous-même le compte de l'autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes arrivés juste à temps pour vous délivrer de l'autre.

--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?

--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne me trompe.

Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux fourrures d'ours fraîchement écorchés.

--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.

--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm.

--J'ai donc tué l'ours?

--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter d'avoir fait la besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre secours, il n'y avait plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort, aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de long. Vous n'aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour offrir un déjeuner passable à une sangsue.

--Et l'autre ours?

--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la poursuite du Cheval blanc. J'étais accroupi près de vous quand je vis apparaître la hure du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au logis. Je pris mon fusil et j'envoyai à la commère une balle dans l'oeil. Elle n'eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n'a pas plus de diplôme que moi; mais je m'entends assez aux blessures pour savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y a pas de danger grave; tout ce qui vous manque, c'est le sang, et il faut nécessairement attendre qu'il vous en vienne d'autre. Allons, encore un bon coup d'eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d'ours.

J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je savais qu'il était inutile d'insister; pour le vieux Ruben, chose dite était chose irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas contrarier sa volonté.

IX

LE PLATEAU.

Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid s'était considérablement accru, mais j'étais bien emmailloté dans ma couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à m'abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait. Je m'adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi.

--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m'ayez trouvé?

--Nous avons suivi votre piste.

--Depuis où?

--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots du bois quand nous vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez eu tous les diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain qui m'a sauvé la vie dans la montagne.» Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont pour un long temps de galop, et ce jeune homme pourrait finir par s'égarer à ce jeu, suivons-le.» Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la nuit tomba avant qu'il fût possible de vous rattraper. Le lendemain matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction, et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était vous et le vieil Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l'un de l'autre, comme deux bébés au berceau. Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous; mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement en syncope.

--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?

--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance d'ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute l'histoire.

--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine. Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l'a épuisé, il n'aurait pas été possible de le prendre.

--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service impayable que vous m'avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais succombé.

Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris que les deux trappeurs avaient l'intention de prendre part à notre expédition militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des soldats mexicains--les oreilles coupées en témoignaient--avaient fait d'eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait d'éclater leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à entrer dans ma compagnie et à me servir, l'un d'éclaireur ou d'espion, l'autre de guide.

Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n'étaient pas dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle.