Le cheval sauvage

Chapter 2

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Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer, elle recula, effarée!

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre à peu d'agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés; je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.

Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à peu je me plongeai dans le sommeil.

IV

ÉGARÉ.

Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner, très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour, le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.

A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce sentier n'était pas praticable.

J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à l'endroit où je m'étais couché.

J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte, naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne pouvais plus en douter, je m'étais égaré.

Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite, et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber. Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité, leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une chose affreuse d'être égaré dans les pampas!

Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures fantastiques.

Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de ressources d'alimentation que la plaine même.

Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.

V

UN REPAS DANS LA PRAIRIE.

A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.

Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait, je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie, et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle.

La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à venir plus près de nous.

Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil. J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau.

Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil, après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.

Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope, c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.

L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui, imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de faire un repas.

A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la prairie.

VI

L'OURS GRIS.

L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.

Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la paroi.

Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter, se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.

Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre, et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le «vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre.

L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement, le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.

Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.