Le chemin qui descend

Chapter 19

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--Eh bien, mettez que, chez moi, c'est une habitude nouvelle de m'y promener... Et j'imagine que cela m'est permis!

--Parfaitement... Tout comme il est permis à vos... _vrais_.... amis de s'étonner de ce changement soudain et...

Cette fois, il s'arrêta. On eût dit qu'il hésitait à poursuivre.

--Et?... répéta-t-elle, impérative, une sorte de défi dans la voix.

Heurté par sa maîtrise d'elle-même, il s'irrita, et avec une sévérité rude, il acheva:

--Et de regretter les conditions où vous faites ce changement d'habitude.

Il la vit mordre sa lèvre qui devint railleuse.

--Décidément, votre cousin de Ryeux n'est pas, près de vous, en odeur de sainteté! Car, je suppose, c'est à lui que je dois la mercuriale dont vous me gratifiez. Sans avoir qualité pour le faire!... Vous l'oubliez un peu trop, vraiment!

Il allait répondre. Elle ne lui en donna pas le temps et continua:

--... Comme vous oubliez, pour me juger, que je ne suis pas une gamine de votre monde, grandie en chartre privée, mais, par la force des circonstances, une étudiante, une artiste, mettez le nom qui vous conviendra... Enfin, une femme qui ne comptant, dans la vie, que sur elle seule, ne doit raison de ses actes qu'à elle seule aussi, et n'a cure de l'opinion du monde, dont elle fait le cas que cette opinion mérite d'ailleurs!... Donc...

Les yeux fixés sur elle, impassible, il l'écoutait, ainsi qu'il eût suivi le développement d'une thèse.

--Donc il se pourrait très bien que vous me voyiez encore, si l'occasion s'en représente, marcher au Bois avec M. de Ryeux, et même aller prendre, sous son escorte, une tasse de chocolat au Pré Catelan... comme je l'ai fait le matin dont vous parlez, la promenade m'ayant donné faim...

--Je savais, en effet, que vous étiez entrée avec lui au Pré Catelan.

--Vous le saviez?

--Oui...

--Comment cela?

Hardiment il dit, toujours impassible:

--Je vous avais suivie.

--Oh! de l'espionnage!... Et moi qui aurais juré que vous étiez incapable d'une vilenie!

L'expression de colère méprisante qui contractait la bouche, la vibration de la voix rendaient les mots cinglants comme un coup de cravache en plein visage.

Il pâlit un peu; mais il ne recula pas. Bien en face, gravement, il la regardait:

--Vous vous trompez, Claude, ce n'était pas de l'espionnage, mais de la sollicitude.

--En vérité?

--Oui, car si j'avais jugé que votre... duo fût remarqué... et compromettant pour vous, j'aurais été l'interrompre...

--Sans vous dire que vous vous mêliez de ce qui ne vous regarde point?

--Parce que j'aurais estimé devoir le faire, prononça-t-il si fermement qu'elle eut une révolte de pur sang qui bondit sous la bride, jetée sur lui.

--Et au nom de quoi, le deviez-vous?

--Au nom de l'intérêt, de l'amitié que je vous porte... Vous étiez presque une petite fille encore quand je vous ai connue, il y a cinq ans... Et j'ai pris l'habitude de vous considérer, un peu, comme une jeune soeur... une petite amie imprudente, à qui je dis, aujourd'hui: «Claude, vous jouez avec le danger!»

Si droite qu'elle semblait devenue très grande, elle se tenait devant lui, adossée au chambranle de la cheminée. Ses bras tombaient dans les plis de sa robe et ses mains étaient serrées l'une contre l'autre.

Altière, elle répéta:

--Quel danger?

--Le danger d'être compromise par Raymond de Ryeux.

--Ah! vraiment?... Compromise?... Aux yeux de qui?

--De tous les honnêtes gens qui jugent qu'une honnête femme... et plus encore, une jeune fille... n'accepte pas, sans dommage pour elle, sans déchoir! la recherche d'un homme marié qui ne pourrait lui offrir que...

--Que?... insista-t-elle, violemment.

--Que d'être sa maîtresse.

Un éclair jaillit dans les prunelles de Claude où montait la tempête. Mais elle gardait son orgueilleuse impassibilité, et dans la pensée d'Étienne, passa le souvenir biblique de l'ange révolté, superbe en sa rébellion.

Il la sentait vibrante des pieds à la tête, raidie pour la lutte; mais elle secouait dédaigneusement la tête:

--Étienne Hugaye, soyez sans inquiétude, je ne serai pas la maîtresse de M. de Ryeux... pas plus que la vôtre... ou celle de n'importe qui... Je vous jure que, cet hiver, j'ai encore fait mes preuves, car je l'ai entendu exprimer plus d'une fois dans vos salons!... l'insultant désir que vous semblez, insolemment, me croire capable d'écouter... Mais il ne monte pas jusqu'à moi... Vous vous alarmez à tort, Hugaye... A moi, à moi seule!... j'appartiens... et j'appartiendrai...

L'orage, qui allumait des éclairs dans son regard, grondait aussi dans sa voix. Ils se tenaient face à face, comme dans une lutte, également résolus; lui attaquant, elle, ferme sur la défensive.

--Vous êtes bien sûre... vous êtes trop sûre de vous! Claude... Je ne sais quelle force vous vous imaginez être, ni quel vouloir vous croyez posséder. Mais parfois ceux qui nous voient vivre, jugent mieux que nous-mêmes. Je vous connais bien... Et j'ai peur pour vous!... Claude.

Elle l'interrompit avec une hauteur frémissante:

--Ah! çà, où prenez-vous le droit de me juger de cette injurieuse façon? Je vous le répète encore une fois: comme il me convient, je vis et j'agis!

--Bien entendu, puisque vous êtes une créature libre, pleinement responsable de ses actes dont elle peut apprécier la valeur; et qu'elle est, par suite, amenée à orienter comme elle le doit. Vous me demandez où je prends le droit d'être... sévère avec vous... C'est dans l'affection profonde que je vous porte...

Elle eut un rire insolent:

--Ah! ah! monsieur le censeur austère, vous aussi, vous trouvez que Claude Suzore serait une agréable proie!

Il posa sur elle son regard clair qui jamais n'exprimait autre chose que la sincérité de sa pensée; et ce regard avait une gravité résolue:

--Vous vous trompez! Claude... Si je croyais que vous m'aimiez... même, simplement, si j'espérais qu'un jour, vous finirez par m'aimer, je vous demanderais d'être ma femme.

Il y eut un silence, celui des heures solennelles. Les prunelles, devenues attentives et profondes, elle le regardait aussi, stupéfaite, troublée, incrédule devant l'évidence même, non pas tentée...

Pourtant, elle savait cet homme incapable de prononcer une parole qui ne fût pas rigoureusement vraie... Mais l'avait-elle bien compris?... Se pût-il que lui, le démocrate, lui que semblaient seuls intéresser les problèmes sociaux, la cause des misérables, que lui aussi eût subi la terrible attirance de l'amour? Et l'eût subie par elle?...

Un doute tremblait dans l'ironie de sa voix:

--Vraiment, vous auriez eu le courage de vous embarrasser d'une fille pauvre, doublée d'une artiste, alors que, dans votre monde, avec votre fortune, vous pourriez choisir n'importe quelle héritière? Vraiment?... Vous auriez fait cela?...

--Est-ce que, Claude, vous m'avez jamais rangé dans le nombre de ceux qui veulent une femme à cause de son argent?

Sincère autant que lui, elle dit:

--Non, jamais!... Mais je cherche ce qui vous attirait vers moi...

Il eut un violent geste d'épaules; et avec une sorte de colère, il articula:

--Est-ce que je le sais seulement moi-même... Peut-être, tout simplement, je suis comme les autres!... J'ai subi votre séduction, votre effrayante séduction de femme... parce que vous avez vingt ans et que j'en ai trente! Ça, c'est le piège de la nature dont je crois... j'espère... j'aurais pu être le maître, bien résolu à ne pas me laisser détourner de la cause à laquelle je me suis voué, si, vivant près de vous, je n'avais vu ce que vous pouvez valoir, ce dont vous êtes capable...

D'un geste impérieux, elle l'arrêta:

--Ce que je vaux?... Ah! mon pauvre ami, sauf comme artiste, je ne vaux à peu près rien... Vous entendez, _rien_!... Tout à l'heure, vous prétendiez que je ne me connais pas... Vous vous trompiez... Je me juge bien plus sévèrement encore que vous ne le faites, même dans le secret de votre pensée. Ah! c'est heureux que je ne vous aime pas!... Quel lamentable avenir, nous nous serions préparé en unissant nos deux vies!

Il eut un tressaillement qu'il maîtrisa aussitôt:

--Pourquoi croyez-vous cela?

--Parce que, tel que vous êtes, vous auriez exigé de moi ce que je n'aurais pu... ce que j'aurais été incapable de vous donner...

--De l'amour?... Je le savais...

--De l'amour, oui, d'abord... Pour vous, je n'éprouve que de l'estime, beaucoup d'estime, une profonde amitié de camarade. Et pas plus que les autres hommes, vous ne vous seriez contenté de cette part... La seule que je veuille donner...

--Non, c'est vrai, je ne m'en contenterais pas. J'ai réfléchi, des heures et des heures! pour analyser le coup de folie... vous voyez que je suis aussi sévère que vous-même et me juge sans indulgence... qui me jetait vers vous... Et force m'a été de constater quels éléments y entraient... dont je n'avais pas à être fier, vis-à-vis de moi-même... Mais j'ai vu aussi que, grâce à Dieu, ce n'étaient pas les seuls!

Grave, Claude écoutait passionnément; ses yeux interrogeaient.

--J'ai été encore attiré vers vous parce que nous nous intéressions aux mêmes idées, aux mêmes oeuvres, aux mêmes espoirs; nous avions le même souci absorbant de la misère humaine, des humbles qu'il faut aider... le même mépris pour la vie égoïste, pour le vide des existences, selon le monde... Et il y a eu, alors, des instants où il m'a semblé que je ne faisais pas un rêve insensé en pensant que, l'un près de l'autre, nous pourrions réaliser un bel idéal... puisque nous ne vivons pas uniquement pour nous, occupés de nous... Ne le croyez-vous pas? Claude.

Elle l'avait écouté, d'abord marchant à travers la pièce, puis immobile devant la fenêtre, le front appuyé contre la vitre, les yeux arrêtés sur le ciel qui devenait obscur...

Quand il se tut, elle releva un peu sa tête penchée; et la voix de contralto vibra avec une âpreté amère:

--Maintenant, Étienne,--je dois être loyale envers vous comme vous l'êtes envers moi...--maintenant, cet idéal, il a cessé d'être le mien... Je ne puis plus m'illusionner...

--Claude! oh! Claude!

Le nom lui était échappé, semblable à un cri de détresse devant la soudaine conscience que l'être cher est emporté à la dérive, vers le gouffre. Du même accent, elle poursuivit, ne paraissant pas même l'avoir entendu:

--Je le vois clairement,... oh! chaque jour, plus clairement!... la vie où vous auriez souhaité m'entraîner, cette vie m'apparaît comme le ferait... comment dirais-je?... une mine noire, éclairée seulement par quelques pauvres lampes, éparses dans la nuit... Une nuit où s'agiteraient des travailleurs utiles mais pitoyables, qui font une tâche profitable aux autres, mais qui ne leur apporte aucune joie, à eux... Une tâche qui leur est un affreux labeur, imposé par la nécessité, s'ils ne veulent mourir de faim... Eh bien, moi, il me faut de la lumière, de la belle lumière!... Tous les jours, je découvre, plus impérieux en moi, le besoin de connaître, de posséder, de savourer pendant que je suis jeune, tout ce que la vie peut offrir de bon... même de mauvais!... à mon cerveau, à mon coeur, à mon âme, à tout mon être!... Me comprenez-vous un peu? Étienne.

Bouleversé, il la contemplait. Était-ce bien Claude Suzore, d'ordinaire si jalouse de l'intimité de sa pensée, qui, soudain, la trahissait, avec cette espèce d'emportement désespéré?

Alors, lui aussi, livra toute la sienne:

--Claude, vous m'effrayez! Prenez garde... En vous abandonnant ainsi, Dieu sait où vous vous laissez emporter... Vous allez vers l'avenir comme une enfant aveuglée...

Une lueur courut dans les prunelles sombres, sillon de feu, dans la nuit d'orage.

--Non, pas comme une enfant aveuglée! Je sais très bien que ce n'est pas toujours la seule volonté qui nous mène, du moins qui demeure maîtresse... Oh! oui, je le sais...

Elle s'interrompit une seconde... Oui, elle le savait maintenant, combien peut être impuissante, une volonté, si forte semble-t-elle être...

--Donc, quoi qu'il m'arrive, je l'aurai prévu. Étienne, je vois très bien qu'en ce moment, je suis sur une pente... Je comprends ce qui peut m'attendre si je continue à descendre... Mais je sens aussi que cette pente me donne le vertige, et qu'il me semble... exquis!... de me laisser entraîner les yeux clos... comme font les petits, vous savez, qui, fous de plaisir, se font glisser, en bas d'un talus gazonné, le cerveau vide, sans crainte, grisés par leur élan... Et...

Il l'arrêta d'un geste d'autorité:

--Claude, Claude, vous déraisonnez! Qu'avez-vous fait de votre belle vaillance?... de votre souci du devoir?...

Encore une fois, elle eut ce rire qui était triste comme un sanglot.

--Tout cela, maintenant, tout cela me paraît des mots... des hochets à l'usage des personnes que la nature a créées vertueuses... Je ne pourrais plus me résigner à n'avoir pour horizon que le cercle de devoirs dans lequel, tous, autour de moi, vous trouvez tout naturel que je sois enfermée... Sans doute, je ne suis pas à votre hauteur. Je suis une créature d'essence inférieure qui veut sa liberté, même...

--Même?

--Même pour en faire un mauvais usage... peut-être!

Cette fois, il ne répondit pas. Avec une sorte de colère, il la regardait, conscient de son impuissance, sachant que toutes ses paroles arriveraient jusqu'à elle, comme s'il les eût prononcées en une langue étrangère... Puis, tout haut, il reprit:

--Ah! quel mal vous a fait de Ryeux!

--Avant de le connaître, je changeais déjà... Vous lui faites trop d'honneur... Et, une dernière fois, je vous prie de ne pas ainsi le rapprocher de moi, dans vos paroles... Dans votre pensée, naturellement, vous en êtes libre... si vous n'avez pas peur d'être injuste!...

--Je vous jure, Claude, que je voudrais bien l'être!... Et je vous croirai, si vous me dites que je le suis...

Elle sentit qu'il attendait ardemment une réponse. Mais elle dit seulement:

--Comment nous entendrions-nous? Vous jugez en homme et en moraliste... plus même, en catholique! Avant tout, en catholique!... Et, de religion, moi, je n'en ai pas... Oui... petite fille, j'ai connu les jours de grande ferveur... Et puis, plus tard, j'ai trop voulu questionner les dogmes... trop discuté, lu, cherché... Surtout j'ai trop vécu pour la seule vie présente... Alors vos croyances sont devenues pour moi lettres mortes, de lointaines étrangères... qui me repoussent par leur austérité, par ce qu'elles demandent, imposent de règles, de devoirs, de renoncements. Étienne, je n'ai pas voulu mon incroyance. Elle m'est venue d'un involontaire travail de ma pensée.

Dans le regard un peu dur d'Hugaye, il y avait une expression douloureuse.

--Pourtant, Claude, quelquefois, je vous ai aperçue dans notre chapelle de la rue de la Plaine...

Elle eut la vision de la singulière petite église, construite comme un chalet suisse, qui, élevée pour des travailleurs, portait sur ses murs, derrière le tabernacle, les images qui leur étaient familières; les horizons du Paris populeux, d'humbles faces d'ouvriers derrière lesquelles se dressaient, imprévues, la silhouette effilée de la tour Eiffel, les cloches gigantesques des réservoirs du gaz.

--Oui... vous avez pu m'apercevoir là. A certains jours, j'aime à y aller penser... Étienne, j'ai voulu être sincère avec vous, parce que vous avez songé à faire de moi votre femme... Maintenant, ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas, nous ne reparlerons de ce que nous nous sommes dit, ce soir,--par hasard... Car nous n'avions certes pas prévu une telle conversation! Quel que soit l'avenir, elle restera pour nous deux le souvenir d'un moment où nous nous sommes parlé comme deux êtres qui s'estiment, si différents qu'ils soient.

Elle s'arrêta. Un coup de timbre pressé résonnait à la porte d'entrée.

--Voici Élisabeth.

Instinctivement, tous deux écoutèrent. Le pas rapide et ferme de Mme Ronal s'entendait sur les dalles du vestibule.

Alors Claude tendit ses deux mains à Étienne et dit tout bas:

--Merci...

Il y avait des larmes dans ses yeux fiers. Il les prit; mais sans les baiser, il y cacha un instant son visage...

Puis, il les laissa retomber. Élisabeth ouvrait la porte.

XXIII

--Docteur, vous direz à Claude que je me plains de ne plus la voir! dit, avec un sourire, Sonia qui prenait congé de Mme Ronal sur le petit perron du dispensaire. Tantôt, j'espérais l'apercevoir en venant vous parler.

--Elle est très occupée, en ce moment. Elle prépare une tournée de concerts avec Rita Delviani.

--Faites-lui toutes mes amitiés. Imaginez-vous que, l'autre jour, j'ai été sur le point de hâter le pas pour rejoindre une jeune femme qui descendait d'une somptueuse auto de maître, près du Louvre, sur le quai. Elle lui ressemblait, à jurer que c'était elle!... Heureusement, je me suis arrêtée, car la jeune dame était accompagnée,--je m'en suis aperçue à temps...--d'un beau monsieur, d'aussi haute allure que l'auto elle-même. Racontez ma méprise à Claude... Au revoir, docteur.

--Oui, je la lui raconterai, dit Élisabeth, la voix un peu lente,--comme si elle réfléchissait.--Toutes mes amitiés, Sonia.

La jeune Russe salua Mme Ronal de son sourire lumineux de bonté. Puis, traversant le jardinet, elle sortit.

Sur le perron, Élisabeth était demeurée immobile. Les yeux songeurs, elle regardait, sans les voir, des roses qui fleurissaient le petit massif de la pelouse. Un pli creusait son front que baignait la brise, chaude encore, du couchant.

Mais une sonnerie, brusquement, la rappela à elle-même. Dans son cabinet, Hugaye l'attendait, avec beaucoup de travail!... Et elle s'en alla aussitôt vers lui, sa forte volonté obligeant le cerveau à s'absorber dans la tâche imposée.

Seulement, quand au bout d'une grande heure, tous les chiffres du rapport furent alignés et les décisions prises, Élisabeth, repoussant les papiers amoncelés sur le bureau devant elle, interrogea soudain:

--Hugaye, je ne veux pas vous demander de médisances... vous me connaissez trop pour le supposer... Mais j'ai besoin d'un renseignement qui, pour moi, est important. Aussi, je vous prie de me répondre en toute sincérité.

Il acquiesça du geste. Un peu surpris, il attendait, étonné de l'expression qu'avait prise le visage de la jeune femme. Un si lourd souci semblait peser sur elle...

--Étienne, estimez-vous M. de Ryeux incapable d'une vilaine action?

--Qu'entendez-vous, madame, par une vilaine action?

--Le croyez-vous, par exemple, capable de séduire une jeune fille?

Leurs yeux se rencontrèrent. Il y eut un silence. Il n'avait pas répondu. Elle insista, et ses traits s'altéraient plus encore:

--Étienne, la vérité... Il me la faut!

Grave, il articula:

--Je crois que, quand une femme le charme profondément, il n'existe aucune loi qui l'empêche d'aller à elle et de tenter... tout ce qui est en son pouvoir, pour l'avoir à lui...

--Mais il n'est pas homme... à prendre une femme de force?...

--Oh! non!... Seulement, il a le don... redoutable de l'ascendant.

--Sur certaines, oui...

--Sur presque toutes, madame.

De nouveau, tous deux se turent. Puis, brusquement, Élisabeth interrogea:

--Pensez-vous que Claude lui plaise?... Vous les avez vus ensemble, dans le monde, bien plus que moi!

Une contraction crispa les traits d'Étienne.

--Oui, elle lui plaît!... Comment en serait-il autrement?... Elle ressemble si peu aux femmes qu'il a coutume de rencontrer! Il ne pouvait manquer d'être attiré...

--Et à elle, plaît-il?... Croyez-vous?

L'étau se resserrait autour du coeur d'Élisabeth Ronal.

--Il l'intéresse...

--Il l'intéresse seulement?... Alors, si vous ne vous trompez pas, le mal n'est peut-être pas irrémédiable encore...

Entre haut et bas, elle avait parlé, comme pour elle seule. Lui, hésitait à poursuivre, craignant de paraître indiscret. Mais il sentait en elle une si douloureuse anxiété, et lui aussi l'éprouvait si intense, cette anxiété... qu'il reprit, sa réserve vaincue:

--Claude a forcément fait attention à lui, car tout l'hiver, il l'a enveloppée de ses hommages,... de son admiration... Mais l'été va les séparer... Et, avant même, ils vont l'être; car il part ces jours-ci, pour une randonnée en auto dans le Midi, Dauphiné et Provence, je crois.

--Dans le Midi?... Ah!... Il part avec Mme de Ryeux?

--Oh! non!! Il part seul.

Élisabeth ne répondit pas; même à un ami tel qu'Hugaye, elle ne voulait pas livrer le soupçon qui, impérieusement, venait de pénétrer en elle. Raymond de Ryeux partait dans le Midi... Et Claude aussi, y allait, pour cette tournée qu'elle avait voulue, avec Rita Delviani...

Habituée à l'empire absolu sur elle-même, elle dit simplement:

--Merci de votre confiance, Hugaye. Vous avez raison, je redoute un fantôme... Mais, comme le prétend le docteur Delbeau, à l'égard de Claude, je ne suis qu'une «mère poule».

Elle souriait faiblement; et Hugaye comprit qu'elle avait hâte d'être seule.

Elle le laissa partir sans lui donner aucun rendez-vous pour la continuation de leur travail. Une pensée prenait toute l'attention de son cerveau:

--Il faut que je parle à Claude.

Elle était trop éclairée pour ne pas comprendre qu'une heure grave approchait.

La jeune fille rentra tard; au moment même du repas du soir; et elles dînèrent vite, presque silencieusement. Cela leur arrivait quand l'une ou l'autre, ou toutes deux avaient des préoccupations absorbantes. D'autant qu'elles possédaient une égale terreur des conversations oiseuses; et après leurs laborieuses journées, le silence les reposait.

En arrivant, Claude avait expliqué son retard, en disant que la répétition, pour son concert, s'était beaucoup prolongée. Elle n'en paraissait pas fatiguée, d'ailleurs, et son visage avait un tel éclat que Mme Ronal en fut saisie. Dans ses yeux, il y avait une sorte de fièvre qui les faisait sombres, superbement... Mais comme elle semblait isolée en elle-même! mangeant à peine; distraite à ce point, qu'elle ne remarquait pas l'attention préoccupée d'Élisabeth.

Leur repas fini, elles passèrent comme de coutume dans le _studio_; mais Claude dit aussitôt:

--Je vais, un instant, dans le jardin, Élisabeth.

Mme Ronal ne la suivit pas. Elle s'assit à sa table de travail. Seulement, elle ne prit aucun des papiers disposés devant elle. Grave, réfléchissant, elle suivait la lente promenade de Claude, autour du jardinet.

Dix heures sonnaient quand la jeune fille enfin rentra, disant:

--Il fait bien lourd, ce soir!... Je me suis laissé entraîner à rester dehors. Vous travaillez? Élisabeth. Est-ce que je vous gênerais en faisant un peu de musique? J'ai besoin de me reposer les nerfs avec mon violon. Je sens l'orage.

--Non, tu ne me gênes jamais... Mais avant que tu commences à jouer... je voudrais te faire une question à laquelle je te prie de répondre en toute franchise.

Élisabeth perçut, chez Claude, un frémissement que, tout de suite, d'ailleurs, elle domina:

--Demandez, Élisabeth.

--Serait-il vrai que tu sois sortie en auto avec M. de Ryeux? Tu ne m'en avais jamais parlé?...

Le visage de Claude prit, instantanément, son masque de sphinx. Mais elle n'avait pu empêcher une fugitive rougeur de colorer, une seconde, l'ivoire pâle de la peau.

--Je ne raconte pas tout ce que je fais, Élisabeth; surtout quand il s'agit de choses sans intérêt.

--Ce qui te concerne m'intéresse toujours. Tu te souviens, sans doute, que le jour où je vous ai trouvés, M. de Ryeux et toi, en train de prendre le thé ensemble--et seuls,--je t'ai dit que je jugeais... fâcheuses... ces petites séances...

--Et je les ai interrompues aussitôt.

--Oui; mais tu t'es arrangée pour rencontrer ailleurs M. de Ryeux. Et je m'en étonne. Je ne comprends pas ta conduite, Claude. Pourquoi donc étais-tu en auto avec Raymond de Ryeux?

Un silence tomba dans la pièce. Mme Ronal eut conscience que la jeune fille hésitait sur la réponse à faire. Mais ce ne fut qu'un instant. Jamais elle ne reculait devant la lutte; et, inconsciemment hautaine, elle dit: