Le chemin qui descend

Chapter 18

Chapter 183,789 wordsPublic domain

Un soupir de délivrance souleva sa poitrine, mais s'étouffa aussitôt. Car, au moment même, elle l'apercevait qui entrait, correct, calme avec son aisance audacieuse. Comment avait-elle pu supposer qu'il ne viendrait pas, quand ce n'eût été que pour sa mère qu'il entourait toujours--elle l'avait constaté--d'un affectueux respect...

En gagnant sa place, il leva la tête vers la tribune. Mais il ne pouvait la voir, car elle s'était adossée au mur, en arrière, loin de l'orgue; de toute sa volonté, raidie contre l'orage qui la bouleversait toute. Avec une âme étrangère, elle regardait les petites, voilées de blanc pour la procession, les garçonnets, gauches dans leurs vêtements de fête; les abbés disposés en couronne dans les stalles, autour de l'évêque, solennel en son fauteuil de cérémonie couronné d'un dais; et le prêtre qui officiait, revêtu de l'étincelante chasuble, offerte par Mme de Ryeux; et les chantres dont les voix campagnardes clamaient les prières liturgiques; et la foule endimanchée des fidèles...

Elle ne priait pas. Car il n'y avait pas de foi ni d'élan religieux dans son âme absorbée par le seul souci de la vie. Et selon la parole du livre saint: «La grâce ne fructifie pas en ceux qui ont le goût des choses de la terre.»

Dans ses yeux, dans son cerveau, dans son coeur, elle avait l'obsédante vision d'une clairière ensoleillée, d'un visage d'homme penché vers le sien avec une expression que jamais encore elle n'y avait vue... Sur ses lèvres, bien qu'elle les eût inondées d'eau froide, dans sa chambre, il lui semblait sentir encore la bouche frémissante qui lui avait murmuré des mots que leur accent rendait inoubliables...

Comment, pourquoi ne s'était-elle pas révoltée mieux contre la brutalité du geste?... Comment l'avait-elle subi un instant, non pas seulement vaincue par la force... mais grisée soudain comme par un philtre enivrant et terrible... Oh! cette défaillance inexplicable qu'elle avait eue là!... Quelle colère, elle en éprouvait contre elle-même! Quel mépris pour la misérable créature qu'elle avait été en cette seconde-là; la même créature qui, dans le mystère de son coeur, tressaillait d'une allégresse insensée, quand il lui disait «qu'elle était tout pour lui... L'amour... seulement l'amour...» Et il était ivre d'elle...

--A quoi bon tenter de m'illusionner! précisait-elle, impitoyable, ces paroles m'étaient douces comme elles l'auraient été à la première gamine venue... Mais quelle fille suis-je donc! Est-ce que Sonia aurait dit vrai?... Est-ce que je ne serais qu'une pauvre créature faite pour l'amour?...

--Mademoiselle Suzore, venez-vous? C'est le moment.

Elle tressaillit, arrachée au cercle de feu qui l'enserrait.

--Oui, je viens.

Elle était comme une créature qui reprend conscience d'elle-même; et elle eut une aspiration lente pour faire entrer dans son être, l'air qui chasserait le poids appesanti sur elle; puis elle prit son violon et vint se placer près de l'orgue.

Alors, ainsi que le programme l'avait décidé, elle commença cet _Aria_ de Bach, qu'ils avaient, _lui_ et elle, joué si souvent durant l'hiver, qu'ils avaient joué encore le soir précédent...

Aux premières notes, les têtes se dressèrent vers la tribune. Elle ne regardait pas; et cependant, elle vit se tourner vers elle,--invisible,--le visage de l'homme qui l'aimait...

«Qui l'aimait...» Elle le savait bien, ce que, pour lui, _aimer_ signifiait! Alors, comment ne l'avait-elle pas souffleté, au lieu de demeurer entre ses bras, pareille à une esclave docile?...

La pensée déchira son cerveau et une flamme lui empourpra les joues. Mais aussitôt, résolument, elle chassa l'humiliant souvenir et chercha le baume de la musique. Peu à peu, comme toujours, l'harmonie prenait tout son être d'artiste. Ah! que c'était bon d'oublier la honteuse minute et de se ressaisir!...

Jusqu'à la fin de la messe, elle demeura ainsi, la volonté tendue, pour ne pas se souvenir, ni penser, dans les intervalles où elle ne jouait pas. Elle songeait seulement:

--Si je pouvais partir tout de suite... ne plus le voir...

Partir?... Mais ce lui était impossible! Il fallait encore qu'elle jouât au _Salut_, à trois heures; elle s'y était engagée. Et jusque-là, elle ne pouvait pourtant se terrer dans sa chambre pour être sûre qu'il n'arriverait pas à l'approcher...

--Ce serait trop lâche! Est-ce que je ne suis pas capable de le tenir à distance?

Les cloches vibraient en sonneries, joyeuses, annonçant la fin de la cérémonie... Les mêmes cloches qu'elle avait entendues, là-bas, dans le sentier, près de la clairière...

--Oh! mademoiselle Suzore, quel talent vous avez! dit l'organiste enthousiasmé.

Ainsi, elle avait bien joué. Elle n'en avait pas eu conscience... Elle avait joué dans l'orage. Mais la musique, pour elle, était la langue de son âme; et dans son jeu, il y avait eu l'écho de l'ouragan qui grondait en elle.

Tous les hôtes de la Saulaye l'attendaient. _Lui_ aussi, enfermé dans son personnage d'homme du monde, alors que, courtoisement, il lui adressait ses félicitations, au vu et su de tous... Ce clubman strictement bien élevé, était-ce le même homme qui, trois heures plus tôt, penchait vers elle un visage brûlé de passion? Puis, il demanda avec une tranquille aisance:

--Mademoiselle Suzore, vous qui aimez la campagne, revenez-vous à pied?

--Non, si j'ai le choix... J'ai été debout presque toute la matinée. Je suis un peu lasse...

Sans insister, il ouvrit devant elle, la portière du break, où étaient déjà Charlotte, Lola et les plus jeunes invitées de Mme de Ryeux... Et puis lui-même sauta près d'elle, prenant la dernière place vide.

--Comment, Raymond, vous revenez en voiture? jeta Charlotte, surprise.

--Pourquoi non, puisqu'il y a une place pour moi? Cela ne m'amuserait pas du tout de rentrer tout seul, comme un gamin en pénitence. J'espérais que Mlle Suzore aurait la générosité de venir me tenir compagnie.

Elle ne répondit pas. Elle causait avec Lola qui, à son ordinaire, lui manifestait une chaude admiration et assombrissait ainsi le visage de Charlotte de Ryeux.

La Saulaye était tout près de l'église, et, bien vite, apparut la haute allée de tilleuls, puis la terrasse. Mme de Ryeux et les douairières déjà ramenées par le confortable landau, y causaient avec une jeune femme, debout, toute mince dans son costume sombre.

A sa vue, une exclamation de joie, presque de délivrance, monta aux lèvres de Claude:

--Oh! Élisabeth!

Tout à coup, il lui semblait être protégée, défendue contre _lui_ et contre elle... Sans toucher la main qu'il lui tendait, elle sauta en bas de la voiture et monta en courant les degrés de la terrasse.

--Oh! Élisabeth, quelle bonne idée vous avez eue là, de venir!

--J'ai pu m'échapper pour quelques heures; et vite, j'en ai profité. Qu'il fait bon ici!

--Je suis sûre, grande amie, que vous vous en trouvez déjà reposée!

--Tu te moques de moi! petite fille, sans te douter que tu dis là, pourtant, l'absolue vérité!

Gaiement, Mme Ronal riait, aspirant l'air parfumé qui rosait un peu la pâleur de son visage fatigué.

Mais Claude n'eut pas alors le loisir de lui parler davantage. Les hôtes de la Saulaye les entouraient; Hugaye venait à elle, lui disant, de sa manière brusque et franche, l'impression qu'il avait éprouvée à l'entendre, dans la petite église; et un éclatant carillon appelait au déjeuner, servi en grande pompe.

Un déjeuner où l'élément ecclésiastique dominait; car, en l'honneur de Monseigneur et de la cérémonie d'inauguration, Mme de Ryeux avait convié le curé et le vicaire de son église; et aussi, d'autres prêtres de Paris et de la région qui figuraient singulièrement auprès de Charlotte de Ryeux et de Lola très _modern style_, dans leur élégance. Quant à Claude, sa qualité d'artiste semblait rendre naturelle l'originalité de son type.

En d'autres circonstances, comme la veille au soir, elle se fût distraite à observer toutes ces personnalités diverses; à suivre la conversation dont la seule présence d'Élisabeth Ronal élevait le niveau. Car il y avait en elle une richesse de pensée qui, partout, toujours, agissait comme une force suggestive et invincible.

Mais de tellement loin, Claude entendait les paroles dites autour d'elle, qui lui semblaient prononcées dans une langue étrangère...

Tous ces êtres que préoccupaient la religion, la politique, leurs devoirs, qui vivaient obéissants au joug des lois morales, qu'avaient-ils de commun avec la créature révoltée qui, obscurément, se dressait en elle?... Tout à coup, avec une espèce d'épouvante, elle découvrait, qu'en somme, peu lui importaient les distinctions qu'on lui avait apprises, entre ce que ses maîtres appelaient le bien ou le mal. Docile, par le consentement de sa volonté, elle les avait écoutées. Mais la conviction n'était pas à l'essence de son être; et sous un choc mystérieux, ces idées, implantées en elle par l'éducation, chancelaient, s'évaporaient comme le parfum emprisonné dans un flacon soudain ouvert...

Voici qu'il lui apparaissait que ce devait être une jouissance merveilleuse, de s'enivrer d'amour, sans rien penser, sans réfléchir, ni lutter, ni craindre, les paupières closes, tressaillante aux baisers qui caressent et qui brûlent.

--Mademoiselle, est-ce que nous aurons encore le bonheur de vous entendre tantôt?

C'était le timide vicaire, son voisin, qui risquait cette question.

--... Quand vous jouez, on se croirait en paradis!

Elle leva sur lui ses prunelles brûlantes et dit, machinalement:

--Oui, tantôt, au _Salut_, je dois jouer encore.

Puis, d'un élan brusque, elle continua, elle si «fermée» d'ordinaire:

--Monsieur l'abbé, qu'appelez-vous la tentation?

Il la regarda, effaré par la soudaine question.

--Oh! mademoiselle... mademoiselle... la tentation?... Mais vous savez comme moi... comme tout le monde, ce que c'est... Le désir souvent très violent... d'une chose qui nous est interdite...

--Est-ce que vous pensez, monsieur l'abbé, que les mauvais chrétiens peuvent y résister?

Une seconde encore, il la considéra, interdit:

--Je crois, mademoiselle, que ce leur est plus difficile qu'aux âmes très pieuses, parce que, peut-être, ils implorent mal le secours de Dieu.

--Et vous êtes convaincu que Dieu vient au secours de ses créatures en péril?

--Oh! toujours, mademoiselle, quand elles le lui demandent avec foi, avec amour, avec humilité.

Elle répéta:

--Avec foi... amour... humilité... Il faut ces trois qualités... Alors, cela fait bien des conditions!... Et la seule volonté humaine vous paraît insuffisante?

--Elle est bien peu de chose, je crois, quand la tentation est très forte et que Dieu ne soutient pas, par sa grâce, l'être en péril.

Claude, cette fois, ne répondit pas... Elle n'avait ni foi, ni amour, ni humilité; et ce prêtre lui disait que la volonté humaine était bien peu de chose... Oh! cela, c'était vrai... Elle en avait bien peur... Alors?...

Elle se prit à parler au petit vicaire, des oeuvres de charité de sa paroisse. A travers la distance, encore une fois, elle sentait sur elle, le chaud regard de Raymond de Ryeux qui appelait le sien--et lui murmurait, dans le silence... les choses qu'elle ne voulait pas entendre...

Elle ne pouvait soupçonner la tragique beauté que donnait soudain à son jeune visage, la tourmente qui passait sur elle, si violente que sa fière maîtrise d'elle-même chancelait...

Jusqu'à la fin du déjeuner, elle s'appliqua à causer avec le jeune prêtre dont la simplicité et la charité fervente l'apaisaient un moment. Ensuite, comme la veille, elle aida Charlotte et Lola à offrir le café; mais elle laissa la jeune femme servir son mari. Ce fut lui qui vint à elle sous prétexte de lui réclamer le sucrier qu'elle tenait; et hâtivement, la voix suppliante et sourde, il lui jeta, tandis qu'autour d'eux, tous causaient:

--Claude, ne soyez pas cruelle ainsi! Venez un instant marcher dans le parc... Il faut que je vous parle... Je vous jure que... vous pouvez venir avec confiance.

Elle secoua négativement la tête:

--Nous n'avons plus rien à nous dire.

Elle répondait cela... parce que son orgueil le lui dictait; mais, elle entendait, au fond de son coeur, la misérable Claude, surgie en elle, se révolter contre la contrainte qui lui était imposée. Libre, cette Claude-là, elle le sentait bien, fût allée marcher dans le parc, près de l'homme dont les paroles éveillaient en elle une volupté inconnue. Mais elle n'était pas libre. Et la fière Claude Suzore alla s'asseoir entre Élisabeth et Hugaye. Le grand vicaire vint les retrouver. Un cercle se forma autour d'eux. Mais Raymond de Ryeux ne s'y mêla pas. En maître de maison courtois, il s'occupait des hôtes de sa mère, promenait en conscience les amateurs, à travers le parc; et les sombres robes des prêtres se découpaient sur le sable blond des allées. Lola et Charlotte papotaient, un peu à l'écart sur la terrasse, non loin du groupe de Monseigneur et des douairières.

L'air était tiède; la douceur printanière baignait les êtres et les choses; dans le bleu limpide du ciel, les hirondelles traçaient des courbes larges. Les premiers papillons voletaient. Claude s'appliquait à causer; mais elle était si évidemment distraite que, tout à coup, Hugaye se pencha un peu vers elle:

--Est-ce que vous êtes souffrante? Claude.

--Souffrante?... Mais non!... pourquoi me demandez-vous cela?

Il hésita une seconde, avant de répondre.

--Vous n'avez pas votre visage accoutumé. Et vous paraissez si lointaine.

--Je suis fatiguée, voilà tout... J'ai mal dormi.

Il ne releva pas ses paroles, un peu impatientes. Mais elle devinait l'attention de son esprit observateur. Soudain, la peur la prit de la clairvoyance d'Élisabeth; et brusquement, elle s'enfuit dans sa chambre, avec le prétexte de son sac de voyage à préparer; car elle avait décidé Élisabeth à partir aussitôt le _Salut_, se dérobant aux instances amicales de Mme de Ryeux, pour les garder jusqu'au lendemain.

Dans sa chambre, enfin, elle était seule avec elle-même! Là, personne ne pouvait épier son attitude... Là elle était bien sûre qu'_il_ n'oserait la chercher... Mais là aussi, rien ne la distrayait plus d'elle-même. Elle s'était jetée sur un fauteuil. Ah! si le sommeil avait voulu la prendre un moment, lui apportant l'oubli.

Quel inutile souhait! Elle était aussi incapable de repos que d'activité; son cerveau, son âme, tout son être meurtri par le tourbillon d'impressions et de pensées qui se heurtaient en elle...

Un coup frappé à sa porte la dressa soudain. La femme de chambre venait l'avertir que la voiture attendait pour la ramener à l'église. Déjà!... Tant de minutes avaient donc coulé?... Si absolument, elle avait perdu la notion du temps...

Vite, elle mit son chapeau, prit son violon et descendit. Devant le perron, comme le matin, le break attendait; déjà étaient montées Charlotte, Lola et Mme Ronal... Les vieilles dames et les prêtres étaient partis depuis un long temps pour assister au début des vêpres.

Ni Hugaye, ni _lui_ n'étaient là... Ainsi, il avait renoncé à l'approcher... Tout juste, elle le reverrait sans doute au milieu de tous, à la minute de son départ. C'était bien ainsi, très bien...

Alors pourquoi, obscurément, en elle, cette sorte d'anxiété, pareille à un indéfinissable regret, à la pensée que, de la sorte, ils se sépareraient?... Elle l'avait voulu.

A l'entrée de l'église, elle laissa les jeunes femmes, pour monter à la tribune où l'attendait l'organiste qui accompagnait le chant des vêpres.

Elle poussa la porte, entra et, sur le seuil même, s'arrêta court. Debout près de l'organiste, à qui il parlait, se tenait Raymond de Ryeux.

Au bruit de la porte qui se fermait, il tourna la tête. Leurs regards, pour la première fois depuis le matin, se croisèrent, tout pleins d'une sorte de défi.

A la seule expression de son visage, elle comprit qu'elle n'éviterait pas son approche. Aussi clairement que s'il eût parlé, elle savait qu'il était venu l'attendre. Elle était trop fière pour se dérober; et la lutte, le danger l'attiraient toujours; mais ses traits prirent une impénétrable et dure expression.

Elle l'entendit murmurer à l'organiste:

--Je vous laisse; avant de descendre, j'ai un mot à dire à Mlle Suzore.

Le vieil homme inclina la tête. Alors _lui_ vint à elle qui, lentement, préparait son violon. Avant qu'elle eût pu prononcer une parole, tout bas, il articulait, une prière passionnée dans la voix:

--Claude, écoutez-moi... Il est impossible que nous nous séparions ainsi... Je ne peux pas... et je ne _veux_ pas le supporter!

Elle ne fit pas un mouvement. Ses lèvres restèrent closes. Il semblait qu'un sceau les eût à jamais fermées pour lui... Droite, dans l'ombre de la tribune, elle se tenait immobile, sa main serrant le dossier de la chaise qui portait son violon. Mais de ses larges prunelles, elle le regardait et dans ce regard, presque sévère, une lueur étrange brûlait.

La voix de l'orgue les enveloppa, chantant la béatitude des âmes dont la pureté cherche Dieu.

Lui continuait, du même accent assourdi et frémissant:

--Depuis ce matin, vous me fuyez... Alors puisque là-bas, à la Saulaye, vous ne m'avez pas permis de vous approcher, il m'a bien fallu venir vous attendre ici... Claude, si je vous ai offensée, je vous en demande pardon.

Cette fois, elle parla; ses lèvres tremblaient:

--Si vous m'avez offensée?... Vous en doutez?...

--Oui, car ce n'est pas offenser une femme que de l'adorer...

--Si!... quand on n'a le droit ni de l'adorer... ni de le lui dire... n'étant pas libre.

Il haussa les épaules et martela:

--Libre?... Mais je le suis autant que vous-même, Claude. Et vous le savez bien.

Elle secouait négativement la tête. Il se pencha vers elle:

--Claude, en dépit des apparences, je suis un pauvre dans la vie!... A l'heure présente, ma richesse, le trésor que je veux garder... à tout prix... c'est vous... Claude. Vous l'êtes devenu, malgré moi, malgré vous... par je ne sais quelle fatalité contre laquelle il m'est inutile de lutter... Maintenant, je ne puis pas consentir à ce que vous sortiez de ma vie...

Elle articula:

--Vous ne pouvez pas!... Dites que vous ne _voulez_ pas, surtout...

Encore une fois, il haussa les épaules, avec emportement:

--Est-ce qu'il est possible de _vouloir_ perdre ce qui vous est une ivresse?... Écoutez ceci, Claude... Claude, mon amour...

Elle eut un geste violent, comme pour l'arrêter. Mais il n'y prit pas garde. Il continuait, en paroles ardentes et pressées, presque bas:

--Écoutez ceci, c'est la vérité même... Vous êtes pour moi ce que pas une femme... _pas une_! vous entendez... pas une n'a jamais été!... Peut-être, est-ce que je commence à prendre une impitoyable conscience de la fuite de mes années?... Je veux maintenant sauvagement, tout ce qu'elles peuvent encore m'accorder... Près de moi, Claude, vous êtes une petite fille, une enfant... Alors, je ne puis vous demander que de vous laisser aimer... Claude, ma précieuse Claude, parce que je vous ai confessé mon fol amour, ne me refusez pas de vous voir. Et... je vous donne ma parole de gentilhomme... de ne plus chercher vos lèvres... malgré vous... de m'appliquer à n'être qu'un ami...

Elle tressaillit toute, et arrêta sur lui un regard plein d'une curiosité incrédule et brûlante:

--Vous seriez capable d'un pareil effort?... Vous?

--Oui... pour ne pas vous perdre...

Elle ne répondit pas. Elle avait détourné la tête et contemplait l'autel étincelant, la foule recueillie de ceux qui priaient, l'âme paisible.

Elle?... elle ne priait pas... A quoi bon?... Pour aider ses créatures en péril, le Dieu qu'invoquaient tous ces croyants, voulait être imploré avec foi, avec amour, avec humilité... Et en elle, il n'y avait rien de pareil... Seulement l'impression que son coeur avait été, jusqu'alors, emprisonné dans des glaces qui fondaient sous le feu d'une flamme qu'elle avait ignorée. Et elle le sentait qui battait follement, qui tressaillait comme un prisonnier libéré, qu'enivre l'allégresse de la délivrance...

Un peu surpris, l'organiste coulait un coup d'oeil vers leur groupe. Les chants liturgiques reprenaient... Mais ç'allait être au violon de se faire entendre; et timidement, il risqua:

--Mademoiselle Suzore, voici le moment.

Les traits de Raymond se contractèrent:

--Claude, ma parole, je vous la donne. Je vous en supplie, avant que je vous quitte, promettez que je vous reverrai...

Très pâle, elle murmura, prenant son violon:

--Peut-être, plus tard... quand vous serez tout à fait sûr de vous... alors oui, nous pourrons nous revoir... Oui, peut-être...

Elle disait «peut-être»... Et en prononçant le mot, elle comprenait qu'elle mentait. C'était bien _sûr_, qu'elle le reverrait... Elle savait que ce serait _bientôt_!... Et en l'intimité de son misérable coeur, elle n'eût jamais accepté qu'il en fût autrement...

XXII

Si Monsieur veut entrer. Madame n'est pas encore de retour; mais Mademoiselle est là.

Et Caroline entr'ouvrit la porte du _studio_ devant Étienne Hugaye, qui s'arrêta, hésitant. Du seuil, dans la lumière voilée du crépuscule, il avait aperçu Claude assise sur le divan, inactive, les mains jointes sur ses genoux, si évidemment absorbée en elle-même que les paroles de Caroline, annonçant le visiteur, avaient dû lui arriver dépourvues de sens. Car au bruit de la porte, sans y répondre, elle commença, et une sorte de colère tremblait dans sa voix:

--Pourquoi revenez-vous?... Je ne veux pas...

Elle s'interrompit net, reconnaissant Hugaye, et se leva. Il eut un geste de protestation:

--Claude, ne vous dérangez pas pour moi, je vous en prie. Mme Ronal m'avait fait demander pour cinq heures et demie. Je suis venu. Elle n'était pas rentrée. Comme Caroline m'a dit que vous-même étiez... occupée, je suis parti... Et je reviens.

--Élisabeth avait beaucoup de visites tantôt; elle aura été retenue plus qu'elle ne pensait... Il nous est venu hier au dispensaire une file de nouveaux malades à surveiller. Vous pouvez l'attendre ici. Puisqu'elle vous a donné rendez-vous, sûrement, elle va rentrer.

--Je ne voudrais pas vous déranger.

--Oh! je vais travailler dans ma chambre. Le _studio_ vous appartient.

Il ne répondit pas. Il la regardait qui rassemblait la musique éparse sur le piano et le divan où était son violon. Elle ne prenait pas garde à lui; seule, avec sa propre pensée.

Qu'y avait-il donc dans cette pensée pour que le visage eût cette étrange expression, hautaine et ardemment songeuse?

D'un élan imprévu, que sa volonté n'eut pas le temps de maîtriser, il interrogea:

--Vous avez vu de Ryeux, tantôt?

--Oui...

--Vous le voyez beaucoup, maintenant.

C'était une affirmation, presque rude, plus qu'une question. Le ton détaché, elle répéta:

--Maintenant?... Oh! non... Je l'ai vu cet hiver parce que nous faisions de la musique assez régulièrement.

--Oui... c'est vrai. J'avais oublié! Et puis... vous sortez ensemble.

Elle s'arrêta court à travers la pièce et d'un geste brusque, posa le cahier de musique qu'elle tenait.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

Elle le regardait en face, le regard soudain durci. Lui gardait son masque de résolution calme et froide.

--Pas autre chose que ce que je dis. J'étais un matin, au Bois...--c'était avant votre visite à la Saulaye, si je ne me trompe;--je vous ai vue suivre une allée, en compagnie de Raymond.

Elle ne se déroba pas, et dit ironiquement, aussi franche que lui-même:

--Très exact!... Un policier n'eût pu être mieux informé. J'ai en effet rencontré M. de Ryeux, je me souviens, un matin, au Bois: et nous avons marché ensemble quelque temps. Vous trouvez quelque chose d'extraordinaire à cela?

--Oh! rien... Sauf qu'il n'était pas dans vos habitudes de fréquenter le Bois, tout comme les mondaines désoeuvrées que vous jugez de si haut!

--Et comme vous le fréquentez vous-même!

La voix mordante, elle avait lancé la riposte. Il n'en parut pas atteint.

--Oh! moi, de vieille date, je monte tous les matins au Bois. C'est une habitude d'antan.