Chapter 15
Ravie, Lola se rapprocha. Mais ni lui ni elle n'en parurent gênés; ils discutaient l'opéra nouveau, avec une vivacité de connaisseurs. Distraite, Claude serra la main de Lola qui, d'ailleurs, s'exclamait avec sa fougue coutumière.
--Bonjour!... Vous êtes rudement jolie avec cette robe blanche!... N'est-ce pas? Raymond.
Paisible, il dit audacieusement:
--Moi, je trouve toujours bien Mlle Suzore, car ce ne sont pas ses robes que je vois, mais elle!
--Même que vous l'aimeriez peut-être encore mieux sans robe du tout! glissa-t-elle entre haut et bas, la lèvre retroussée par un impertinent sourire.
Un éclair traversa les prunelles de Raymond. Mais il laissa passer le propos qui tombait si juste...
Claude, elle, ne paraissait pas avoir entendu. Elle s'était détournée et lorgnait dans la salle.
Sans s'occuper de Lola, Raymond se pencha vers elle et la voix assourdie lui murmura:
--Ne soyez pas farouche et laissez-moi vous dire..., vous connaissez ma frivolité... que je suis comme Lola... et vous trouve, ce soir, mieux encore que belle..., délicieuse à rendre un homme fou de désir...
Elle eut un mouvement. Il continua.
--Non, ne bougez pas... Je sais qu'en ce moment vous avez des yeux irrités qui me regarderaient durement, une bouche dédaigneuse prête à me jeter de sévères paroles... Alors j'aime beaucoup mieux voir votre nuque dont j'adore la ligne fière... Devinez-vous que je suis ravi de vous avoir ainsi, ce soir, mais exaspéré de n'être pas seul pour entendre la musique avec vous...
--Vous êtes trop exigeant! dit-elle; et l'indéfinissable sourire errait sur sa bouche.
Il allait répondre. La voix haute de Charlotte appela:
--Raymond, n'avez-vous donc pas vu entrer Mme Alviradès?... Je ne crois pas que vous soyez venu la saluer...
Il étouffa une exclamation de colère, mais maître de lui-même, se rapprocha un peu du groupe des hôtes de sa femme, disant de sa manière caressante:
--Aurais-je vraiment été aussi coupable avec Mme Alviradès?... J'en serais bien confus!... Madame, s'il en est ainsi, veuillez agréer mes très humbles excuses.
Il s'inclinait galamment sur la grosse main alourdie par les bagues, puis échangea quelques _shake-hands_ ou saluts avec les visiteurs qui bavardaient dans le petit salon de la loge. Et cependant, une révolte furieuse bondissait en lui parce que les brefs instants de l'entr'acte filaient et qu'il ne pouvait en profiter près de Claude, demeurée assise un peu à l'écart, au premier rang de la loge.
--Est-ce que l'on ne sonne pas la fin de l'entr'acte? dit quelqu'un.
Il ne répondit pas; résolu, il revenait vers Claude; et presque violemment, sous la tension de ses nerfs, il demanda:
--Pourquoi est-ce que vous ne m'indiquez aucun rendez-vous pour faire de la musique? Serions-nous donc fâchés?
--Fâchés?... Oh! non... A quel propos, le serions-nous?
--Est-ce que je sais?... Mais alors je ne comprends pas pourquoi vous m'éloignez. Qu'ai-je fait?
--Rien! oh! rien... Je vous en prie, n'imaginez rien!... Je vous ai dit ce qu'il en était. En ce moment, je suis trop occupée... Je prépare plusieurs concerts. Toutes mes heures sont remplies... Je ne puis vous recevoir...
Toujours cette même raison qu'elle lui présentait, évidemment très plausible... Alors, pourquoi se refusait-il à l'admettre? Pourquoi cette obscure et invincible certitude qu'elle se dérobait, l'écartant par un prétexte. Et avec une sorte d'autorité frémissante, il lui murmura, se penchant vers elle:
--Donnez-moi vos yeux que j'y lise la vérité... Car je ne vous crois pas! Je ne peux pas...
Lentement, elle tourna la tête vers lui... Les prunelles de sombre velours avaient leur regard de sphinx. Elles souriaient un peu moqueuses, affolantes par leur mystère, brûlantes de la flamme qui semblait irradier tout le visage.
--Voici les yeux demandés, fit-elle légèrement.
Dans la pénombre de la loge, leurs regards se croisèrent; et dans tous deux, un éclair luisait...
La sonnerie de l'entr'acte éclatait, stridente, en marquant la fin.
--Raymond! appela Charlotte; voulez-vous reconduire Mme Alviradès jusqu'à sa loge?
Il obéit, se maîtrisant encore une fois. Quand il revint, le rideau se relevait. Claude, assise près de son hôtesse, regardait vers la scène et ne se détourna pas au bruit de la porte. Lui reprit sa place au fond de la loge.
Bien vite, il avait pénétré les machiavéliques intentions de sa femme qu'il avait vue à l'oeuvre maintes fois, en semblable occurrence. Mais, peu à peu, un énervement s'exaspérait en lui, devant cette impossibilité de jouir de la présence de Claude pendant cette soirée... Comment avait-il pu espérer qu'il en serait autrement?
C'est qu'aussi, il ne prévoyait pas cette attitude nouvelle de Charlotte. Sûrement, sa malveillance avait été mise en éveil; et il la connaissait trop bien pour ne pas prévoir la petite guerre, voilée et incessante, qu'elle lui déclarait et qu'il avait espéré éviter, en ne trahissant rien de sa folle attirance vers Claude Suzore.
Même par la musique, il ne pouvait plus se distraire, les nerfs à vif. En vain, il essayait de s'intéresser à l'oeuvre qui se jouait devant lui. Les sons n'arrivaient qu'à bercer sa fièvre sinon à l'aviver; tandis qu'il demeurait dans l'ombre, les yeux arrêtés sur le troublant visage qui ne livrait rien des secrets de l'âme. Pourrait-il, pendant les brèves minutes du prochain entr'acte, obtenir d'elle ce rendez-vous prochain qu'il voulait impérieusement?... Rien n'était moins sûr... Alors il se réfugiait dans l'idée qu'il aurait un retour solitaire avec elle, quand il la reconduirait; car il ne la laisserait pas regagner seule les lointaines régions de Charonne... Ah! quelle ivresse ce serait de la voir enfin librement!...
L'acte finissait dans un bruit d'applaudissements, dont il eût été bien empêché de dire le pourquoi. Allait-il cette fois pouvoir mieux lui parler?... Elle causait avec Charlotte, s'amusant à regarder dans la salle, sans quitter sa place...
Par bonheur, Lola reparut, suivie de visiteurs masculins; et elle s'écarta pour lui céder sa place près de Charlotte, que ses hôtes absorbèrent aussitôt.
Elle se trouvait debout près de lui. Il avait quelques minutes, tandis que les propos se croisaient. Alors, hardiment, il pria de cet accent de gaminerie câline qui, déjà, lui avait permis tant d'audacieuses paroles:
--Puisque nous ne sommes pas brouillés, laissez-moi vous faire une petite visite en attendant que nous recommencions la musique. Je m'ennuie horriblement de vous, de nos causeries, de nos disputes, de notre thé, après le travail... Ne plus vous voir, je ne croyais pas que ce me serait une pareille privation!... intolérable... Il me semble que je suis mort... un corps sans âme.
Elle avait aux lèvres son étrange sourire et haussa un peu les épaules, railleuse...
--Vous avez cependant la mine d'un homme très vivant.
--Ah! vous riez!... et vous vous moquez! C'est pourtant la simple vérité que je vous dis là! Mon fantôme continue son existence coutumière. Mais mon vrai _moi_ est tout occupé à vous chercher, à vous attendre, à vous désirer...
Il corrigea aussitôt, très naturel:
--A désirer votre présence...
--Ma présence? Mais vous l'avez eue encore, il y a dix jours, chez Mme de Ryeux...
Il eut un geste d'irritation.
--Au milieu de plus de cinquante personnes... Or j'ai pris, cet hiver, l'habitude de vous avoir un peu à moi tout seul... et tant pis!... je ne puis plus m'en passer... Je vous en prie, soyez bonne!... Dites-moi où, et quand, je pourrais aller vous voir un peu...
Elle ne répondait pas; et en lui, s'exaspéra la fièvre de l'impatience, car les minutes lui étaient comptées. Déjà, Lola, taquine, il le devinait, revenait fureter autour d'eux. Tout haut, alors, il interrogea, d'un ton de politesse simple:
--Vous avez des concerts, ces jours-ci?
--La semaine prochaine, mardi...
--Où donc?
--Salle Gaveau...
--Le soir?
--Non, à quatre heures, je crois... C'est pour une oeuvre de bienfaisance patronnée par beaucoup de nobles dames...
--Tant mieux, ce me sera une occasion d'aller vous écouter... Je suppose qu'ensuite, il sera permis d'aller vous féliciter au foyer?...
--Oh! bien entendu, les artistes, ces jours-là, appartiennent au public...
Un apaisement brusque se fit en lui. Il la verrait mal; mais enfin il la verrait... Il pourrait lui parler, sans odieuse surveillance. Mme Ronal, trop occupée, ne l'accompagnait jamais...
Lola continuait à bavarder, restant près d'elle qui avait repris sa place.
--Allez-vous samedi au _Vernissage_? mademoiselle Suzore.
--C'est bien chic pour moi, le _Vernissage_! Pourtant, j'irai peut-être y faire un tour à la première heure...
Elle s'arrêta. Les yeux de Raymond de Ryeux cherchaient les siens, tout pleins d'une impérieuse prière dont elle percevait bien le sens... Charlotte et ses hôtes se mêlaient à la conversation. Il fit un adroit mouvement qui l'isolait de leur groupe; et debout près d'elle, comme s'il observait la salle, il jeta hâtivement:
--Laissez-moi vous retrouver au _Vernissage_! A quelle heure y serez-vous?
--Oh... pour l'ouverture, je pense. Si nous sommes destinés à nous rencontrer, vous me verrez avec mon amie, Lily Switson, et son fiancé. Tous deux exposent et insistent pour m'emmener...
Il eut cette contraction de colère qu'elle lui connaissait bien quand elle le bravait.
--Ce n'est pas ainsi que je veux vous voir... Et vous le savez bien! Donnez-moi quelques-uns de vos instants, pour moi seul... où vous voudrez... au Salon... au Bois... en attendant que, de nouveau, vous m'ouvriez le cher _studio_...
Sans un mouvement, elle entendait les mots que la voix assourdie martelait. Sa main distraite jouait avec des pétales tombés d'une rose de pourpre sombre, placée dans sa ceinture. Sous l'ombre des boucles, les yeux avaient une mystérieuse profondeur et l'expression du visage était si étrange...
Il se pencha comme pour prendre la lorgnette posée sur l'appui de velours de la loge.
--Je ne vous demande rien d'extraordinaire. Pourquoi ne consentez-vous pas, tout simplement, à une chose si naturelle?
Elle dit, l'accent singulier et songeur:
--C'est vrai, vous ne demandez rien d'extraordinaire... Eh bien, je verrai si je peux me rendre libre un matin...
Une détente de nouveau apaisa son énervement. Il reposa la lorgnette qu'il avait au hasard promenée à travers la salle et laissa les autres hommes se rapprocher d'elle et lui parler,--très empressés. Maintenant qu'il avait un peu d'espoir, arrivé en somme à ses fins, il reprenait l'entière possession de lui-même; et, au dernier entr'acte, il sortit pour aller, à son tour, remplir des devoirs de politesse. Encore un peu de patience; et puis, la pièce finie, Charlotte reconduite, il remmènerait Claude dans la nuit. Alors, il achèverait de gagner sa cause.
Ce soir-là, il eût été bien en peine,--lui, le fervent mélomane!--de dire la valeur qu'il trouvait à l'oeuvre dont la représentation se terminait, quand les applaudissements saluèrent le nom de l'auteur, jeté au public.
Debout, il posait les mantes de soie sur les épaules de sa femme et de Claude...
La jeune fille le remercia d'un signe de tête; puis, très polie, exprima à Charlotte son plaisir de connaître, grâce à elle, dès le début, l'opéra nouveau. Charlotte, alors, eut un accès d'amabilité dû à son instinct de femme du monde consommée.
--Mademoiselle, j'ai été charmée de vous avoir et je suis ravie que cette oeuvre vous ait intéressée. Maintenant, allons vite retrouver l'auto, que nous vous reconduisions sans tarder...
Raymond tressaillit. Domptant d'un rude effort de volonté, le frémissement de sa voix, il dit:
--Il est bien inutile, Charlotte, que vous alliez à Charonne. Je vous déposerai en passant et accompagnerai Mlle Suzore chez elle.
Elle riposta, avec son petit rire aigu:
--Ce ne serait peut-être pas très convenable, et Mme Ronal ne voudrait plus, une autre fois, nous confier Mlle Claude. Je ne suis pas fatiguée.
Raymond de Ryeux mordait si violemment sa lèvre qu'une goutte de sang y jaillit. Un besoin aveugle criait en lui d'user de son autorité maritale et de commander à Charlotte de rentrer. Mais c'eût été une folie qui pouvait être aussi mal prise par Claude elle-même que par sa femme.
Et discipliné par l'expérience, il n'insista pas, malgré la furieuse révolte qui grondait en lui. Il mit les deux femmes en voiture et s'assit devant elles. Pendant le trajet, même il sut causer avec une aisance qui semblait affirmer une parfaite liberté d'esprit. Mais une lueur d'orage flambait dans les prunelles que, dans l'ombre de la voiture, il ne détachait point du visage qui avait, singulièrement accentué, son caractère de sphinx. Seulement, dans les yeux, luisait une brûlante clarté dont le reflet baignait tout le visage. Elle parlait peu, laissant monologuer Charlotte qui donnait, avec l'autorité de l'incompétence, son appréciation sur l'opéra entendu.
Quand il descendit pour l'accompagner jusqu'à la grille du dispensaire, il fut enfin seul une minute avec elle. Alors, hâtivement, il dit, une impérieuse prière dans la voix:
--A samedi, n'est-ce pas?... Au Vernissage... Je surveillerai l'entrée, dès la première heure de l'ouverture...
--Si vous voulez, oui, au Vernissage, vers dix heures... Je pense bien que j'irai...
Elle lui tendait sa main nue. Il l'effleura d'un baiser. Elle se détourna, car la grille s'ouvrait. Et la porte retomba derrière elle.
XIX
Et voici que le printemps était tout à fait venu... Un printemps hâtif et chaud qui faisait craquer l'écorce des bourgeons, gonflés de sève, et illuminait de la poésie du renouveau, même les vulgaires pentes des fortifications, vêtues merveilleusement d'herbe fraîche.
Dans le jardinet du dispensaire, un lilas épanouissait des thyrses odorants; des _mères de famille_ alignaient leurs petites têtes sages le long des plates-bandes où foisonnaient les violettes plantées par Claude, auprès des primevères dont les pétales se chauffaient au soleil printanier.
Étrangement, Élisabeth Ronal jouissait de cette fraîcheur de la lumière et des parfums, épandus dans l'air tiédi. Et elle en jouissait avec une intensité imprévue chez une femme aussi absorbée, par tant de multiples obligations. Mais toujours elle avait été ainsi, subissant, en tout son être, le charme du renouveau, avec une joie enivrée, aux jours de sa jeunesse; puis désespérément quand, si vite, étaient venues les heures cruelles.
Avec les années, peu à peu, l'apaisement s'était fait; à vivre hors d'elle-même, détachée de sa propre peine, Élisabeth avait du moins trouvé la paix; et sans souffrance, ni amertume, ni regret même, elle pouvait contempler le radieux éveil de l'année.
Ce soir-là, le dîner fini, avant de commencer sa tâche de comptes et d'écritures, elle s'accordait un instant de repos.
La tête appuyée sur le dossier de son fauteuil de paille, elle songeait, regardant la nuit limpide et veloutée. Accoudée à la fenêtre, le visage appuyé sur ses mains jointes, Claude, elle aussi, contemplait le beau ciel où flambaient les premières étoiles; et son profil se détachait, tout blanc, sur l'ombre, éclairé par le reflet du croissant d'or pâle qui montait dans le sombre azur.
Et soudain, brusquement, le regard d'Élisabeth fut frappé de l'expression de ce profil que la volonté ne surveillait pas... Invincible, la certitude s'abattait sur elle que cette expression-là était neuve, sur le visage de Claude. Souvent elle l'avait vue ainsi, rêver ou réfléchir devant la nuit; mais alors, ses traits n'étaient pas ceux qu'elle distinguait ce soir.
Une anxiété bizarre l'étreignit écrasant ce charme de la nuit printanière qu'une minute avant elle savourait si profondément... Car ce n'était pas la première fois, que, depuis quelques semaines, Claude éveillait en elle un indéfinissable souci, une sourde inquiétude née de menus incidents, d'observations où l'évidence l'avait amenée, guidée par le sens intuitif, si développé chez elle.
Silencieusement, de nouveau, elle se prenait à l'étudier... Et des profondeurs du passé, tout à coup, une image jaillit dans sa mémoire... Jadis, à la mère de Claude, elle avait vu cette expression... Comme toutes deux ainsi se ressemblaient!
Vivant dans son souvenir, ressuscitait le visage passionné de l'amie d'enfance, dont la destinée avait été si lamentable... Folle créature d'amour qui avait brûlé sa vie. Au temps de leur commune jeunesse, quand toutes deux étaient des gamines de dix-huit à vingt ans, plus tard pendant ses quelques années de mariage dans le milieu de province où elle étouffait, la mère de Claude avait eu, à certaines heures, graves pour sa destinée, ce visage ardent, sombre, volontaire, où semblait palpiter une âme frémissante.
Mais Claude devait être autrement trempée que sa mère, élevée en enfant gâtée, sans protection maternelle, dans un milieu d'artistes, très bohème; puis transplantée par un mariage imprévu dans une rigoriste famille provinciale d'où, incapable de s'acclimater, elle s'était échappée pour retrouver sa carrière d'artiste.
Claude, elle, avait grandi dans une autre atmosphère. Elle savait qu'envers elle-même, envers les autres, elle avait des devoirs. Depuis des années, elle était habituée à les respecter. Et Élisabeth était sûre qu'elle les respectait...
Alors, pourquoi cette crainte, qui, tout à coup, l'envahissait, lui donnant l'impérieux désir de lire dans l'âme, dans la pensée jalousement closes?
Qu'avait cette petite fille?...
Voici qu'Élisabeth en arrivait à se demander si, dans son respect de la liberté individuelle, elle avait assez étroitement veillé sur la jeunesse de l'enfant qu'elle avait promis de considérer comme sienne... Peut-être, elle s'était trop laissé absorber par la tâche de charité à laquelle elle s'était vouée... Venir en aide à ceux qui ne la touchaient pas, c'était bien. Mais son premier devoir, le plus rigoureux, n'était-il pas envers Claude dont elle avait accepté la responsabilité...? Les jeunes, après tout, si éclairée qu'on ait essayé de rendre leur conscience, peuvent se tromper. Elles ont besoin d'être encouragées, soutenues, surtout quand elles traversent la troublante crise de la jeunesse...
Est-ce que, dans son passé, Élisabeth ne retrouvait pas des heures qui bouleversaient divinement--mais combien dangereusement aussi,--son âme de jeune fille..., qui, en somme, l'avaient jetée, avec une confiance enivrée, vers celui qui allait broyer son bonheur...
Aussi, elle savait...
Claude n'avait pas bougé. Le profil gardait la même ligne, durcie par l'effort de la pensée ou de la volonté. Élisabeth s'approcha et, doucement, mit la main sur son épaule.
La jeune fille eut un tressaillement et tourna la tête vers son amie. Une clarté brûlait au fond de ses prunelles, si ardente qu'Élisabeth en fut saisie.
Un silence d'une seconde; puis Mme Ronal interrogea simplement:
--Claude, ma petite, qu'y a-t-il?... Qu'est-ce que tu as?
Avant même d'avoir fini de parler, elle sentait Claude moralement cabrée, prête à la résistance.
--Moi?... Mais je n'ai rien... Que voulez-vous que j'aie? Élisabeth.
Avec sa douceur ferme, la jeune femme continua:
--Je l'ignore... Mais j'ai l'impression... certaine, que tu as des désirs ou des soucis..., peut-être simplement un souci qui fait que tu n'es plus... _toi_...
Dans la pénombre, Élisabeth vit frémir un peu les mains jointes sur l'appui de la fenêtre. Mais Claude eut un petit rire sec.
--Élisabeth, est-ce bien _vous_, qui vous laissez emporter par l'imagination? Je ne suis plus _moi_?... que suis-je donc?
--Une créature troublée par...
--Élisabeth!
L'accent était aussi impérieux que si Mme Ronal eût voulu violer le secret de sa pensée. De nouveau, la jeune femme mit la main sur l'épaule de Claude.
--Ne te défends pas, Claude. Tu sais bien que je respecte trop ta conscience et ta liberté, pour te demander ce qui te préoccupe, si tu préfères en garder le secret. Mais, en amie, avec toute ma tendresse, mon dévouement... et aussi toute mon expérience, forcément supérieure à la tienne, je viens à toi, parce que, peut-être, je pourrais t'être une aide, d'une façon ou d'une autre.... Nous ne causons plus jamais coeur à coeur, et je crois que c'est dommage pour nous deux, pour notre affection...
--C'est que l'une et l'autre, nous sommes trop occupées, Élisabeth; pour la causerie intime, il faut des âmes plus recueillies que les nôtres, absorbées par trop de travail.
--Est-ce là vraiment la raison?... Le crois-tu? Claude.
--Il y a, sans doute, aussi, que les années venant, nous nous replions sur nous-mêmes.
--Il a été un temps, ma chérie, où devant moi, tu pensais tout haut, parce que tu me considérais comme une autre toi-même; sans doute, tu comprenais mieux alors combien je t'aime, toi, ma «petite»,... avec quel souci de tout ce qui te touche... Et tu venais à moi, confiante, comme tu ne le fais plus... Pourtant, je suis toujours la même et mes sentiments pour toi n'ont certes pas changé... Alors, pourquoi m'apportes-tu la tristesse... imméritée, de te voir devenir autre avec moi?...
--Élisabeth, ma chérie, ne vous faites pas de peine pour cela, je vous en supplie... Oui, j'ai vieilli dans le sens où je vous disais tout à l'heure... Je ne peux plus avoir avec vous mon abandon de petite fille... Je ne _peux_ plus... Mais je vous aime toujours fort... bien fort!
Des notes tendres adoucissaient soudain le grave contralto de Claude. Pourtant le visage de Mme Ronal ne s'éclaira pas.
--Que tu m'aimes... je n'en doute pas... Mais je ne suis plus la grande amie à qui tu avais toujours besoin de te confier... Et je cherche pourquoi...
--Élisabeth, oh! Élisabeth, ne cherchez pas! Je ne me confie à personne... C'est vrai, maintenant, moi seule, j'entre dans mon jardin secret. Même devant vous, livrer ma pensée intime, cela me serait aussi impossible que de me mettre nue sous votre regard...
--Claude, Claude, tu dis des folies!... Oh non! tu n'es plus toi!
Claude ne répondit pas. Élisabeth comprit qu'elle réfléchissait. Dans la nuit, son visage apparaissait si ardent et grave...
Au bout d'un instant, elle reprit et son accent était bizarre:
--Que trouvez-vous donc que j'étais? Élisabeth.
--Une vaillante, qui rencontrait la joie dans l'existence laborieuse, droite, généreuse, qu'elle vivait...
--Eh bien?...
--Eh bien, cette joie, j'ai... l'impression... pour ne pas dire la certitude... que tu ne la possèdes plus... ou qu'elle ne te suffit plus... Alors, je voudrais connaître le pourquoi... car je m'inquiète pour ton bonheur...
Encore une fois, Claude ne répondit pas. Les mains croisées derrière la nuque, elle demeurait immobile, adossée au mur, dans le cadre de la fenêtre. Ses yeux contemplaient le ciel paisible. Silencieuse aussi, Élisabeth l'observait; et presque effrayée, elle remarquait le caractère de beauté tragique et ardente qu'avait le jeune visage, dans la pénombre. Ce n'était plus un visage d'écolière studieuse, uniquement absorbée par des travaux intellectuels et artistiques; mais un visage de femme, modelé par une vie intense.
Brusquement, soudain, elle parla:
--Élisabeth, au lieu de regarder ainsi dans mon présent, cherchez dans votre passé de jeune fille... Il n'est pas possible que vous n'y trouviez pas des heures comme celles que je traverse en ce moment... où l'on souhaite... confusément... tout! et même l'impossible!... où l'on a la soif dévorante d'être emportée loin du milieu où l'on étouffe...
--Un milieu où tu étouffes!... Mais, Claude, tu as la vie utile, intelligente... et combien indépendante... Presque, je dirais _trop_ indépendante...
Sourdement Claude jeta:
--Oui, si je n'étais qu'un cerveau, elle me suffirait sans doute... Mais je ne suis pas uniquement un cerveau...
--Tu as un coeur, oui... Peut-être, il a des exigences que toi et moi, jusqu'ici, nous ignorions... Mais tu es bien trop jeune pour craindre qu'elles ne soient pas comblées. Si c'est... pour ta souffrance!... l'amour que tu appelles, il ne viendra que trop tôt!...