Chapter 14
Lola grignotait un biscuit qu'elle trempait dans son verre, tandis que Charlotte allumait une cigarette.
--Donne-moi un peu de champagne... veux-tu? Lolita.
L'Argentine obéit, tout en demandant:
--Est-ce vrai, Lotte, que, ce soir, vous emmenez Mlle Suzore à l'Opéra-Comique?
Charlotte inclina la tête:
--Oui, nous avons offert une place à Claude Suzore. C'est une _première_, et Raymond a trouvé qu'il était convenable de lui faire une politesse puisque la saison finit et, qu'en somme, elle a été un parfait élément de succès pour mes «Vendredis».
Lola eut un petit rire pour toute réponse. Mme de Ryeux, qui fumait paresseusement, écarta sa cigarette.
--Pourquoi ris-tu? Lolita.
--Parce que je trouve comique ton idée que Raymond veut faire une politesse à Claude Suzore...
Charlotte de Ryeux n'aimait pas du tout qu'on la traitât sans déférence; même, l'impertinente fût-elle Lola; et, un peu sèchement, elle interrogea:
--Elle est comique, mon idée? Je ne vois pas trop en quoi!
--Elle est naïve! fit Lola imperturbable.
--Comment naïve?
--Bien sûr, Lotte chérie... Raymond n'en est plus, avec Claude Suzore, à la période des politesses cérémonieuses. Dans son «quant à lui»... tu peux être sûre qu'il ne pensait qu'à une chose, passer la soirée avec elle... Tu ne t'es donc pas aperçue qu'en ce moment, c'est elle qui tient la corde?
Une seconde, Charlotte cessa de fumer et ses yeux cherchèrent ceux de Lola, désireuse de voir si la jeune fille plaisantait ou non. Puis, tranquillement, elle dit, tiraillant une petite mèche sur la nuque de Lola, assise à ses pieds:
--Tu crois, Lolita, qu'elle est sa maîtresse?
--Ça, non, je ne crois pas!
--Pourquoi?
--A la façon dont il tourne autour d'elle, il ne paraît pas un homme arrivé à ses fins... Mais pour «ses fins...» il les a dans la cervelle... ou ailleurs!...
--Lola!... oh! Lolita!... fit Charlotte en riant, que tu es inconvenante! Tu as les yeux horriblement ouverts pour une gamine! C'est drôle, mais je n'avais pas eu du tout ton idée au sujet de Claude Suzore et de Raymond!... Non, je n'avais pas pensé à cette possibilité. Je le croyais toujours occupé avec Françoise de Gaubes... bonne première.
--L'une n'empêche pas l'autre! marmotta Lola, qui était fort au courant de tous les potinages mondains.
Charlotte ne répondit pas. Elle était toute à l'idée neuve jetée par Lola en son cerveau. Mais ce fut l'accent très sincèrement détaché qu'elle conclut:
--Après tout, celle-là ou une autre!... Puisqu'il lui faut toujours un joujou, j'aime autant qu'il ne le choisisse pas parmi les amies que je suis obligée de recevoir... C'est plus commode et plus agréable pour moi...
Avec désinvolture, Lola approuva:
--Oui, tu as bien raison!... En somme, le principal est qu'il soit occupé de quelque objet qui l'absorbe. Ainsi, il nous laisse tranquilles, n'est-ce-pas? ma belle Lotte... C'est à cela, d'ailleurs, que je reconnais son... état d'âme. Depuis qu'il est féru de cette Claude Suzore, il est beaucoup moins grognon avec moi, quand il me trouve ici. Bénissons donc son nouvel emballement puisqu'il nous vaut la liberté... presque la liberté... Tu ne trouves pas? mon chat chéri... Ils sont si bêtes, les hommes, avec leur... leur incompréhension... cela se dit?... des amitiés féminines... Je me rappelle encore la mine furibonde de Raymond quand je lui ai déclaré que nous nous adorions!... C'est positif, pourtant, que tu te plais avec moi bien plus qu'avec lui!... Il est vrai que je suis si gentille!... Répète-le-moi, Lotte...
--Inutile! fit Charlotte taquine.
Lola bondit de son coussin:
--Comment! inutile? Attends, attends, je vais te punir, méchante ingrate!
Avec des baisers, elle se penchait sur les bras nus de Mme de Ryeux et les mordillait comme un jeune chat rageur.
--Lola! Lola! laisse-moi... Tu es un vrai démon!
--Dis un amour de démon et avoue pourquoi tu trouvais inutile de reconnaître que je suis gentille!
--Parce que tu le sais bien! fit Charlotte, moitié riant, moitié fâchée.
--Et avoue encore que tu aimes bien mieux ma société que celle de Raymond!
--Oh! pour ça, oui!
L'accent de Mme de Ryeux avait une spontanéité et une sincérité qui amenèrent une lueur de triomphe dans les yeux noirs de Lola. D'un de ces élans souples qui lui étaient familiers, elle se pencha et ses lèvres se posèrent sur celles de son amie.
--Cette fois, tu es un amour, ma Charlotte.
La jeune femme ne se déroba pas et accepta paisiblement la caresse.
--Lola, tu sais, tu as pris une bien mauvaise habitude de m'embrasser de cette manière. Si on nous voyait...
--Eh bien, quoi? Où est le mal?... Saint Alphonse de Liguori dit qu'il n'y a pas péché quand il n'y a pas le frisson.
--Le frisson?
--Oui, le frisson!... Le frisson de l'amour... expliqua Lola avec une emphase moqueuse. Est-ce que tu l'as, le frisson?...
--Mon Dieu, Lolita, que tu es bête! fit Charlotte amusée; et tendrement, elle regardait la petite Argentine. Mais comment es-tu ainsi au courant des opinions de saint Antoine de Liguori?...
--Non pas saint Antoine, mais saint Alphonse.
--Saint Alphonse, soit... Enfin, dis où tu as découvert son jugement sur le baiser?
--Dans un livre de piété faisant partie de la bibliothèque de ma sage tante. Es-tu satisfaite? Lotte... Oui?... Eh bien, puisque sans frisson, saint Alphonse autorise... Recommençons... Je veux.
Charlotte ne refusa pas le baiser. Sa froideur naturelle,--elle avait de l'imagination et point de tempérament,--s'y réchauffait agréablement. Ainsi, elle aimait l'approche de la flamme pour ses pieds frileux.
L'amour et ses manifestations ne l'avaient jamais beaucoup charmée; et l'amitié, poussée à l'exubérance, lui agréait bien mieux. Amitié de petite pensionnaire romanesque, un peu sotte, que la méchanceté seule aurait pu incriminer. Les «toquades» de Charlotte de Ryeux étaient souvent stupides, mais point perverses; nées surtout du besoin qu'elle avait d'être adulée.
Ce qu'elle pardonnait le moins à son mari, c'était justement l'absence totale d'admiration qu'elle lui inspirait. Elle l'avait épousé pénétrée de la flatteuse conviction qu'il était fort épris de sa beauté, autant de tous les mérites, charmes, qualités dont elle se jugeait pourvue. Et sa déception à ce sujet, apportée par l'expérience, les avait séparés plus irrémédiablement que les infidélités, dont il s'était révélé prodigue.
Ce besoin d'être encensée était si vif chez elle, qu'il était, neuf fois sur dix, la source des emballements dont elle était coutumière. Elle s'engouait d'une femme dont le compliment lui avait été doux... Et comme elle aimait le rôle de protectrice, elle avait toujours, autour d'elle, une vraie cour de jeunes filles, de femmes, moins pourvues qu'elle aux points de vue fortune et situation mondaine, à qui étaient précieuses les largesses qu'elle leur prodiguait, pour peu qu'elles eussent la reconnaissance admirative. La hautaine réserve de Claude l'avait toujours sourdement exaspérée.
Campée sur le bras d'un fauteuil, Lola avait allumé une nouvelle cigarette; et avec un rire qui découvrait ses petites dents aiguës, elle déclara:
--Tu sais, Lotte, ça m'enchante que Raymond soit furieux de constater combien tu te plais avec ta petite Lola!... C'est sa punition d'être un mari si peu empressé! Quand on a une jolie Charlotte pour femme, on ne doit pas avoir même la tentation de courir après les Françoise de Gaube, les Claude Suzore et autres! Tant pis pour lui, si notre amitié l'agace et nous suffit! Il devrait s'estimer bien heureux que ta Lola te suffise et que tu n'aies pas envie de t'offrir, pour te distraire, un délicieux amant, en échange de toutes ses maîtresses!
Charlotte de Ryeux eut une moue expressive, tout en s'allongeant au milieu de ses coussins:
--Oh! Lolita... ce serait bien ennuyeux et si fatigant!... Imagines-tu les difficultés où je me trouverais jetée!... Ah! bien non, je n'ai pas la moindre envie de donner un successeur à Raymond, même pour me venger!... Il n'y a pas d'homme qui me paraisse valoir un pareil tracas! Quand je pense qu'autrefois, il m'arrivait de me faire, par-ci, par-là, du chagrin, lorsque j'apprenais une incartade de Raymond... Étais-je stupide! Aujourd'hui...
--Aujourd'hui?... Continue donc, Lotte.
--Aujourd'hui, il me semble vivre en plein paradis!... Je ne me soucie plus de lui... Je ne désire même pas le divorce. A quoi bon? Pour ma vie mondaine, il est plus commode d'avoir l'escorte d'un mari; mais j'ai la liberté que je lui octroie; et il n'a pas le droit de me reprocher mes amies, puisque je ne lui reproche pas ses maîtresses. Vraiment, tout est fort bien établi entre nous!
Charlotte de Ryeux en paraissait absolument convaincue. Un éclair de malice luisait dans ses prunelles.
--Imagine-toi qu'hier, il a fulminé quand j'ai dit devant lui que nous nous étions commandé des costumes pareils.
Lola eut une mine enchantée et lança joyeusement une bouffée de sa cigarette. Avec Raymond de Ryeux, elle avait des instincts de petit coq de combat, ravie de triompher de lui, en battant en brèche ses prétentions masculines à l'autorité.
--Parfait, cela! Lotte. Encore une stupidité à l'actif des hommes, cette idée de s'insurger contre notre plaisir à nous habiller de même... sous prétexte que c'est une habitude de _grues_!
--Cela, c'est vrai, remarqua tranquillement Charlotte. Là-dessus, il a raison. C'est pourquoi, mon petit rat, je n'ai voulu rien dire pour ne pas avoir l'air de lui céder; mais, au fond, je trouvais qu'il valait mieux, tout de même, commander nos costumes un peu différents... Vois-tu, Lolita, ennuyer Raymond, cela n'a aucune importance; mais il est inutile de mettre l'opinion contre nous.
--Oh! l'opinion!... fit Lola avec un haussement d'épaules expressif. Et ses lèvres si pourpres lancèrent une nouvelle bouffée de sa cigarette, à la hauteur de son mépris.
Mais Charlotte de Ryeux tenait ferme à sa réputation mondaine dont le souci ne la quittait jamais.
--Lola, tu es un vrai bébé!... Laisse-moi faire, pour qu'on nous laisse nous aimer en paix. Le public n'a pas besoin de savoir comme nous nous entendons bien. Ça, ne regarde que nous, mon trésor.
--Ça, c'est vrai, ma belle Charlotte...
Le qualificatif amena instantanément un air charmé sur le visage laiteux de Charlotte, qui se plut à caresser les cheveux ondés et soyeux de la petite Argentine.
--Dis, Lolita, fais-toi très jolie, ce soir, pour le théâtre. Je veux que Raymond puisse faire comparaison entre toi et Claude Suzore... Qu'il constate qu'elle n'est pas de notre monde...
--En voilà une chose qui lui est égale! fit judicieusement Lola... Tu sais qu'il va faire de la musique chez elle?...
Mme de Ryeux se redressa un peu sur ses coussins.
--C'est vrai?... Jamais je ne lui en ai rien entendu dire... Comment l'as-tu appris?...
--Étienne Hugaye l'a raconté l'autre jour devant moi... Je crois, d'ailleurs, que ces séances ne l'enchantaient pas. Il avait, pour en parler, une mine de dogue en colère, très comique... Sur lui aussi, j'en suis bien sûre, elle a fait impression...
--Sur tous, alors! fit Charlotte, agacée cette fois. Elle supportait mal qu'on célébrât une femme devant elle, à moins qu'il ne s'agît de l'objet de son engouement.
--Sur tous, c'est peut-être excessif... Mais sur beaucoup, en tout cas... Et je le comprends!
--Lola, je ne veux pas que tu dises cela! Nous nous brouillerons, si tu te mets à t'emballer pour Claude Suzore.
--Mais, ma Charlotte, il ne s'agit pas du tout de moi... Tu le sais bien... puisque c'est toi qui m'emballes... Je parlais pour les hommes... Je crois vraiment qu'elle les prend avec son air de se f... d'eux...
--Lola!... oh! Lola!
--Quoi?...
--Quel langage!... se «ficher» d'eux!
Lola éclata de rire.
--Oh! Lotte, je t'en prie! Nous sommes seules; ne fais pas la pédagogue!... Ça ne te va pas... Tu es bien plus jolie quand tu me dis: «Lolita à moi, je t'adore...» Dis-le, mon amour...
Charlotte savourait la douceur du compliment... Docile, elle répéta:
--Lolita à moi, je t'adore.
Puis, revenant à une idée qui s'était, peu à peu, élaborée dans sa cervelle, elle demanda:
--Est-ce que tu crois, Lola, que Claude Suzore est éprise de Raymond?
--Peuh!... Que sait-on?... Ça ne paraît pas... Mais elle est très forte, cette Claude!...
--Je vais les observer ce soir, fit Charlotte. Tu restes à dîner? chérie.
--Mais non, mais non!... La voiture m'attend en bas. Je te retrouverai ce soir à l'Opéra-Comique.
--Eh bien, alors, Lolita, il est sept heures un quart, tu peux te sauver!... Tu vas être en retard, et que dira «tante»! Veux-tu sonner Céline qu'elle vienne me mettre ma robe?... Tout de même, je ne suis pas encore habituée à ton idée d'un emballement de Raymond pour Claude Suzore; c'est une petite fille près de lui. Il a quarante et un ans... et elle, pas même vingt!... C'est comme s'il s'emballait de toi... Ce serait aussi ridicule!
--Oh! il n'y a pas de danger! s'exclama Lola éclatant de rire; et elle rattacha sa veste.
--C'est égal, ce soir, je vais bien m'amuser à les surveiller!... Tu as eu une fameuse idée de me raconter cela! Lolita.
Et elles se séparèrent, après un de ces baisers--sans frisson!--qu'autorisait saint Alphonse de Liguori.
XVIII
Charlotte de Ryeux voulait-elle expérimenter, tout d'abord, le degré d'empressement de son mari pour retrouver Claude Suzore?... Le dîner fini, le café servi dans le petit salon, elle ne parut pas du tout songer qu'elle devait sortir de bonne heure. Nonchalamment, elle buvait le café à lentes gorgées gourmandes, et elle leva des yeux paisibles vers son mari qui rentrait du fumoir et questionnait:
--Charlotte, vous ne vous habillez pas?... Il est huit heures vingt, nous allons être très en retard...
--Oh! nous arriverons toujours assez tôt.
--Vous oubliez qu'il s'agit d'une _première_ et que je désire naturellement l'entendre en entier, autant que possible... De plus, encore, nous avons une invitée.
--Lola?... Non, elle vient ce soir avec sa tante. Nous devons nous retrouver seulement au premier entr'acte.
--Je ne parle pas de Lola, mais de Mlle Suzore, qu'il n'est pas correct de laisser seule dans la loge.
Charlotte eut ce rire aigu qui agaçait si fort les nerfs de son mari:
--Vraiment, Raymond, vous avez un souci tout paternel de cette jeune personne!
Entre ses paupières soudain rapprochées, elle le regardait. Mais elle n'était pas de taille à lutter avec lui. Il resta impassible et avec son aisance impertinente, il riposta, très calme:
--Dites mieux, Charlotte, que je prends soin d'être poli avec une personne que j'ai conviée dans ma loge.
--Bah! une fille garçonnière comme Claude Suzore, habituée à courir, sans égide, les salons et les concerts, n'est pas pour s'effaroucher de rester seule quelque temps dans une loge fermée aux étrangers. Si vous êtes à ce point pressé de la chaperonner, partez en avant. Vous me renverrez la voiture et j'irai vous rejoindre à mon heure. Lola ne m'attend que vers neuf heures et demie.
La dernière phrase avait été lancée dans un seul but de taquinerie. Cette fois encore il ne broncha pas; et si tendue que fût l'attention de Charlotte, elle ne put soupçonner la tentation qui grondait en lui de profiter de l'aubaine qu'elle lui offrait soudain.
Ah! oui, c'eût été pour lui une fête inouïe d'écouter de la musique, seul avec cette Claude dont chaque rencontre le rendait plus follement épris, exaspérant peu à peu le désir qu'il avait d'elle, auquel il s'abandonnait, sans jamais s'être demandé où il allait et ce qu'il voulait...
D'abord parce qu'il ne luttait jamais contre son désir, surtout quand il le trouvait assaisonné par une saveur de rareté originale et neuve, qui en avivait le charme. Et c'était ici le cas.
De plus, s'il eût éprouvé quelque scrupule à entreprendre une conquête qu'il souhaitait impérieusement, ses scrupules eussent été dissipés par ce fait que Claude Suzore, si jeune fût-elle, était de taille à se défendre, mieux que la très grande majorité des femmes--et ne lui céderait qu'en connaissance de cause et de son libre consentement. Elle n'appartenait pas à la phalange des naïves brebis qui se laissent imprudemment dévorer, sans avoir vu le danger.
Il était habitué à vaincre: et son orgueil masculin, s'ajoutant à son désir, s'insurgeait devant la maîtrise d'elle-même, voisine du dédain, qu'elle lui opposait avec une tranquille désinvolture.
Vraiment, pour elle, il paraissait à peine plus qu'un étranger--ni un camarade ni un ami...--dont elle appréciait la bonne éducation, les égards courtois; qu'elle jugeait suffisamment intelligent et artiste pour causer volontiers avec lui et trouver agréable de faire de la musique; mais dont les sentiments à son égard lui étaient tout à fait indifférents.
Jamais, avec lui, elle ne montrait une ombre même de coquetterie,--il était expérimenté!--ni esquissait les moindres frais, à son endroit. Sa seule impression, elle suivait. Il avait pu la voir attentive, intéressée dans leurs causeries; ou gaiement accueillante, franche à livrer sa pensée, avec une spontanéité soudaine... C'est qu'en ces moments-là, elle était ainsi disposée; mais elle n'avait nullement cure de ses dispositions à lui...
Il eût été bien en peine de dire si elle avait conscience du charme violent qu'elle exerçait sur lui. Elle ne paraissait pas se douter qu'elle le grisait par la grâce de son jeune corps, de ses mouvements, de la moindre de ses attitudes. Elle ne semblait pas avoir soupçon, qu'en lui, l'homme était altéré, parfois jusqu'à la souffrance même, du contact de sa chair dans laquelle il avait l'envie de mordre... Que, pour lui, c'était une jouissance, le baiser qu'à l'arrivée et au départ, il mettait sur sa main; ou le frôlement passager de son bras, toujours nu sous la manche arrêtée au coude, parfois, quand elle tournait une feuille de musique ou lui indiquait quelque chose sur le cahier qu'ils regardaient ensemble. La femme qu'elle était, physiquement, lui plaisait pour le moins autant que sa personnalité morale dont l'imprévu le séduisait à un point qu'il n'aurait jamais prévu; l'éprenant d'elle comme, rarement, il l'avait été ainsi d'une femme.
Que celle-ci fût une vierge, il n'y pensait même pas, tant elle lui apparaissait l'Ève moderne, forte devant l'homme dont elle se jugeait l'égale. Avec elle, une attaque brusque, ou simplement trop franche, eût tout perdu. Il fallait sur elle une insensible emprise, et les difficultés mêmes de cette conquête le passionnaient, apportant en sa vie de blasé un intérêt nouveau.
Lola, avec sa perspicacité de petite fille rusée, avait bien deviné que la raison d'une politesse à faire, n'avait été pour lui qu'un prétexte afin de la retrouver; un prétexte ainsi qu'il s'ingéniait à en créer sans cesse, adroit comme un chasseur en quête d'une proie de haute valeur. Il était d'autant plus impatient de la revoir, d'être seul, si possible, un instant avec elle, que depuis plus de deux semaines, il n'avait pu que l'entrevoir aux vendredis de sa femme; car elle ne lui avait indiqué aucun rendez-vous pour leurs séances de musique, lui disant qu'elle était trop occupée pour l'instant; et par son attitude très naturelle, sa réserve qui arrêtait toute question comme indiscrète, elle avait rendu l'insistance impossible.
D'ailleurs, il savait bien qu'elle avait une volonté qui ne transigeait que devant son consentement...
Mais d'être ainsi privé d'elle, soudain, il devenait la bête affamée par le jeûne. Et à l'idée de se retrouver avec elle dans l'ombre d'une loge solitaire où il pourrait lui parler librement, toute prudence l'abandonnait.
Charlotte eut peut-être l'intuition de l'aubaine qu'elle lui offrait délibérément, car elle reprit aussitôt:
--Après tout, je pense qu'il vaut mieux que je parte en même temps que vous. En somme, comme vous me le faites remarquer, il s'agit d'une _première_. La circonstance mérite un effort...
Il eut contre elle un sursaut de colère. Si un souhait avait suffi, elle aurait été instantanément projetée vers un très lointain espace. Mais la civilisation et l'éducation avaient fait de lui un homme toujours correct; et négligemment, il répondit:
--Comme vous voudrez. Seulement, en ce cas, ayez la bonté de vous dépêcher un peu dans votre toilette; sinon pour Mlle Suzore que nous mettons hors de cause... du moins pour moi, qui souhaite connaître l'opéra en entier...
Peut-être elle avait peur qu'il ne se ravisât et ne partît sans elle pour passer un moment seul avec Claude; elle ne fut vraiment pas longue à parfaire la petite oeuvre d'art que réalisait sa toilette; malgré son envie de faire mesurer à son mari, qu'elle savait connaisseur, la différence entre l'élégance raffinée d'une femme du monde et les modestes intentions d'une artiste sans fortune.
Si, vraiment, elle avait espéré triompher aux yeux de Raymond, elle dut s'avouer que son espoir était vain; Claude Suzore pouvait soutenir comparaison avec n'importe quelle brillante mondaine.
Quand la porte de la loge s'ouvrit, elle tourna la tête et se dressa.
Elle était tout en blanc, fine dans l'étoffe soyeuse qui s'attachait étroitement à la ligne du corps svelte; des roses pourpres glissées dans le satin de la ceinture... A la vue de ses hôtes, un loger sourire éclaira sa bouche et ses larges prunelles qui gardaient le reflet du plaisir d'art qu'elle venait de goûter; mais elle resta silencieuse.
Même, elle eut un tressaillement d'impatience, en entendant Mme de Ryeux dire à voix presque haute, sans souci de la musique:
--Asseyez-vous, mademoiselle, je vous prie... Tenez, ici, vous serez très bien. Il y a longtemps que vous êtes arrivée?
D'une loge voisine, on fit un «Chut!» impérieux qui saisit si fort Charlotte de Ryeux, qu'elle se tut, dominée. Son mari sourit sous sa moustache et murmura:
--Allons, Charlotte, asseyez-vous en silence pour ne pas attirer les foudres de vos voisins...
Comme si elle n'eût pas entendu, lente elle s'installait, remuant les chaises. Habilement, elle avait manoeuvré de telle sorte qu'elle se trouvait placée entre Claude et son mari. Ils ne pouvaient échanger un mot qu'elle ne l'entendît. Elle était bien certaine de lui être désagréable ainsi et cette idée la réjouissait. Quant à Claude, elle semblait tout à fait indifférente à cet arrangement; déjà reprise par l'étude de l'opéra joué devant elle, la tête un peu penchée en avant, elle ne quittait pas des yeux l'orchestre et la scène.
Charlotte coula un coup d'oeil vers son mari. Il était debout au fond de la loge; son regard était posé sur Claude. Et elle pensa, rageuse:
--Eh bien, qu'il la contemple!... C'est tout ce que je lui accorderai d'elle, ce soir! S'il espérait plus, je vais lui infliger un bon petit supplice de Tantale!...
Elle était si affairée dans sa surveillance qu'elle s'étonna de voir le rideau s'abaisser lentement sur la fin du premier acte, dont elle n'avait pas entendu une note.
Et aussitôt, une bruyante rumeur emplit la salle.
--Maintenant, je puis vous dire bonjour, sans me faire gronder, dit Raymond se rapprochant de Claude, lui tendant la main.
Elle donna la sienne qui était dégantée et il posa ses lèvres sur la peau tiède qui sentait la jeunesse et les fleurs, sans avoir conscience que le lent baiser qu'il y appuyait était plus long que ne l'autorisait la simple politesse. Il savait seulement qu'en lui, la tentation criait de laisser sa bouche errer follement sur le bras nu, chercher les lèvres qui, en cette minute, avaient leur mystérieux sourire.
Lola arrivait, amenant sa tante, une lourde Argentine constellée de diamants et de perles. D'autres visiteurs aussi envahissaient l'étroit salon. Mme de Ryeux ne s'appartenait plus. Obligée de recevoir ses hôtes, elle ne pouvait empêcher, entre son mari et Claude, un aparté dont il lui devenait impossible de percevoir les paroles et elle murmura à Lola:
--Va donc troubler un peu le duo, là-bas!