Chapter 13
--Par bonheur, oui... Mais ces occupations me distraient seulement; elles ne me font pas oublier... Elles ne peuvent que m'aider à tromper le désir... si vous me le permettiez je dirais la soif, que j'ai de vous retrouver. Une soif, chaque jour grandissante... Je suis bien forcé de me l'avouer... C'est insensé! mais c'est comme cela! A quoi bon se mentir à soi-même!
Les paroles de Raymond de Ryeux gardaient un accent léger. Mais Claude en discernait la sincérité frémissante... Comme, hélas! elle percevait, en elle-même, un plaisir misérable à sentir sa puissance sur cet homme... Un souffle ardent semblait embraser son jardin secret...
Et brusquement, elle dit:
--Nous bavardons là bien vainement!... A l'ouvrage... Nous déchiffrons tout de suite?
Elle prenait son violon. Il s'assit au piano.
--Voulez-vous que nous rejouions d'abord la sonate de Grieg?
Elle inclina la tête.
--Si vous préférez.
Et le duo commença.
A jouer souvent ensemble, ils étaient parvenus à un unisson absolu; et de se sentir si parfaitement suivie et comprise, elle en arrivait à trouver un agrément personnel qu'elle n'avait pas prévu en acceptant--par raison--les séances que le caprice de M. de Ryeux lui avait imposées.
Et dans la pièce silencieuse où errait la senteur fraîche des violettes, des minutes et encore des minutes coulèrent insaisissables pour eux. Dans le plaisir souverain qu'ils trouvaient à jouer ainsi ensemble, le sens de la durée leur échappait. L'un et l'autre, ils goûtaient une jouissance d'art qui... pour un instant... sans qu'_elle_, surtout, en eût conscience... les faisait _un_ comme aucune parole ne l'eût pu faire... Ah! elle ne songeait plus du tout qu'il était le clubman qu'elle dédaignait, le conquérant à vaincre, l'homme...
Et quand elle abaissa son archet, la dernière note jouée, elle s'exclama avec une spontanéité ravie, bien différente de sa réserve coutumière:
--C'est très bien! Si vous étiez un professionnel, nous pourrions jouer ensemble dans quelque concert!... Par exemple, à l'ambassade de Russie où j'ai un _thé_ samedi!
--J'en serais rudement fier!... Mais c'est un honneur qui, hélas! ne me sera pas accordé!
Elle venait, par ses paroles, de lui donner un intense plaisir; car il savait la valeur du jugement d'une artiste comme elle... Et il savait aussi combien elle était sincère!
Il restait debout devant elle qui, nonchalante soudain, s'était assise sur le divan, parmi les coussins, et il continuait:
--Vous allez me rendre très orgueilleux!... Jamais personne encore n'avait jugé avec tant de faveur mes capacités musicales. D'ailleurs, il est vrai, avec personne, je n'ai joué comme avec vous!...
Il semblait plaisanter; mais c'était l'absolue vérité, qu'en jouant, il subissait la complexe influence de son talent et de sa séduction de femme.
--Je suppose pourtant qu'on a dû vous dire déjà, plus d'une fois, que vous étiez merveilleusement doué. Quel dommage que vous ne soyez qu'un monsieur chic!
--Bah! ne regrettez pas que nous puissions jouer ainsi, librement, pour nous-mêmes!
--Ce qui m'est rarement accordé!... Et maintenant, je sonne pour le thé. Nous avons bien gagné notre goûter!
--Ah! oui! jeta-t-il gaiement.
--Vous doutez-vous que nous avons travaillé une heure et demie, sans récréation?
Il haussa les épaules:
--C'est très court, une heure et demie!
--Mes doigts, pour le moment, ne sont pas tout à fait de votre avis!
Et joyeusement, elle frottait ses mains, l'une contre l'autre. L'animation du jeu avait fouetté de rose la peau si blanche, et ses yeux étincelaient. La porte s'ouvrait pour l'entrée du plateau à thé. D'un bond, Claude fut debout.
Cet instant du thé, c'était peut-être celui que de Ryeux aimait entre tous, dans leurs réunions; surtout quand ils avaient fait de bonne besogne. Claude, un peu grisée de musique, contente d'elle et de lui, causait alors avec un abandon amical qui, inaccoutumé chez elle, avait la séduction d'un don rare.
Puis il adorait la voir servir le thé, car ainsi, elle devenait femme... dangereusement.
Et ce jour-là encore, pour la mieux regarder, il chercha, dans la profondeur du divan, la place qu'elle venait de quitter, où les coussins gardaient un peu sa forme.
Dans la cheminée, les bûches crépitaient, éparpillant de hautes flammes, qui allumaient des éclairs sur le métal brillant de la théière qu'elle remuait. Elle prit une tasse pour la lui offrir; et le voyant paresseusement adossé aux coussins, elle se mit à rire.
--Quel air de béatitude, vous avez!
Mais il avait vu son mouvement et se levait aussitôt, revenant vers la table à thé:
--C'est que je suis, en effet, très heureux! Vous ne me rembarrez pas... Et mes yeux possèdent le spectacle qui les ravit!...
--Vraiment? Et où le prenez-vous, ce spectacle? Dans la vue du _studio_?... Vous devez cependant y être habitué maintenant!
--Ce n'est pas le _studio_ que j'aime à contempler... C'est la dame du logis!
--Élisabeth? fit-elle, taquine. Alors votre satisfaction est rare...
--Aussi n'est-ce pas celle-là que je recherche... Et vous le savez bien!
--Peut-être, en effet, je le soupçonne. Mais j'avoue que je ne saisis pas la cause de votre agrément...
--Parce que vous ne vous voyez pas! En servant le thé, pas plus qu'en une autre circonstance, vous ne ressemblez aux autres... Cette besogne féminine paraît toute nouvelle, accomplie par vous... Tout à la fois, vous avez l'air de vous appliquer à la bien remplir et de vous en f... Vous avez des mouvements précis dont la souplesse est un régal pour mes yeux...
Encore une fois, il usait de ce ton, qui semblait enlever toute importance à ses paroles. Mais dans les vibrations de la voix, quelque chose animait les plus simples mots d'une sorte de passion sourde.
Si elle s'en apercevait, elle n'en trahissait rien et, avec une impertinence joyeuse, elle demanda, sucrant son thé:
--Dans quel roman, prenez-vous les belles choses que vous me débitez là?
Souriant, il répliqua, comme il eût discuté un thème psychologique:
--Dans l'éternel roman que l'homme lit fatalement près de la femme.
Elle haussa les épaules.
--Mais non, mais non, pas fatalement! Mettez quand l'homme est un oisif et n'a rien de mieux à faire; quand la femme qu'il veut «lire» vit hypnotisée par les balivernes sentimentales qui distraient son propre désoeuvrement. Mais en majorité, aujourd'hui, nous avons mieux, heureusement pour nous!...
--En êtes-vous sûre? interrompit-il presque violent.
--Mes soeurs et moi, nous sommes des libérées du vieux servage!... Nous avons appris à regarder en face, très indifférentes, souvent aussi très amusées, les efforts de l'homme pour nous dominer avec ses déclarations sentimentales dont nous savons la valeur... Sur ce chapitre, aujourd'hui nous sommes son égale.
Une colère de mâle déçu grondait en lui.
--C'est l'amour que vous traitez avec cette désinvolture?
Railleuse, elle inclina la tête.
En lui, dans le mystère de son être, criait le désir de la saisir enfin entre ses bras, de briser cet orgueil de femme sous le baiser qui triomphe, dans une étreinte violente et douce divinement...
Et il lui fallut toute la tension de sa volonté bien dressée, pour parvenir à dire, presque tranquillement, comme un maître expérimenté reprend une écolière ignorante:
--Vous parlez d'un dieu que vous ignorez encore et qui se vengera de vos dédains!
Elle souriait, insaisissable; et ainsi son original visage était merveilleusement beau.
--Soit, je verrai bien; je vous l'ai dit, je ne suis pas peureuse! J'attends les foudres du dieu.
--C'est cela, attendez l'heure... Vous êtes dans votre rôle après tout... Alors, sincèrement, il ne vous semblerait pas... délicieux de vous sentir le tout d'un autre être pour qui vous êtes devenue l'unique raison d'exister?...
Elle secoua la tête:
--Délicieux?... Dites que je serais navrée d'être la cause d'une pareille déchéance! Et je me le reprocherais comme une vilaine action... même si la chose se produisait sans que ma volonté y fût pour rien!
Une sorte de colère flambait dans les yeux qu'il attachait sur elle.
--Faut-il que votre culture cérébrale ait faussé en vous le sens vrai de la nature! O petite fille, aveugle et orgueilleuse, vous ne savez pas, comme vous blasphémez!
--Je blasphème parce que, si je dois être aimée un jour, j'entends l'être par un homme qui demeure droit devant moi... comme je resterai droite devant lui. Je ne voudrais pas plus qu'il devînt mon esclave, que je ne consentirais à être la sienne!
--Ah! vraiment?... Alors vous ne concevez que l'amour _digne_, où l'homme et la femme se dressent vis-à-vis, tels deux adversaires juchés sur des échasses! L'amour digne!... Il ressemble au vrai, au bel amour, impérieux, ardent, qui enivre ses fidèles, comme... comme la splendeur d'un midi de l'été, ressemble à la lueur grise d'une aube d'hiver!...
--Votre idole? C'est un monstre qui ment et qui torture! interrompit-elle avec une sorte de révolte.
Elle avait posé sa tasse sur la table, et les mains jointes, serrées autour du genou, elle écoutait, la tête un peu penchée, les paupières abaissées voilant le regard.
Il haussa les épaules et se dressa devant elle, les bras croisés:
--Un monstre... O! enfant qui ne savez pas!... Un monstre? Oui, la statue glacée que vous honorez!... Mais mon idole... comme vous dites... un monstre!... Quelle parole insensée!... C'est un jeune dieu tout frémissant de cette vie que vous adorez... qui a de beaux bras caressants pour attirer... des lèvres doucement ardentes pour distiller l'ivresse des baisers fous, ces baisers dont, éternellement, demeurent altérés ceux qui les ont goûtés une fois... Il viendra une heure, je vous le jure, où vous penserez comme moi; que vous le vouliez ou non! Ainsi vous serez mienne, vous souvenant, malgré vous, de mes paroles!... Et alors, vous-même, vous jugerez des jours perdus, ceux que vous aurez livrés à votre illusion cérébrale!
Qu'allait-elle répondre? Il l'ignora. Car, en cet instant, la porte du _studio_ s'ouvrait, et la voix claire d'Élisabeth prononçait:
--Il paraît que j'arrive à l'heure du thé. Claude, as-tu, pour moi, une tasse?
Presque lente, elle se dressa. Elle avait eu un imperceptible sursaut de créature brusquement réveillée. Une ou deux fois, les cils battirent sur ses prunelles dont le regard était étrange... revenant de si loin...
Puis elle dit,--et sa voix semblait assourdie:
--Élisabeth, si j'avais pu soupçonner que vous reviendriez tantôt, nous vous aurions attendue...
--J'ai eu besoin de quelques renseignements...
Raymond de Ryeux avait passé la main sur son visage et, profondément, s'était incliné devant Mme Ronal. Il avait l'allure de parfaite courtoisie qui lui était habituelle dans le monde.
Élisabeth lui demanda:
--Il y a longtemps que la séance de musique est finie?
--Non, pas longtemps... Nous avons beaucoup joué... Vous devez trouver, madame, que j'abuse du temps de Mlle Suzore.
--Claude est d'âge à juger par elle-même des loisirs dont elle peut disposer pour vous.
Elle s'arrêta un peu; son regard était pensif. Une seconde, il enveloppa la petite table à thé, soigneusement dressée, les violettes qui n'étaient pas dans le _studio_ lorsqu'elle était sortie; le visage de Claude dont elle connaissait trop bien toutes les expressions pour n'être pas frappée de son indéfinissable éclat, du regard songeur des yeux, du pli étrange des lèvres qui semblaient résolument closes sur quelque secret.
Et elle finit:
--Je vous l'ai prêtée... Mais je vous la reprends... A mon tour, j'ai besoin d'elle... Il me faut un instant mon secrétaire... Et je suis toujours pressée...
Vive, elle buvait le thé que Claude lui avait apporté, sans un mot, attentive à la servir. Tout de suite, à ses paroles, Raymond de Ryeux s'était levé pour prendre congé:
--Madame, je ne vous dirai jamais assez combien je vous suis reconnaissant de me prêter un peu, de temps à autre, votre secrétaire... Alors, mademoiselle, nous avons notre prochaine séance de déchiffrage, de jeudi en quinze?...
--Non, je ne pourrai pas... J'ai trop à faire en ce moment...
Il réprima un sursaut qu'il ne devait pas trahir... Pourquoi subitement se dérobait-elle? Quel caprice venait de surgir dans cette pensée mystérieuse?
Mais devant Élisabeth, il ne pouvait ni questionner, ni insister, ni se révolter. Et correct, il s'inclina, raidi contre la déception qui criait en lui...
--Alors, mademoiselle, avec tout mon regret, j'attendrai votre bon plaisir. Mais j'espère que vous allez être très généreuse et me trouverez vite un petit instant. Vous me le direz, vendredi, chez Mme de Ryeux?
D'un indéfinissable ton, elle fit:
--Ah! c'est vrai, nous nous retrouvons vendredi!... Si je puis, oui, je vous dirai...
--J'emporte votre promesse... Au revoir, mademoiselle.
Il lui tendait la main. Avec une lenteur inaccoutumée, elle donna la sienne. Et tranquillement, sans souci de la présence d'Élisabeth Ronal, il la baisa. Puis, respectueux, il se courba devant Mme Ronal:
--Madame, je vous présente mes hommages.
Et il quitta la pièce.
XVI
Elles étaient seules. Rapidement, Élisabeth prit sur son bureau quelques notes, puis tendit des feuillets à Claude:
--Veux-tu, enfant, avoir l'obligeance de revoir ces épreuves de mon rapport? Il me faut les faire partir ce soir; et j'aurai tout juste le temps d'y jeter un coup d'oeil avant le dîner.
--Très bien, Élisabeth, donnez. Je vais tout de suite me mettre au travail.
Elle rangeait les cahiers de musique épars sur le piano, replaçait le violon dans sa boîte; mais elle s'arrêta et releva la tête d'un brusque mouvement, à cette question d'Élisabeth:
--Dis-moi, Claude, est-ce que tu as encore promis plusieurs séances à M. de Ryeux?
--Je n'ai rien promis... J'arrêterai quand bon me semblera...
--Ah! bien! Tu es donc parfaitement libre de cesser les séances.
--Cesser? Mais je n'en ai pas l'intention... du moins pour le moment.
Dans son accent, il y avait eu plus que de la surprise, une sorte de révolte frémissante, tout de suite maîtrisée par la volonté qui, aussitôt, s'affirmait.
Très calme, mais avec cette fermeté douce qui avait tant d'autorité, Mme Ronal dit:
--Pourtant cela vaudrait mieux, Claude.
La jeune fille, qui continuait d'aller et venir dans la pièce, s'arrêta court de nouveau; et ses prunelles sombres se posèrent sur le visage de Mme Ronal. Elle répéta:
--«Cela vaudrait mieux...» Je ne comprends pas, Élisabeth. Quelle idée avez-vous là?... Pourquoi voulez-vous me faire interrompre des séances qui, pratiquement, me sont très avantageuses?
--Oui... pratiquement... Mais à ce point de vue pécuniaire, tu as eu un très bel hiver. Donc le bénéfice de ces... soi-disant leçons est du superflu. D'ailleurs, toi et moi, nous tenons pour secondaires les questions d'argent.
--C'est vrai... Et alors?... Élisabeth?
Droite, elle se tenait devant la jeune femme, les sourcils soudain rapprochés, durcissant un peu le visage devenu impénétrable. Ses doigts caressaient doucement les violettes, sur la table, près d'elle. Du même accent dont elle avait déjà parlé, Mme Ronal continua:
--Alors, mon enfant, je trouve... et quand je t'aurai dit ma raison, tu penseras sûrement comme moi, qu'il serait préférable de ne pas poursuivre plus longtemps ces séances, puisque la fin de l'hiver t'en fournit une raison plausible.
Une légère flamme était montée aux joues de Claude. Elle attachait sur Élisabeth des prunelles profondes, où luisaient de lointains éclairs.
--Et votre raison, c'est...?
Mme Ronal resta une seconde silencieuse comme si elle eût voulu peser ses paroles. Puis, simplement, elle dit:
--J'ai compris...--un peu trop tard, malheureusement,--que ces séances de musique, suivies de goûter, n'auraient pas dû avoir lieu.
--Parce que?... Car enfin, Élisabeth, combien de fois ai-je ainsi fait de la musique avec des artistes masculins.
--Oui, avec des professionnels ou des camarades. M. de Ryeux n'est ni l'un ni l'autre. Il m'a suffi de le voir, à l'improviste... près de toi, pour constater qu'il goûte ta personne, pour le moins autant que ton talent.
Obscurément, Claude tressaillit, comme si un souffle ardent, lourd de parfums, eût passé sur son âme.
Élisabeth continuait avec une autorité devenue presque grave:
--Or, tu sais aussi bien que moi où il tend quand il a goûté une femme!... Alors je ne veux pas que toi, ma «petite», mon enfant, tu sois exposée à te défendre contre son... admiration... Je me reproche beaucoup, à cette heure, de n'avoir pas pensé qu'il était imprudent de le laisser ainsi t'approcher librement...
Avec une vibration de colère dans la voix, Claude dit, hautaine:
--Je vous prie de croire, Élisabeth, que M. de Ryeux a toujours été d'une irréprochable correction avec moi.
--Je n'en doute pas... Je ne te fais pas l'injure, mon enfant, de penser que, autrement, tu lui aurais permis de revenir ici. Mais il est évident que...--pour employer le jargon mondain...--il te fait la cour.
Claude haussa les épaules.
--Il est ainsi avec toutes les femmes. Je l'ai vu à l'oeuvre aux vendredis de Mme de Ryeux.
--Oui, avec des femmes de son monde, habituées à être ainsi traitées... Toi, qui es obligée de te garder seule, tu ne dois pas accepter cette attitude.
--Je n'ai ni à accepter ni à refuser ce qui est sa manière d'être. Je ne puis la changer.
--Et cette manière d'être, en somme, ne te déplaît pas, dit Mme Ronal d'un ton qui faisait de ses paroles plus une réflexion qu'une question.
Avec une sorte de franchise altière, Claude prononça:
--Il ne me déplaît pas... même, il me plaît, qu'il me traite comme son égale, socialement, et ne me laisse jamais souvenir que je vais chez lui gagner ma vie en distrayant ses invités...
Élisabeth eut un geste indifférent:
--Tu donnes ton talent dont la valeur est supérieure à tout argent.
--A notre point de vue, oui, jeta Claude avec un petit rire bref; pas à celui du beau monde qui emplit les salons de Mme de Ryeux. Peu importe, d'ailleurs... Ce qui est plus sérieux, c'est votre subit revirement à l'égard de M. de Ryeux. Car, en somme, vous le connaissiez, quand vous avez insisté pour que je réponde à la proposition de sa mère.
--Tu allais chez lui en artiste. Tu le rencontrais dans un salon plein de monde.
Un éclair d'ironie courut dans les prunelles de Claude. Chez Mme de Ryeux, ce n'était pas dans un salon plein de monde qu'elle rencontrait son mari... Il y avait le foyer...
Élisabeth poursuivait:
--Ce n'est pas dans les mêmes conditions que tu le vois ici. J'ai été imprudente, je le répète... Et je l'ai compris tout à l'heure, avec une intensité qui m'amène à te parler comme je le fais. Quand je suis entrée soudain, et vous ai trouvés goûtant et causant, votre tête-à-tête m'est apparu avec un caractère d'intimité qui a choqué tous mes sentiments de mère... de femme aussi...
--Élisabeth! interrompit Claude frémissante.
Mais la jeune femme achevait, comme si elle n'eût pas entendu:
--Sais-tu de quoi vous aviez l'air, devant le feu, auprès de cette table servie, des fleurs autour de vous?...
--De quoi?... Mais de deux personnes qui goûtent, j'imagine, riposta Claude avec une âpreté ironique.
--Vous aviez l'air de deux amoureux... je ne veux pas dire de deux amants, qui terminent, par un thé réconfortant leur réunion dans quelque garçonnière.
Claude pâlit. Une lueur d'orage flambait dans ses prunelles.
--Oh! Élisabeth!... Comment _vous_... _vous_... pouvez-vous me calomnier ainsi... Et lui aussi!
Mme Ronal eut vers elle un geste d'apaisement.
--Je ne te calomnie, ni ne t'accuse, enfant. Je te dis tout simplement ce que j'ai éprouvé, parce que tu dois le savoir... Tu ne peux être tout à fait bon juge en la circonstance, ma Claude. Alors, moi, ta grande amie, je t'avertis... Je sais que, comme moi, tu n'accepterais jamais de servir de distraction à M. de Ryeux dont tu connais la réputation... et la valeur morale, puisque vous avez beaucoup causé cet hiver...
--Si je le distrayais, lui aussi me distrayait; nous sommes quittes; et ma dignité qui semble vous préoccuper, Élisabeth, est bien sauve, je vous assure!
--Quel besoin peux-tu avoir de distractions, offertes par M. de Ryeux?... Et quelles peuvent être ces distractions?... Je ne vois pas...
--Oh! n'imaginez rien d'extraordinaire, je vous en prie, Élisabeth... Tout simplement, il me plaît de causer avec lui, parce que je lui trouve une forme de pensée neuve, qui m'intéresse... Et aussi, il me plaît beaucoup... c'est vrai, de faire de la musique avec lui, parce qu'il est remarquablement artiste... Voilà tout... Êtes-vous rassurée?
Les yeux de Mme Ronal gardaient une sorte de gravité pensive:
--Ah! comme tu tiens à ces réunions! Claude.
--J'y tiens?... Où prenez-vous cela? Élisabeth.
--Dans la façon dont tu les défends et te refuses à y renoncer...
Avec une sorte de hauteur, Claude prononça:
--Mais je n'ai rien refusé... Je suis chez vous. Je ferai naturellement ce que vous voudrez...
--Claude! De quel accent tu parles... Tu sais bien que jamais, je n'impose ma volonté... C'est un conseil que je t'ai donné, m'adressant à ta dignité et à ta raison pour que tu le suives... parce que je suis certaine d'être dans la vérité.
Claude ne répondit pas. Elle le savait bien qu'Élisabeth Ronal voyait juste... Un danger existait, qu'obscurément, elle avait la curiosité, la tentation de connaître, n'en ayant pas peur, orgueilleusement confiante en elle-même...
Mais jamais, elle n'eût imaginé qu'elle tenait ainsi à ces séances de musique... A l'idée de les terminer, de voir finir les causeries qui les entremêlaient, une espèce de révolte criait en elle, dont la violence la saisissait elle-même...
Mais tout de suite, aussi, la certitude s'imposait à son âme frémissante que _lui_ n'accepterait jamais de ne plus la retrouver dans cette intimité qu'Élisabeth condamnait.
Dans sa pensée, elle eut la vision précise du regard audacieux et caressant; elle entendit les sonorités de la voix impérieusement douce, si habile à exprimer toutes les pensées... Jamais cet homme-là ne devait renoncer à ce qui lui plaisait...
Un apaisement brusque et bizarre se fit en elle, dont son visage ne trahit pas le secret.
En silence, elle était allée s'asseoir devant la table à écrire et prenait les feuillets préparés. Elle les regarda, puis de son accent habituel, elle demanda:
--Je puis me rapporter, Élisabeth, au texte qui est avec les épreuves?
--Oui, absolument. A ce soir, ma petite Claude.
Ni l'une, ni l'autre n'avaient plus une allusion même à l'explication qui venait d'avoir lieu.
Elles s'étaient dit tout ce qu'elles jugeaient avoir à se dire; et leur volonté à chacune demeurait libre et ferme.
XVII
--Lola, as-tu goûté?... Veux-tu une goutte de frontignan ou du champagne pour te réchauffer?... Tu as l'air gelée, demanda Charlotte de Ryeux à Lola Alviradès qui venait d'arriver et, les deux pieds campés sur la bouche du calorifère, serrait autour d'elle les plis de sa jupe que soulevait le souffle chaud.
--Un peu de champagne, oui, mon chéri, si tu en as là!
--Il en reste sur le plateau, près des biscuits. Sers-toi, ma Lolita.
La jeune fille se rapprocha de la petite table volante où le goûter avait été placé, et emplit une coupe où ses lèvres, généreusement pourpres, se mouillèrent de mousse.
Toutes deux étaient dans le vaste cabinet de toilette de Charlotte, une sorte de boudoir où elle se plaisait à vivre, y trouvant toutes ses aises: un large divan bourré de coussins, doux à son indolence; de hautes glaces qui lui permettaient de soigner et de contempler sa beauté blonde; des tables cernées de guipure où s'étalaient tous les menus bibelots, utiles ou chers à sa coquetterie; le bureau où elle griffonnait sa correspondance mondaine.
Elle venait de rentrer un peu avant le dîner; et, nonchalante, enveloppée du souple peignoir qui dégageait la nuque et les bras, pelotonnée au milieu des coussins, elle bavardait avec son amie.