Chapter 11
Celle-ci, Claude, soudain, venait de la découvrir, assise sur une banquette basse, au milieu d'un cercle mi-féminin mi-masculin, où l'on paraissait s'amuser fort. Debout derrière elle, se penchait Lola Alviradès qui, tout en bavardant, lui frôlait la nuque d'un doigt câlin. Elle riait et, entre les lèvres pourpres à l'excès, luisaient ses petites dents de chatte. Près de son amie, elle avait une attitude d'enfant gâtée qui se sait tout permis.
Quelle mine impatiente devait avoir le seigneur du lieu s'il les voyait ainsi!...
Mais était-il là?... Claude ne l'apercevait pas. Peut-être, après tout, il n'assistait pas aux réceptions de sa femme...
Et quelque chose qui ressemblait à un regret traversa obscurément sa pensée. Celui-là, du moins, eût valu la peine qu'elle fît de la musique devant lui...
Mais son regard suivant les groupes, elle le vit... Vers une très jolie femme, assise imperceptiblement à l'écart, il se penchait, lui parlant de fort près; et elle riait, les prunelles luisantes entre les cils abaissés un peu, haussant à demi les épaules.
Tout à coup, un domestique s'approcha respectueusement de lui, et, discret, lui murmura quelques paroles. Alors il se redressa et dut adresser des mots d'excuse et de regret à la jeune femme qu'il semblait quitter. Elle eut pour lui un geste de congé qui était tout ensemble moqueur et d'une grâce si provocante, qu'elle le retint encore un instant.
Mais d'autres hommes se rapprochaient. Alors, il la quitta.
Presque aussitôt, la portière du petit salon était écartée par une main autoritaire. Raymond de Ryeux entrait.
A la vue de la jeune fille, il s'arrêta court avec une sorte d'exclamation qui avait dû échapper à sa volonté:
--Oh!...
Son regard l'enveloppait, si violemment admiratif, qu'une imperceptible rougeur monta au visage de Claude.
De cette voix changée, devenue sourde, qu'elle lui avait entendue une fois, dans leur dernière rencontre, il articula presque rudement, les yeux attachés sur elle:
--Vous doutez-vous un peu de l'impression que vous pouvez éveiller sur ceux qui vous approchent?... Surtout, chez ceux-là qui adorent la beauté féminine?...
Leurs regards se croisaient; un éclair y luisait.
--Mais je n'ai pas, que je sache, à m'occuper de cette impression, fit-elle avec une aisance hautaine. La seule qui puisse m'intéresser, c'est celle que mon jeu doit éveiller chez vos invités!...
--Et je vous en suis profondément reconnaissant!
Il était redevenu tout à fait maître de lui-même; et avec ce sourire dont elle reconnaissait l'impérieuse séduction, il pria:
--Ne m'en veuillez pas de m'être comporté en gamin mal élevé qui ne dissimule pas ses admirations, alors même que la... correction le lui impose. Mais c'était la première fois qu'il m'était donné de vous voir...
--En tenue d'artiste?... Tant mieux si vous me trouvez à la hauteur de vos invités!
Elle riait un peu, ayant parlé avec un accent d'insouciance moqueuse.
Il continua, sans insister, reprenant son ton de courtoisie que, chez lui, il avait très marqué:
--Vous devez nous trouver des maîtres de maison bien peu hospitaliers de vous laisser seule ainsi?... Mais Mme de Ryeux est absorbée par ses hôtes, et je viens d'être, à l'instant, averti de votre arrivée.
--Je ne suis ici que depuis un très court moment.
--Et, pour vous distraire, vous vous étiez tout de suite mise à observer la comédie que nous vous jouons sans le vouloir.
--Les personnages en sont très brillants.
Comme lui, elle parlait sur un ton de badinage.
--Vous avez l'air de dire «trop brillants». J'espère que vous allez cependant jouer pour eux comme pour vos ouvriers de Charonne.
De nouveau, elle riait, amusée et de son insistance et de la sincérité de son souci inquiet.
--Je tâcherai...
--Savez-vous que cette vague assurance ne me satisfait pas du tout? Car enfin ma responsabilité est grande... C'est moi qui vous ai si bien célébrée que Mme de Ryeux s'est enthousiasmée de votre talent, sur ma parole. Aussi vous comprenez pourquoi je vous dis «Soyez généreuse... Ne me répondez pas: «Je tâcherai» mais «Je jouerai comme je sais jouer...» Je vous en prie...»
Il avait une manière de dire «Je vous en prie» qui ressemblait à un ordre.
Mais le sourire effaçait l'ordre.
--Oui... sûrement... si je veux!...
--Mais vous voudrez, n'est-ce pas?...
--Il est probable!... parce que je suis très honnête. J'ai mon orgueil d'artiste.
--Quelle chance, que vous soyez orgueilleuse! Votre aveu me rend toute sécurité! Mais pourquoi êtes-vous si désagréable avec moi?...
--Suis-je donc désagréable?... Alors je vous en adresse mes excuses. Je me croyais très polie...
--Oh! certainement, vous ne me dites pas, pour le moment... de cruelles impertinences! Vous me répondez en petite fille bien élevée...
Elle eut un rire gai:
--Alors, de quoi vous plaignez-vous?
Il riait aussi, l'expression du visage devenait tout ensemble gamine, ardente et volontaire. Ses yeux ne quittaient pas le blanc visage, coiffé de boucles sombres, comme s'ils n'eussent pu se lasser de le contempler.
--Je voudrais que vous ne soyez pas seulement polie... mais aimable!
Elle eut un geste insouciant.
--Aimable?... Autrement dit, n'est-ce pas, dans le jargon du monde, vous désireriez que je fasse des «frais»?... Mais je suis comme je sens; et,--je trouve,--comme il convient en les conditions où nous sommes: deux étrangers qui nous rencontrons pour la distraction de vos invités. Je vais remplir ma tâche. Vous êtes, à mon égard, un hôte très courtois... Mais l'amabilité, vous m'avouerez, n'a rien à faire entre nous...
--Bon!... Pour une déclaration de principes, c'en est une!... Alors je ne vais plus oser vous avouer que je nourrissais une ambition...
--Ah!... Et laquelle?
--J'avais l'ambition que nous devenions amis...
--Rien que cela!
Elle arrêtait sur lui ses prunelles sombres où il y avait un regard de fille qui connaît la vie,--moqueur, et dur un peu.
--Amis?... Mais vous savez comme moi, j'imagine,--mieux encore même, probablement,--que l'amitié entre un homme et une femme est un mythe: sauf peut-être le cas où ce sont de très vieilles personnes qui l'éprouvent... Pour les autres, les gens éclairés vous diront qu'elles ne peuvent espérer trouver, à leur usage, que le flirt ou l'amour. Or...
Elle s'arrêta; et cet imperceptible arrêt faisait, de ses paroles, dites cependant du même accent de badinage, une déclaration très nette:
--Or ni le flirt ni l'amour ne me tentent. Donc, nous n'avons qu'à rester chacun sur nos terres, ainsi que de bons voisins dont les rapports ne peuvent se borner qu'à des saluts polis...
Il la sentit très sincère. Ce n'était pas par coquetterie qu'elle parlait ainsi. Sur cette fière et indépendante créature il n'avait aucune prise...--encore! Et elle lui paraissait d'autant plus séduisante qu'elle se révélait plus difficile à vaincre.
Brusquement, il lança:
--Vous refusez ce que vous ignorez.
--Quoi?
Il eut sur elle un regard qui l'enveloppait toute.
Mais il ne lui répondit pas. La portière s'écartait pour laisser entrer deux nouveaux venus: une femme d'une quarantaine d'années, imperceptiblement marquée sous un très discret et très habile maquillage de salon, un type de Nattier, rond et fin, aux pommettes très roses, avivant l'éclat des yeux noirs. C'était la chanteuse qui, avec Claude, devait former l'élément musical de la réception. Et, derrière elle, timide, un peu gauche, l'accompagnateur, très confus d'être en retard,--à son ordinaire.
Mais Claude, parce qu'il avait beaucoup de talent, était pleine de mansuétude à son égard,--comme pour tous les humbles d'ailleurs. Elle lui tendit la main amicalement et le présenta à Raymond de Ryeux, qui le recevait avec une politesse distante, inconsciemment irrité de l'accueil que lui faisait Claude. Jamais, lui, n'en avait reçu de pareil!
En revanche, il fut très empressé auprès de la chanteuse qui répondait en femme du monde,--qu'elle était d'ailleurs; car c'était seulement la ruine, après un veuvage imprévu, qui l'avait amenée à utiliser sa belle voix.
L'échange des propos fut brusquement arrêté. Mme de Ryeux entrait, la voix impatiente, tendant une main distraite à Claude et à la chanteuse, Mme Dancenay.
--Je viens seulement d'apprendre que Mlle Suzore était arrivée. Au lieu de tenir salon avec elle, ici, vous auriez pu, Raymond, me faire avertir.
Il ne se troubla pas et eut un geste d'indifférence.
--Ma chère, je pensais que vos domestiques étaient là pour le faire et je tenais compagnie à Mademoiselle en vous attendant. Puisque vous voici, je vous laisse avec ces dames et vais vous remplacer auprès de vos invités.
--Mais je retourne, moi aussi, tout de suite dans le salon. Mlle Suzore, nous étions convenus que vous commenceriez, si je ne me trompe? Êtes-vous prête?
--Toute à votre disposition, madame; dois-je aller maintenant dans le salon?...
--Si M. de Ryeux veut bien ne pas vous retenir davantage, je vous en serais très obligée, mademoiselle.
Il y avait dans sa voix de l'impatience et de la nervosité; entre les cils, ses yeux avides inspectaient la jeune fille. Évidemment l'aisance hautaine de Claude la désorientait et lui déplaisait, soulignée par l'amabilité empressée que lui témoignait la chanteuse qu'elle combla de paroles flatteuses, la célébrant, à l'avance, par d'enthousiastes éloges. Quand les deux femmes eurent fini de se congratuler, Mme de Ryeux revint à Claude qui attendait. Son mari avait quitté la pièce.
--Par ici, mademoiselle, je vous prie.
Claude s'inclina et, à la suite de la jeune femme, pénétra dans le salon où des visiteurs nouveaux avaient encore surgi. A sa vue, un remous de curiosité assourdit le bruit des conversations. Les femmes interrompirent leurs propos et coulèrent un regard surpris, intéressé, plus ou moins bienveillant, sur cette inconnue, si originale de type et de costume. Avec un ensemble significatif, tous les hommes se rapprochaient.
Indifférente, Claude recevait le choc de tous ces regards. Droite près du piano, son violon sur l'épaule, elle attendait que l'accompagnateur eût préludé. Peu lui importait que tous ces gens fussent soudain occupés à l'examiner, à peine plus discrètement que quelque belle statue offerte à leur jugement.
Le piano se tut.
Alors, solitaire, la voix du violon s'éleva, avec une telle puissance d'expression que, dans la frivole et houleuse assemblée, un silence se fit, attentif. Si Raymond de Ryeux avait vraiment craint qu'elle ne jouât négligemment pour ses hôtes, il dut être rassuré dès l'instant où elle commençait. Elle était bien trop artiste pour ne pas oublier l'auditoire brillant et banal, dans son intime communion avec l'oeuvre qu'elle interprétait. Dès qu'elle eut modulé sa première phrase, le charme opéra sur elle et aussi sur ceux qui l'écoutaient. Les regards cessèrent d'être curieux ou distraits.
Et ce furent quelques minutes inoubliables, même pour les profanes qui subissaient l'enchantement, eux aussi. Les derniers sons vibrèrent dans le silence des âmes attentives. Puis éclata cette tempête des applaudissements qu'elle commençait à bien connaître. Des exclamations s'élevaient.
--Elle est étonnante!... Elle est prodigieuse!... Où Charlotte de Ryeux a-t-elle déniché cette jeune merveille?... Et puis quel type!... Le visage vaut le talent...
--C'est très réussi, sa toilette!... Ça ne ressemble à rien de ce qu'on fait...
Mme de Ryeux n'était peut-être pas--sûrement même!--n'était pas une femme très intelligente, mais elle était, à coup sûr, une hôtesse parfaite qui savait incomparablement comment doser les jouissances musicales à ses invités. Tandis que vers Claude, un flot ondulait, elle laissa les conversations reprendre parmi ses invités qu'elle avait eu le tact de ne point parquer en lignes ennuyeuses, les laissant s'installer par groupes à leur fantaisie. Avec des yeux qui ne laissaient rien passer, elle suivait la circulation des plateaux chargés de rafraîchissements. Mais, presque malgré elle, tandis qu'elle causait, souriait, accueillait, son regard revenait vers le coin du piano où elle apercevait la tête bouclée de cette Claude Suzore dont le succès dépassait ce qu'elle avait prévu, même avec les assurances données par son mari, qu'elle savait connaisseur pourtant!
Certes, comme maîtresse de maison, elle était satisfaite de ce succès. Mais de si haut qu'elle considérât cette petite violoniste payée par elle, si elle avait été capable de démêler toutes les nuances de ses impressions, elle y eût découvert une sourde impatience de l'attention excessive que tous les hommes présents manifestaient à son endroit, évidemment séduits par la femme, autant que par l'artiste. Elle n'en pouvait douter à la façon dont ils la regardaient, aux propos qu'elle entendait, à l'empressement qu'ils montraient à évoluer vers elle, à se faire présenter.
Elle, restée debout près du piano, accueillait les hommages, répondait, très correcte, sans presque sourire, quelquefois avec une simple inclinaison de tête; toujours avec cette aisance fière qui exaspérait Charlotte de Ryeux, et une indifférence polie de femme qui pense: «Tout ce que me disent ces inconnus ne me touche en rien. Leur opinion ne compte pas pour moi!»
Et brusquement, tout en répondant à des félicitations sur le jeu de l'artiste, comme si elle y eût été pour quelque chose, elle pensa impatiente:
--Cette petite m'agace, avec son air de princesse au milieu de sa cour... Bon! voici Lola qui va l'encenser à son tour! Cette Claude Suzore a le succès encombrant! Il faut que j'aille remettre les choses au point... Raymond doit être aussi dans la phalange des adorateurs.
Son regard perçant fouilla le groupe formé autour de Claude. Son mari n'en faisait pas partie. Où donc était-il? Le cherchant des yeux, elle l'aperçut à l'autre extrémité du salon qui causait avec Françoise de Gaube... Et parce qu'elle savait de quelle façon la chronique mondaine accolait leurs deux noms, elle eut un fugitif froncement des sourcils.
Puis, d'un geste insouciant, elle se détourna et se dirigea vers le piano.
Elle eut alors un sursaut:
--Comment, voilà Étienne qui, lui aussi, vient faire sa cour?... Elle est plus aimable avec lui qu'avec les autres. Ils ont l'air de se connaître. C'est un peu fort!
Lola bondissait vers elle.
--Tu sais, Lotte, je suis toquée de cette Claude! Comme elle joue chaud! Et quelle allure! Quelle tête originale!
--Une tête de modèle!... Voyons, Lola, ne t'emballe pas ainsi stupidement.
Lola ouvrait de larges prunelles, effarées et moqueuses.
--Qu'est-ce qui te prend? Ma jolie Lotte, tu as l'air jalouse... Pas à cause de ton époux, j'imagine... Pour le moment, il est occupé à flirter avec Françoise de Gaube... Les vois-tu, là-bas, dans l'embrasure de la fenêtre?... Vrai, tu sais, avec son air de se f... du monde, elle est rudement chic... et séduisante, cette Claude...
Mme de Ryeux se redressa, impatiente.
--Tu es bien taquine, aujourd'hui! Lolita.
Il était temps d'agir, et sans plus se laisser arrêter, elle alla droit à Claude:
--Mademoiselle Suzore, voulez-vous avoir, maintenant, la complaisance d'accompagner madame Dancenay.
--Très bien, madame. Je suis toute prête.
Charlotte de Ryeux n'avait pas eu un mot de félicitation pour Claude. Comme elle était une femme du monde fort correcte, elle s'en aperçut, le regretta au point de vue politesse, et dit hâtivement:
--Vous avez pu constater, mademoiselle, votre succès... Je vous remercie pour moi et mes hôtes.
Claude s'inclina légèrement, sans un mot. Mme de Ryeux se tournait, empressée, vers la chanteuse:
--Alors, chère madame Dancenay, vous voulez bien, maintenant, nous donner le plaisir de vous applaudir?
La voix brève prenait des inflexions presque câlines. Mme Dancenay était tout à fait au goût de Charlotte de Ryeux, à qui elle témoignait une flatteuse déférence.
--Verriez-vous quelque inconvénient, chère madame, à ce que je chante d'abord seule, sans accompagnement de violon?
--Aucun, certes... Faites comme il vous sera le plus agréable!
Claude, aussitôt, s'était écartée, regardant Mme de Ryeux, qui louvoyait parmi ses hôtes; et irrévérencieuse, elle songeait, devant son allure omnipotente et sa marche dandinante, aux oies qui traversent ainsi les routes.
Le petit pianiste avait repris sa place; et les accords qu'il plaqua dominèrent le bruit des conversations.
De nouveau, les regards se braquèrent vers le piano où, très agréable à voir, d'un air de cantatrice amateur, se tenait Mme Dancenay, souriante, inclinant la tête en saluts pleins de grâce à l'adresse des amis ou simples connaissances reconnues dans l'auditoire.
Elle avait une très belle voix, savamment conduite, un peu froide, qu'elle maniait avec une adresse impeccable. Et elle eut un très honorable succès. A tous, elle apportait un réel agrément; même--et ce n'était pas un mince mérite,--à ceux qui ne goûtaient pas les mélodies ultra-modernes dont elle était prodigue.
Pour permettre aux applaudissements et aux petits fours d'accomplir leur mission, il y eut, de nouveau, une pause dans le programme. Puis, avec Claude cette fois, Mme Dancenay reprit son chant. Mais ce n'était pas un simple accompagnement qui jaillissait des cordes vibrantes. Elles aussi chantaient, d'une voix si profondément expressive qu'un peu impatiente, Mme Dancenay murmura:
--Ne jouez pas si fort, je vous prie, vous me couvrez.
Une lueur malicieuse courut dans les prunelles de Claude; mais sans s'occuper de l'observation, docile au seul souci artistique, elle joua de telle sorte que le chant, le piano et le violon formassent un tout harmonieux dont le succès rasséréna Mme Dancenay; d'autant qu'à son tour, elle était fort entourée.
Claude, elle, s'était dérobée résolument; cachée par la lourde draperie d'une portière, elle contemplait avec son extrême indépendance d'esprit, la même comédie mondaine, tant de fois observée déjà, dans les salons où elle allait, en artiste payée.
Près d'elle, inattendue, résonna la voix de Raymond de Ryeux qu'elle eût imaginé--si elle avait pensé à lui--loin d'elle, sans doute près de la jeune femme avec laquelle, si volontiers, il paraissait causer.
--Enfin, je vous trouve!... Admirez ma sagesse, quand je suis dans mon personnage de maître de maison... J'ai laissé tous mes hôtes vous féliciter d'abord à leur aise,... Mme de Ryeux avoir ce plaisir avant moi...
L'ombre d'un sourire courut sur les lèvres de Claude. Moqueuse, elle pensait à ce qu'avaient été les félicitations de Mme de Ryeux. Il s'en aperçut tout de suite et comprit...
Un éclair dur traversa ses prunelles... Puis, avec un haussement d'épaules qui rejetait les mesquins procédés de sa femme, il demanda avec une désinvolture impertinente:
--Cela vous est égal, n'est-ce pas, que Mme de Ryeux n'ait pas su vous exprimer son gré du rare plaisir que vous avez donné à ses hôtes? Vous avez pu constater combien ils l'avaient goûté!... De plus qu'eux, je suis fier...
--Que mon exhibition ait réussi. Tant mieux... Je mets un point d'honneur à donner ce qu'on attend de moi.
--Oui... oui... Je sais que vous êtes très orgueilleuse... Mais je ne vous en veux pas... Cela vous va si bien... Je crois bien que jamais je ne pourrai oublier...--et pourtant cela vaudrait mieux!...--comment vous m'êtes apparue tantôt quand je suis entré dans le salon!
Son sourire et son accent de badinage amical et gai corrigeaient mal la sincérité violente de ses paroles, la flamme qui luisait dans le regard qu'il attachait sur elle. Mais elle ne paraissait pas y prendre garde; comme si cette flamme n'eût pu arriver jusqu'à elle, aussi invulnérable que la Walkyrie dormant dans le cercle de feu...
Elle avait seulement un peu haussé les épaules à ses paroles.
--Non, je ne suis pas orgueilleuse; en la circonstance, du moins; mais tout bonnement honnête. Je fais ce à quoi je me suis engagée. Est-ce maintenant que je dois jouer de nouveau?
Il secoua la tête d'un geste impatient.
--Pas encore... Vous ne pensez qu'à partir... Alors que moi... me permettrez-vous de l'avouer? je ne pense qu'à vous garder un peu... pour moi!... après vous avoir généreusement abandonnée tout l'après-midi à mes hôtes...
Elle avait eu un mouvement si net pour l'arrêter, qu'il n'insista pas, trop habitué aux femmes pour ne pas comprendre qu'avec celle-ci, il lui fallait n'avancer qu'avec une extrême prudence. Il ne se demandait pas ce qu'il voulait d'elle. Il obéissait à l'attrait violent qu'elle exerçait sur lui. Sans répondre à ses paroles, elle s'était levée, disant:
--Je crains que Mme de Ryeux ne me cherche.
--Eh bien, laissez-la vous chercher! jeta-t-il avec indifférence. Soyez sans inquiétude, elle vous découvrira. Elle est très tenace et arrive toujours à ses fins.
Il avait laissé tomber la riposte avec cette drôlerie gamine qui l'amusait malgré elle, peu habituée à ce tour d'esprit. Mais parce qu'elle n'était plus à l'ombre de la portière, Lola l'avait aperçue et se précipitait vers elle, enchantée d'être désagréable à Raymond, en venant troubler son aparté avec l'artiste qu'il admirait si fort--à tous points de vue... Son intuition de petite fille très expérimentée l'avait vite avertie.
--Mademoiselle Suzore, tout le monde réclame que vous jouiez encore. C'est à vous, n'est-ce pas?
--J'attends le bon plaisir de Mme de Ryeux...
--Elle vous cherchait de tous les côtés...
Instinctivement, les yeux de Claude coururent vers Raymond de Ryeux, dont les lèvres avaient maintenant un pli moqueur.
--Lotte, voici Mlle Suzore retrouvée. Elle joue, maintenant... dis?
--Oui, elle peut...
Claude s'inclina et reprenant son violon, s'approcha lentement du piano. A sa vue, les applaudissements avaient éclaté avec un élan expressif.
Instantanément, les conversations s'interrompirent, la rumeur des propos, soudain apaisée. Ce très chic public, blasé, oh! combien! devenait attentif. De nouveau, les femmes attachèrent sur l'artiste des regards où il y avait de tout: curiosité chercheuse, étonnée, impertinente ou sympathique; inconsciente et obscure jalousie pour un succès qui n'allait pas seulement à la violoniste; bienveillance chez certaines; et chez d'autres, appréciation sévère de l'étrangeté du type, de l'originale élégance de la toilette, de l'aisance fière, presque patricienne, de l'attitude. Et ces dernières, sans le savoir, voyaient absolument juste; Claude Suzore était bien la fille du prince Démerowsky. De lui, elle tenait son allure de race et son charme un peu exotique de Slave.
Parmi l'élément masculin, l'impression était infiniment plus _une_. Sur tous, sur presque tous... Claude exerçait son habituelle attraction, grisante comme un parfum de tubéreuse.
Et Hugaye le constatait avec une impatience irritée dont il ne cherchait pas la cause, plus occupé à observer Raymond de Ryeux qui, adossé au mur, derrière tous ses hôtes, attachait, lui aussi, sur Claude son regard de conquérant, insoucieux de l'obstacle.
Elle avait remercié des acclamations avec un léger signe de tête, et dans un silence--bien rare chez Mme de Ryeux!--elle joua... Une fois... Deux fois... Encore une autre pour répondre aux applaudissements flatteusement impératifs...
Et puis, trop habituée au public pour ne pas savoir que la sagesse est de disparaître en plein succès, elle laissa retomber son archet d'un mouvement qui était un point final.
Brutalement, sur elle, s'abattait le besoin de reprendre sa liberté, de redevenir l'indépendante Claude qui n'agit qu'à sa guise et n'obéit qu'à elle-même.
Elle avait plus que rempli les exigences de son programme; elle était en droit de partir. Tout bas, elle murmura à son camarade qui, au piano, attendait, résigné, le bon plaisir de Mme de Ryeux.
--J'ai fini... Je file... Au revoir et merci.
Profitant de ce que Mme Dancenay, à son tour, occupait le public; que, parmi les groupes, conversations et flirts reprenaient avec une ardeur significative, elle se glissa vers la portière qui fermait l'entrée du petit salon, devenu «foyer des artistes».