Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 9

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Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n’en valait plus que trente.

A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire? Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ, je me présentai à l’hôtel de la Légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l’accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.

Je le trouvai bouclant une malle de voyage: «Je pars avec vous,» me dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: «Rien ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu’à la station d’Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre cher Paris, j’irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé me réclament.»

Bade!... ce mot me sonna dans l’oreille avec un bruit argentin. A Bade, il y a une maison de jeu célèbre.... J’ai toujours eu du bonheur au jeu.... au whist surtout. Le whist ne ressemble guère à la roulette; n’importe! j’ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais. Je n’ai plus besoin de m’humilier comme emprunteur devant qui que ce soit!... J’irai à Bade!

Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son père et de sa première jeunesse.

Quand elle me vit tirer mon mince porte-monnaie pour solder sa note, sa note si modérée que, de fait, j’avais reçu sous son toit moins un refuge salarié comme voyageur qu’une hospitalité libérale comme ami: «Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant, restez mon débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi; je vous en serai bien reconnaissante.»

Chère âme! cet argent après lequel j’avais tant couru, elle me l’offrait en me parlant de sa reconnaissance. J’étais ému, attendri. Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter? Pour moi toutes les difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes propositions de la veille; moi aussi, je lui avais offert de puiser dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable? Après mon sermon de pédant, allais-je consentir à prendre ma part de l’argent de Brascassin? Cette idée me révolta.

D’ailleurs, de quoi avais-je à m’inquiéter? Ne possédais-je point une lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l’espérance fleurit toujours en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fût-il resté que la valeur de deux florins ils m’auraient suffi à faire sauter la banque du jeu, si tel avait été mon bon plaisir!

A une heure vingt minutes, je quittais Carlsruhe avec Junius Minorel.

Lorsque nous descendîmes à Bade, à l’hôtel du _Cerf_ (Gasthof zum Hirsch), j’étais, grâce à la vente des débris de mon chronomètre, à la tête de cinquante-trois francs quatre-vingt-dix centimes. Une heure plus tard, je ne possédais plus que trente-huit sous dont le croupier de M. Bénazet n’avait pas voulu.

DEUXIÈME PARTIE.

I

BADE.--Imprécations.--Une visite au vieux château.--Le _Repos de Sophie_.--Le bois des Chênes et le bois de Boulogne.--Invitation à dîner.

Bade est moins une ville qu’une décoration d’opéra-comique; tout y sent l’apprêt, la manière, la bergerie; c’est du Lancret et du Vanloo en pierre, ou plutôt en plâtre et en cartonnage. Ses rues, assez maussades, presque toutes montueuses, tortueuses, ne sont bordées que de bicoques lézardées, auxquelles on a, tant bien que mal, ajusté une façade peinturlurée; duègnes décrépites, grimaçant sous un masque d’Hébé ou de Pomone.

.... Dire que la noire a passé cinq fois de suite quand je venais de la quitter pour prendre la rouge!...

La vieille ville de Baden-Baden, la ville des Celtes et des Romains, l’austère cité des moines de Weissenburg, de Henri le Lion, de Frédéric-Barberousse, la dominatrice de la forêt Noire, n’est plus aujourd’hui que le rendez-vous des baladins et des désœuvrés, un bazar où tout se vend, un lieu de bombances et de scandales, un bastringue pour les riches, un brelan, presque un lupanar!

Comme j’achevais mes imprécations, Junius entra dans ma chambre. Pendant la route, il s’était quelque peu humanisé à mon égard; il avait même daigné discuter avec moi sur certains points de philosophie morale, et, comme autrefois, chez son cousin, nous nous étions trouvés en parfait désaccord.

«Mon cher monsieur, me dit-il, il est quatre heures à peine; si vous n’avez rien de mieux à faire, nous irons visiter l’_Alt-Schloss_, le vieux château qui domine tout le paysage. C’est une ancienne tour romaine qui a longtemps servi de résidence aux margraves de Bade. Pendant la guerre du Palatinat, les Français en ont fait une ruine magnifique.

--Très-bien; j’adore les ruines.

--Prenons-nous une voiture?» ajouta mon jeune diplomate.

A ce mot, ma figure se contracta comme par l’effet d’une crise nerveuse. Je songeais à mes trente-huit sous.

«Ne peut-on s’y rendre à pied? demandai-je.

--Rien de plus facile.... Trois quarts d’heure de marche, au plus.»

Je respirai. Nous nous mîmes en route.

Nous avions devant nous des coteaux escarpés noircis de sapins; de petites tourelles gothiques se découpaient dans le bleu du ciel; mais le sentier de la montagne que nous suivions était sablé, sarclé, ratissé, purgé de toutes mauvaises herbes; de cent pas en cent pas, un banc à dossier nous conviait aux douceurs du repos. Devant ce comfortable, ridicule ailleurs que dans un parc bourgeois, ma mauvaise humeur commençait à me reprendre. C’est au milieu des hautes fougères, c’est sur une saillie de roc que j’aurais voulu m’asseoir!

Mon compagnon, parfaitement au courant des localités, nous fit gagner un petit chemin, à peine indiqué, à travers bois. Pendant quelques minutes, je pus jouir du plaisir de marcher sur un sol parfois raboteux, mais du moins paré de ses gazons, de ses fleurs sylvestres, de ses grâces naturelles. Nous abordons, en grimpant, un plateau du haut duquel toute la vallée va se dérouler à nos regards: «Nous voici arrivés au _Repos de Sophie_,» me dit Junius; et je trouve sur le plateau une galerie couverte, avec bancs et siéges rustiques, et une voix tudesque se fait entendre:

«Ces meinchir feulent y fin ou pière?»

O flâneur poëte! où s’envolent tes rêves à la vue de ce garçon de café apparaissant soudainement au milieu de ce site merveilleux? Misérable! ce n’est ni du vin ni de la bière qu’il nous faut, c’est l’isolement, c’est la liberté dans la contemplation. Quant à moi dont l’imagination commençait déjà à s’émouvoir, je retombai à plat dans le prosaïsme, et toutes mes rêveries aboutirent à cette méditation réaliste:

«Sans le double zéro je m’en tirais encore! On dit qu’à la roulette d’Hombourg on l’a supprimé. Que n’étais-je à Hombourg au lieu d’être à Bade!»

Enfin, nous entrevoyons l’Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s’écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées entre les longs bras des lierres gigantesques, nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... Profanation! misère! des maçons étaient là, consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j’avais entendu gémir, c’était le bruit des harpes éoliennes; il y en avait à toutes les ouvertures des croisées ogivales. Nous arrivons à la haute porte de l’antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d’ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-même est transformé honteusement en _gasthaus_, en hôtellerie; on y boit, on y mange; l’éternel _keller_, une serviette sous le bras, s’y promène en criant: «Biftecks aux pommes, pour deux! Saucisses à la choucroute!...» Scélérat!

Ainsi, l’humble nymphe agreste, comme la fière châtelaine féodale, ils les ont polluées l’une et l’autre! Celle-ci, à son ciment romain ils ont mêlé leur plâtre et leur torchis; sur sa couronne de créneaux ils ont implanté la branche de pin des cabaretiers. Celle-là, ils l’ont prise par les cheveux pour lui mettre de fausses tresses; ils l’ont frisée, pommadée, épilée, oubliant que, comme la liberté du poëte, la nature est une forte femme, aux puissantes mamelles, non une petite comtesse allemande ou française!

Je me sens aujourd’hui le besoin de laisser crever tous les nuages chargés de ma colère. A Carlsruhe, j’ai appris que le petit bois, mon cher petit bois des Chênes, on a le projet d’en faire ce que la ville de Paris a fait de notre bois de Boulogne; les équipages et les cavalcades vont le traverser; on le sablera, tout ainsi que les sentiers d’Alt-Schloss; on l’éclairera au gaz, comme ils ont déjà fait pour Bade; on soumettra à la tonte et à l’émondage ses allées si riantes; on arrachera ses buissons d’églantiers, qui pourraient accrocher la robe des belles dames....

O belles dames! magiciennes fatales, sur les bords du Rhin comme sur ceux de la Seine, c’est vous qui avez fait tourner la tête de messieurs les conseillers municipaux; ils ne rêvent plus que parcs et rivières factices; grâce à vous, grâce à eux, les amoureux et les poëtes, épris de la vraie nature, se verront bientôt forcés de chercher au loin des arbres non transplantés; trop heureux si, même au milieu des campagnes, ils ne rencontrent pas, comme à Sceaux, ces ignobles arbres de Robinson, plus peuplés d’ivrognes que de rossignols!

Marly, mon beau Marly, toi, du moins, tu es resté pur de toutes ces hontes, et les cabarets ne chantent pas sous tes ombrages!... Si j’avais eu le bon esprit de continuer mon paroli sur la noire, je me serais déjà rapproché de toi!

J’épanchais ainsi toutes mes amertumes de joueur désappointé, quand mon jeune attaché de légation, qui avait disparu depuis quelques instants, vint m’annoncer que notre dîner était servi dans la salle des gardes. Je me récriai; je préférais dîner à l’hôtel du _Cerf_.... Je n’avais pas faim!

«Entendez-vous d’ici tinter toutes les cloches des réfectoires de Bade, me dit-il; nous arriverions trop tard. Malgré votre antipathie pour les vieux châteaux restaurés, vous ne refuserez pas le dîner que je vous offre. Allons, à table! L’appétit vous viendra en mangeant; et nous boirons à la santé de notre ami commun, Antoine Minorel.»

J’eus l’air de céder à cette dernière considération.

Pendant le repas, qui était excellent, mon amphitryon, dont je n’avais jusqu’alors pu apprécier que l’enveloppe extérieure, déboutonna peu à peu devant moi son habit officiel. Au dessert, mon glaçon s’était fondu. Malgré sa cravate blanche, il ne manquait pas d’entrain; s’il aimait la discussion, s’il la provoquait, c’était, non pour contredire, mais, comme il me l’avoua lui-même alors, _dans l’intérêt de son avenir_. Il espérait bien un jour faire partie de la Chambre des représentants, ou figurer dans un congrès, et s’exerçait à la parole en discutant sur tout, pour faire son apprentissage d’orateur.

Nous discutâmes donc, dans l’intérêt de son avenir, et notre conversation étant tombée, je ne sais comment, sur ces maisons de jeu, aujourd’hui autorisées seulement dans quelques petits États de l’Allemagne, il prétendit justifier cette coupable tolérance par des considérations politiques d’un ordre supérieur.

Je rallumai mes foudres. Je lui demandai s’il n’était pas scandaleux de voir des souverains bien nés grossir leurs budgets aux dépens des dupes. Je terminai cette nouvelle philippique en déclarant le jeu une institution honteuse et dépravante.

«Vous avez joué cependant,» me répliqua-t-il en me regardant en face.

Je devins rouge comme une jeune fille à qui l’on parle mariage.

«C’est vrai, dis-je en baissant la tête; mais comment avez-vous su?...

--Tout se sait bien vite dans les petites villes. Ici, je connais tout le monde. On vous a vu descendre avec moi à l’hôtel du _Cerf_; on vous a revu ensuite à la maison de conversation, devant le tapis vert. En faut-il plus? Vous avez joué et vous avez perdu. Cher compagnon, reprit-il ensuite en me tendant la main, si votre mauvaise humeur contre le jeu vient de ce qu’il a compromis votre bourse de voyageur, je mets la mienne à votre disposition.»

C’est décidément un charmant garçon que Junius Minorel.

Toutefois, je n’acceptai que sous réserve son offre obligeante. Je lui dis (ce qui était vrai) avoir écrit sur-le-champ à Donon, Aubri et Gauthier, mes amis et mes banquiers à Paris; j’étais sûr de recevoir mes fonds sous quarante-huit heures. Du reste, je n’avais risqué à la roulette qu’une somme de cinquante à cinquante-deux francs (ce qui était encore de la plus exacte vérité) et ne me trouvais pas tout à fait sans ressources.

Ouf! En sortant des enfers, Télémaque sentit sa poitrine se dégager comme sous le poids d’une montagne, a dit le sage Fénelon. Je puis user de la même métaphore pour peindre ce que j’éprouvai à cette idée que je n’étais plus un voyageur insolvable.

Nous redescendîmes à Bade bras dessus bras dessous. L’Alt-Schloss se dessinait magnifiquement dans les ombres du soir. Junius me proposa de reprendre notre sentier raboteux sous bois; mais je me sentais un peu de fatigue; je préférai les chemins sablés. Nous nous arrêtâmes un instant au _Repos de Sophie_, puis, de distance en distance, sur les bancs échelonnés le long de la route. Accompli ainsi, le retour ne fut pour nous qu’une promenade charmante.

Quand nous rentrâmes dans la ville, je la trouvai radieuse sous son illumination au gaz.

II

De l’inutilité de l’argent de poche à Bade.--Des tables d’hôte.--Ancienne Trinkhalle.--Visite au vieux cimetière.--Un tribunal weimique.--Comme quoi la cure au petit-lait et la cure au jus d’herbes conviennent fort à messieurs les diplomates.

Me voici à Bade depuis trois jours; je n’ai point encore reçu de nouvelles de Donon, Aubri, Gauthier et Cie. Je n’ai point profité des offres généreuses de Junius. Depuis trois jours j’explore le pays, je fais des courses en forêt, presque toujours en voiture; j’assiste quotidiennement aux concerts; à la promenade je me carre dans mon fauteuil; j’ai mes entrées au salon de conversation; je fréquente matin et soir le cabinet de lecture de l’excellente Mme Marx; tous les journaux, toutes les revues sont là à ma disposition, et, qui le croirait! depuis trois jours, passés dans le mouvement, dans les plaisirs, je n’ai pas encore vu la fin de mes trente-huit sous.

L’argent de poche est complétement inutile à Bade.

Quel bienfaiteur mystérieux nous défraye ainsi de tous ces menus frais? C’est celui-là qui, pour vous, autour de vous, a multiplié les surprises, les promenades ravissantes, et, dans ces promenades, des eaux murmurantes, des mélodies, des fleurs de toutes sortes et de tous les pays. Ce bienfaiteur, est-ce le gouvernement badois? est-ce le prince Frédéric? Non; le prince Frédéric n’est que le souverain du Grand-Duché; le roi de Bade, c’est M. Bénazet.

Une fois déposé à la station d’Oos par le chemin de fer, vous devenez un de ses sujets privilégiés; il se charge gratuitement de vos plaisirs, de votre bien-être; il se charge même de faire votre fortune; c’est à vous d’en essayer.... Pour ma part, je ne m’y fierai plus.

Quant à l’acquit du prix des voitures, cela regarde votre hôtelier; il en est de même de votre blanchissage. Un tarif spécial, édicté par la police urbaine, a pourvu à ce que vous n’ayez point à vous en occuper. Que de débats, que de tracas de moins! Voituriers et blanchisseuse, ainsi réglementés, vous n’entendez parler d’eux qu’au jour de votre départ, sur la note générale de l’aubergiste.

C’est vraiment une bonne vie que la vie d’auberge. On met là en pratique ce grand principe de l’association, duquel découlent toujours, pour les gens bien conformés, plaisir et profit. Ma foi, j’ai mauvaise opinion de ces voyageurs délicats que la société de leurs semblables met en fuite, qui se confinent dans leurs appartements et s’y font servir à huis clos, préférant la solitude à ce curieux pêle-mêle de la table en commun. Ces gens-là ne sont ni philosophes ni observateurs.

Buffon nous dit n’avoir jamais causé un quart d’heure avec un sot sans apprendre de lui quelque chose de nouveau. Il y a beaucoup à apprendre aux tables d’hôte.

J’en aime surtout les incidents variés, les intermèdes. Un Tyrolien, entré à la sourdine, vous fait bondir sur votre siége aux sons de son aigre trompette; les chanteurs et les chanteuses se succèdent les uns aux autres. Ce sont les chanteuses et les blondes distributrices de petits bouquets qui ont fait la plus large brèche à mon argent de poche. Il ne me reste plus que soixante-quinze centimes. Je m’en inquiète peu.

Je suis tout à fait réconcilié avec Bade. C’est, en effet, une décoration d’opéra-comique, je ne m’en dédis pas; mais ici les machinistes et les machines sont invisibles.

Durant les trois jours qui viennent de s’écouler j’ai visité l’ancienne Trinkhalle, où se trouve la source principale, la mère des autres sources minérales du pays; aussi la tient-on sous clef de peur qu’elle ne s’échappe. Chose singulière! son eau, d’une chaleur de soixante-dix degrés, brûle la main et non les lèvres. Les croyants de Bade, Junius en tête, la boivent à pleines tasses.

En face de l’ancienne Trinkhalle est l’ancienne galerie des buveurs, devenue le dépôt général de toutes les pierres tumulaires, de tous les fragments de statues, de tous les vieux tessons romains, débris du bain des Césars. J’y ai vu un Mercure à oreilles d’âne, trouvé sur la cime du grand Stauffenberg, qui lui a dû son nom moderne de mont Mercure. Avec Junius, j’ai visité le Stauffenberg, le Fremersberg et d’autres berg encore. Le vieux cimetière lui-même a reçu notre visite, quoique les touristes ne le visitent guère, et à tort, selon moi.

On y voit un Calvaire, monument sculptural de l’art le plus naïf. Les apôtres dorment dans le jardin des Oliviers; le Christ, de grandeur naturelle, prie, et, derrière lui, sur une montagne de deux mètres de hauteur, apparaît un ange, dont la taille ne dépasse point vingt à vingt-cinq centimètres. L’artiste candide a cru sans doute accuser l’élévation de la montagne par la petitesse de l’ange; peut-être a-t-il copié son Calvaire sur un tableau, sans se soucier d’examiner si la perspective et l’effet des plans secondaires sont les mêmes pour la statuaire que pour la peinture.

Devant ce Calvaire grotesque, Junius fit le signe de la croix. Je crus devoir m’abstenir par respect pour l’art.

Nous entrâmes ensuite dans une petite crypte, décorée en chapelle. Les murs en étaient garnis d’ex-voto, de petits bras, de petites jambes, tortus, ankilosés, modelés sur plâtre; de petits tableaux de toutes sortes, témoignant de guérisons miraculeuses, dues à l’intercession des saints, plus puissante dans le pays, à ce qu’il paraît, que les eaux thermales.

Dans la crypte, et à ses abords, de bonnes gens, hommes et femmes, se tenaient agenouillés, marmottant des patenôtres; Junius s’agenouilla comme eux, et, comme eux, il y fit sa prière.

La dévotion de mon jeune diplomate me devint suspecte. Junius a vingt-sept ans, de l’esprit; il a autrefois abordé les sciences positives, qu’il semble aujourd’hui mépriser souverainement; il aime le monde, la toilette; il est toujours cravaté et ganté de blanc, même dans nos courses en forêt. Sous ces conditions, est-il possible que ses pratiques religieuses n’aient d’autre but que les intérêts de son avenir.... céleste?

En sortant du cimetière, je lui demandai si, en réalité, il approuvait ou partageait les superstitions puériles de ces bonnes gens, superstitions qui ne tendraient à rien moins qu’à l’abrutissement de l’espèce.

«Je ne les partage point, me dit-il, mais je les respecte, et les crois nécessaires.»

Il partit de là pour me montrer dans notre monde deux sociétés distinctes, vivant l’une sur l’autre, l’une par l’autre, celle-ci dans les ténèbres, celle-là dans la lumière, le tout pour le plus grand intérêt de la vraie civilisation. Il me cita avec tant d’autorité Machiavel, M. de Bonald, et Joseph de Maistre, que je restai muet, étourdi, presque en admiration devant lui.

Junius Minorel, ce jeune homme si bien ganté, n’est rien moins qu’un esprit fort.

Autrefois, en France, les esprits forts étaient des philosophes maussades et grognons qui niaient Dieu, la Providence, l’âme immortelle; aujourd’hui ce sont ceux-là qui affectent un sentiment profondément religieux, mais qui nient l’homme, ne voient dans l’homme qu’un être aveugle, privé de raison, et qu’il faut maintenir tel, pour mieux en tirer parti.

Le ciel nous garde des uns et des autres.

Ce matin, nous nous sommes rendus au Château-Neuf (_Neu Schloss_), qui n’en date pas moins du quinzième siècle dans sa partie la plus moderne. Cette résidence grand’ducale domine la ville. Elle présente deux constructions entées l’une sur l’autre. Celle qui sort de terre, le château par conséquent, n’offre de vraiment intéressant qu’une galerie de tableaux représentant tous les palatins, margraves et grands-ducs des trois branches princières de Bade, tous d’une ressemblance dont je crois pouvoir répondre, et voici sur quoi j’appuie ma conviction. Parmi ces tableaux de famille, il en est un dont le personnage, margrave dans son temps, est, non-seulement armé, lamé, maillé de fer, encasqué et encuirassé des pieds à la tête, mais encore sa visière est abaissée et lui cache entièrement le visage. J’en conclus que de celui-ci ne possédant pas le portrait exact, notoire, authentique, on n’a pas voulu l’inventer; donc les autres sont ressemblants.

Nous visitâmes le château rapidement; pour ma part, j’étais, par-dessus tout, désireux de connaître la partie souterraine de l’édifice, immenses et antiques constructions romaines sur lesquelles le Château-Neuf s’est assis.

C’est là, dit-on, que, dans le moyen âge, a siégé le tribunal weimique, ces terribles francs-juges, autrefois les grands justiciers de l’Europe, et, depuis, la cause de tant d’opéras et de mélodrames.

Sous la conduite d’un guide armé d’une torche, nous descendons d’interminables escaliers, quartiers de rocs, à peine reliés entre eux, usés sous le pas des siècles, chancelant ou glissant sous nos pieds, avec menace de mort au premier faux pas. Quittes de ce danger, nous passons sous dix voûtes énormes, cachots gigantesques, plus tristes, plus désolés, plus funèbres les uns que les autres.

Une porte, faite d’un seul bloc de rocher, se présente. Sans de longs efforts, elle s’ouvre, non au moyen d’une clef, bien entendu, mais d’un secret levier qu’une faible pression de la main suffit à faire mouvoir.

Nous étions dans la grande chambre du tribunal secret. On y voyait encore, sur quelques pierres saillissant du sol, la forme des siéges du haut desquels les juges lançaient leurs arrêts. Une table de grès, incrustée dans la muraille, représentait je ne sais quelle cérémonie funèbre où des femmes jouaient le rôle de croque-morts. Après un examen silencieux, après avoir franchi un labyrinthe de corridors, en apparence inextricables, nous nous trouvons tout à coup dans une grande salle, plus sombre, plus sinistre que toutes les autres. Des chevilles de fer, des chaînes, des crampons rouillés, en garnissent les murailles noircies et suintantes: «Voici la chambre de la question, dit notre guide d’une voix sépulcrale et en promenant son flambeau autour de ces parois encore tachées de sang: c’est ici que les malheureux, placés sur le chevalet, étaient tenaillés, torturés, le front serré par un cercle de fer qui allait en s’étrécissant, et les pieds sur un brasier.»