Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 32
--Alors, contentez-vous de votre lot, monsieur!... Par malheur, mon pauvre Augustin, si les joueurs d’orgue ont plus que d’autres des chances de réussite, la réussite peut leur échapper cependant. Le gros public de la boutique et de l’antichambre, avant de se soucier de l’ouvrage, s’avise parfois de se soucier de l’auteur: est-il jeune? est-il joli homme? ressemble-t-il à l’un de ses héros? a-t-il eu des aventures galantes avec des princesses russes, ou des dames choristes de nos petits théâtres? combien de fois s’est-il déjà battu en duel?... a-t-il tué son homme? Il faut que le malheureux paye d’abord de sa personne. De cette nécessité fatale d’attirer sur soi l’attention du public, pour l’attirer ensuite sur son livre, résultent des conséquences fâcheuses. Une foule de bons et honnêtes garçons, qui n’auraient pas demandé mieux que de vivre calmes et retirés, tout entiers à leur labeur machinal et quotidien, se sont vus forcés à mille extravagances pour ne pas se laisser oublier. On ne peut pas toujours couper la queue à son chien; aujourd’hui, c’est au maître d’entrer en scène. L’un se fait remarquer par l’excentricité de son costume et de ses manières, l’autre par ses querelles incessantes avec toutes les autorités de la terre, afin de contraindre les échos de la publicité à répéter son nom et ses bons mots; à l’instar du comte de Mirabeau, qui s’était fait marchand de draps, un troisième se fait marchand de poisson; celui-ci arme en guerre, comme M. de Marlborough; celui-là se fait trappiste, ou même se fait mort! quitte à ressusciter pour recevoir son ovation. Jongleries sur jongleries! Voyons, Augustin, un succès te sourirait-il, à de semblables conditions? D’ailleurs, te sens-tu assez solide pour te lancer dans ces exercices de haute voltige?
--Mille fois plutôt briser ma plume! m’écriai-je.
--Très-bien! tu n’as pas dit: _ma lyre_; je t’en remercie.
--Mais, repris-je, ces exigences du succès, ne les as-tu pas rêvées, pour le plaisir de gourmander et de donner un coup de boutoir à notre littérature contemporaine, honorable et honorée, quoi que tu en dises!
--Pouah!... la vilaine! Je ne parle que de celle des joueurs d’orgue, bien entendu! ajouta-t-il en forme de parenthèse; au surplus, libre à toi d’affronter ton gros public sans les préliminaires indispensables; mais tu n’es encore qu’un débutant, et un débutant.... pas jeune! avec toi il se croira en droit de faire le connaisseur, le puriste, la bête féroce. Va porter des vivres à cette ménagerie; ils n’y toucheront que pour y chercher cette saveur d’impureté qui leur plaît tant. Alors tu es un homme noyé! Et les journaux, grand Dieu! tu n’appartiens ni à une école, ni à une coterie, s’ils s’occupent de toi, ils t’éreinteront. Ce ne sera sans doute que bonne justice; c’est égal! ton nom brocardé, conspué, le nom de mon ami, ce nom que j’aime, traîné sur la claie de leurs chroniques, de leurs feuilletons, tiens, vois-tu, cette idée me fait mal!»
Je lui tendis la main:
«Je le savais bien, cher Antoine, tu n’es aussi méchant ce soir que dans les meilleures intentions du monde. Tu voulais m’effrayer?
--Non pas! Je suis effrayé moi-même!
--Eh bien, rassure-toi. Mon nom, le nom de ton ami, ne figurera point sur mon livre, qui vaudra peut-être mieux que tu ne penses.... Je compte m’adjoindre un collaborateur.
--Et il signera pour toi?
--Oui.
--Quel est cet audacieux?
--Un de mes voisins de campagne, un brave garçon, sans trop de vanité littéraire; il n’a pas le droit d’en avoir peut-être; mais il a déjà publié divers volumes; il a plus que moi l’habitude....
--Tu le nommes?
--M. Saintine.
--Connais pas.
--Il est cependant très-connu.... à Marly-le-Roi.
--Et il acceptera la collaboration?
--Il ne peut guère me refuser; nous demeurons porte à porte.
--Ah!
--Je veux dire par là que nous sommes en bons rapports. Je suis souvent son partenaire au whist.... un autre genre de collaboration, et la chance nous est heureuse.
--Tu m’en diras tant!... Et qui fera les frais de l’impression?
--Moi!
--Seul moyen de bien t’entendre avec ton éditeur.
--C’est ce que j’ai pensé, puis, comme cela se fait à Londres, je veux débuter par une édition de luxe, une édition illustrée....
--De tes dessins?
--Justement!
--Brrrou! fit Antoine, avec un frémissement d’épaules; la nuit se fait froide. Allons, poëte, ferme ta fenêtre et couche-toi. Tu as plus besoin de sommeil que le monde n’a besoin de tes divagations de voyageur. Bonsoir!»
Il prit son chapeau et rentra dans sa chambre. Je suivis son conseil et me couchai; mais le sommeil eut de la peine à venir: «Publierai-je ou ne publierai-je pas mon voyage?»
Cette idée controversée dans ma tête me tint longtemps les yeux ouverts. Le reste de la nuit, il me sembla entendre un orgue de Barbarie jouer sous ma fenêtre.
.... Ce matin, 27 mai, nous avons visité tout Cologne, la cathédrale, l’hôtel de ville, les églises des Saints-Apôtres, de Saint-Géréon, de Sainte-Ursule, l’entrepôt, et cette longue rue dans laquelle chaque boutique inscrit sur son fronton le nom d’un FARINA! nom prestigieux, nom dynastique, et qu’il suffit de porter légitimement pour arriver à la fortune.
La liqueur cosmétique dite: eau de Cologne, par droit de conquête et par droit de naissance appartient aux Farina; il faut un Farina pour la composer et la débiter, quoique le secret de sa composition soit connu de tout le monde et qu’aucun brevet, aucun privilége exclusif ne protégent cette grande usurpation. Mais pour la fabrication de cette eau, le Farina est tout aussi indispensable que le _néroli_; aussi, quoique les Farina pullulent prodigieusement à Cologne, on n’en a jamais assez. Ceux qui ne peuvent trouver place dans leur ville natale, on les envoie dans les autres villes de l’Allemagne, ou en France, en Italie, en Amérique, en Australie, dans les archipels des îles Sandwich. Un Farina qui ne vendrait pas de l’eau de Cologne serait déchu de sa caste et renié par les autres Farina; une eau de Cologne qui ne porterait pas le nom de Farina serait estimée plus bas que de l’eau de fontaine, non filtrée.
Voilà ce qui m’a été affirmé à Cologne même, par un indigène du lieu, qui regrettait fort de ne point se nommer Farina, autant que j’en ai pu juger à sa mine piteuse et à son habit percé au coude.
J’ai eu l’honneur de voir plusieurs membres de cette glorieuse famille des Farina; ils n’ont ostensiblement rien qui les distingue des autres hommes.
Quant à la cathédrale, il faudrait plus de temps pour la décrire qu’il n’en a fallu pour la construire, et elle date du treizième siècle, quoique inachevée encore.
Me trouvant à Cologne, je ne pouvais manquer de m’apitoyer sur le sort de l’infortunée Marie de Médicis, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII, qui y est morte de misère _dans un galetas_, ainsi que me l’ont répété tous mes historiens classiques.
Antoine n’aimait point Marie de Médicis; sur ses médailles, il lui trouvait la lèvre pincée et l’air faux; d’ailleurs il prétendait avoir sur elle les plus fâcheux renseignements. Il lui refusait même, comme expiation de ses fautes, sa fin malheureuse.
Selon lui, le galetas de Marie de Médicis était une figure de rhétorique, un mythe impossible, un de ces canards comme il en barbote tout le long des rivages de la grande histoire. Moi, je tenais à mon galetas; il m’avait été affirmé par tous mes professeurs, solidement appuyés eux-mêmes par nos annalistes les plus recommandables, Anquetil, le président Hénault, gens dignes de foi.
Comme son cousin Junius, Antoine aurait eu honte de reculer d’une semelle dans la discussion. En dépit de ces graves témoignages, il tenait bon, s’obstinant à nier le galetas.
Mais nous étions à Cologne sur le lieu même de la scène.
Nous nous dirigeâmes tous deux vers la maison Jabach, où Marie de Médicis avait fini ses jours. J’y entrai seul, Antoine s’étant arrêté en route devant une boutique de bric-à-brac, décorée sur sa devanture d’une sébile pleine de vieux sous.
Dans la maison Jabach, j’essayai d’abord de recueillir quelques renseignements du concierge; il était absent; je m’adressai au rez-de-chaussée, occupé par un marchand de tabatières; j’y vis des tabatières en bois, en carton, en métal, en cuir, en corne, et même en fécule de pomme de terre; mais je n’y vis pas le marchand. Cependant je tenais à trouver mon galetas. Vainement je frappai à toutes les portes, je n’en pus faire sortir que des cuisinières blondes qui m’écoutaient d’un air effaré, ouvraient la bouche et restaient muettes.
Découragé, je regagnai la rue. La première personne que j’y vis, ce fut Antoine; il m’appelait à lui et paraissait en extase devant la façade de la maison Jabach. «J’avais donc raison, mille fois raison, me dit-il; tiens, lis, voici mes preuves; elles me suffisent.» Et il m’indiqua du doigt l’un des pilastres latéraux de la porte cochère.
J’y lus ces mots, inscrits en français: «En cette maison, le 29 juin 1597, est né Pierre-Paul Rubens, le septième enfant de son père. Il est mort à Anvers le 30 mai 1640.»
Cette première preuve me semblait peu convaincante; je passai à l’autre inscription:
«Dans cette même maison, en 1642, est morte Marie de Médicis, en cette même chambre où était né Pierre-Paul Rubens.»
«Pèse bien cette phrase, me dit Antoine en m’interrompant dans ma lecture. Marie de Médicis est morte dans cette même chambre où Rubens est né; Rubens, nécessairement, n’a pu naître que dans la chambre où sa mère est accouchée de lui, n’est-ce pas? C’est là un fait assez probable. Or, M. Rubens le père, ancien magistrat fort riche, était propriétaire de cette maison; il l’habitait seul avec sa famille; sa femme donc devait en occuper le principal appartement. Est-il présumable qu’elle ait grimpé dans un _galetas_ pour mettre au monde son dernier enfant?
--Très-bien! dis-je; mais _galetas_ ne signifie pas absolument grenier, et l’appartement de la mère de Rubens, confortable en 1597, je l’admets, a fort bien pu, par la suite du temps, se transformer en un séjour à peine habitable.
--Cela serait possible, reprit Antoine, mais cette maison où il était né, Rubens, plus riche encore que n’avait été son père, la posséda après celui-ci jusqu’à la fin de ses jours, comme vient de me l’apprendre mon marchand de bric-à-brac. Maintenant, rappelle-toi, si tu l’as jamais su, sache-le, si tu l’ignores, Rubens avait été le protégé, l’obligé de Marie de Médicis; il lui avait dû son chef-d’œuvre; est-il probable que dans sa position de fortune, naturellement généreux et reconnaissant, comme tout grand artiste, il ait été installer sa locataire, sa bienfaitrice, une reine! dans un taudis? Non! Raye donc de ta mémoire le galetas de Marie de Médicis; la veuve de Henri IV n’est pas morte dans la misère; M. Anquetil et M. le président Hénault, qui te l’ont dit, t’en ont grossièrement imposé. Si tu en doutes encore, jette les yeux au bas de cette inscription, tracée sur place par des contemporains.»
Au bas de la seconde inscription, je lus: «ELLE A FAIT BEAUCOUP DE BIEN AUX PAUVRES.» Je me déclarai convaincu; Antoine a toujours raison.
Deux heures sonnent, nous courons au _grand hôtel Royal_ chercher le vieux Jean; nous le trouvons en train d’achever son second déjeuner, et nous nous dirigeons vers l’embarcadère.
En quittant Cologne pour gagner Aix-la-Chapelle, on tourne le dos au Rhin, la voie ferrée traçant un angle aigu avec la rive du fleuve. L’Allemagne elle-même semble s’effacer devant nous. Noble Allemagne, accroupi dans l’encoignure de mon wagon, je songeais à toi, à tes bons et loyaux habitants, à ta jeunesse enthousiaste, à tes aspirations vers la liberté, vers l’unité; je ne t’avais pas quittée encore que je te regrettais déjà; je me sentais reconnaissant de ton beau soleil, qui avait presque constamment réchauffé ma route, de tes vertes forêts, de ton beau fleuve, et de la courtoisie de tes hôteliers; pour compléter mon voyage près de s’achever, j’évertuais mon imagination à me montrer de toi ce que je n’avais pu voir; je visitais ta province du Harz et ses vallées ombreuses, noircies de sapins; j’escaladais les hautes montagnes où ton vieux roi Witikind, où ton vieil empereur Barberousse dorment en attendant le jour du réveil national, ce grand jour où les feuilles doivent reverdir au front des arbres morts. Tout à coup, une obscurité profonde se fit autour de moi; à travers les ténèbres, j’entendis des voix crier sourdement: «Teutonia! Teutonia!...» Aux lueurs d’une flamme rougeâtre qui semblait courir sur la terre, j’aperçus Barberousse et Witikind, avec leurs longues barbes traînantes, et s’apprêtant à s’en dépouiller et à reverdir comme les arbres. A leurs appels répétés, au milieu d’affreux grincements de fer et de bruits aigus, semblables à des chocs d’armes et aux sifflements du vent, la terre s’entr’ouvrit; il en sortit une vapeur, une forme blanche, une femme! C’était Teutonia. A son aspect, les deux héros poussèrent une exclamation de joie, bientôt étouffée sous un cri de surprise désespérée, et ils se voilèrent les yeux.
Teutonia n’était plus la vierge d’autrefois, simplement vêtue de la saye germaine, aux membres sains et robustes, harmonieusement reliés entre eux; c’était une matrone, grande et vigoureuse encore, mais de mille façons contrastant avec elle-même. Ses vêtements bigarrés appartenaient à tous les temps, à toutes les modes; sa figure grimaçait convulsivement sous la pression multiple de vingt idées incohérentes; ses membres disparates, à l’instar de ceux de quelques divinités indiennes, présentaient des anomalies monstrueuses. A ses épaules se rattachaient une multitude de petits bras, plutôt confédérés que reliés les uns aux autres; tous s’agitaient en sens divers. Sa jambe droite, longue et flexueuse, semblait tâter le sol pour y chercher tour à tour des points d’appui différents; sa jambe gauche, plus solide, mais rigide, presque ankylosée, était plus courte que l’autre, ce qui forçait la dame de se servir d’une béquille pour ne pas trébucher. Le long de cette béquille flottaient de petites banderoles avec ces mots:--Constitution.--Liberté civile.--Promesses de...; et sur sa tête se dressaient, en guise de coiffure, des tourelles féodales, et sur sa large poitrine s’étageaient la bible de Luther, le rituel catholique, et le catéchisme philosophique d’Hegel.
Witikind et Barberousse poussèrent un long gémissement, le cercle magique s’effaça, ainsi que ma vision.
Cependant, quand je rouvris les yeux, l’obscurité n’avait pas cessé, j’entendais encore les sifflements de l’air, le bruit des armures, une lueur ardente continuait de rougir la terre. Ce bruit, cette lueur, ces sifflements, n’avaient d’autre cause que notre locomotive.
Comme je rêvassais, nous traversions le tunnel de Kœnigsdorf, qui n’a pas moins de quatorze à quinze cents mètres de longueur. Enfin la lumière se fit tout à coup, et ma vision s’évanouit.
VI
AIX-LA-CHAPELLE.--Le tombeau.--Le trésor.--Nouveau coup de boutoir d’Antoine à propos de Charlemagne, des dentistes, et des noix de coco.--DE VERVIERS A BRUXELLES.--Jean contrebandier.--Coup de théâtre au débarcadère.
Le Rhin seul donne aux villes de cette partie de l’Allemagne une allure hautaine et fière. Privée de cet accompagnement, Aix-la-Chapelle ne paraît plus être qu’une ville de province, propre et bien ordonnée. Elle n’est grande, elle n’est peuplée, que par le souvenir de Charlemagne.
C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a été déposé en terre, dans l’église fondée par lui; c’est ici, en 997, que l’empereur Othon III, cédant à un sentiment ardent d’étrange curiosité, le visita, dans son tombeau. Il le trouva assis sur sa chaise de marbre, la couronne au front, le sceptre dans la main, le manteau impérial sur les épaules. Tout cela avait déjà un peu souffert du temps. Le ver du sépulcre non-seulement s’était attaqué au manteau, mais aussi au visage de l’illustre mort; le bout du nez manquait. Othon le fit remplacer au moyen d’un fragment d’or, artistement travaillé; puis, après s’être respectueusement incliné devant le héros, après avoir pris le soin pieux de lui faire les ongles lui-même, il se retira, fermant la porte sur lui, et croyant le sceller de nouveau dans son éternité.
Deux siècles plus tard, le tombeau fut encore visité. En 1165, Frédéric Barberousse (que les Teutons fanatiques me pardonnent de le révéler!), moins par curiosité que par convoitise, fit sauter les portes qu’Othon III avait si bien cru clore à jamais. Il s’empara des richesses de toutes sortes que renfermait le caveau, fit quitter au grand Charles sa position séculaire et le força de se lever devant lui. En se redressant, le cadavre craqua et tomba en pièces; ces débris humains, sous prétexte de canonisation, Barberousse les dispersa de droite et de gauche comme reliques. La Sainte-Chapelle en garda sa part, ainsi que des autres dépouilles. Nous y avons vu la large chaise romaine de marbre blanc sur laquelle Charlemagne s’était tenu assis pendant l’espace de trois cent cinquante et un ans. Peut-être l’empereur d’Allemagne s’était-il vengé du roi de France, qui avait assigné à la France pour limites naturelles les bords du Rhin.
Sur ce tombeau est une pierre noire placée au milieu de l’église, avec ces deux mots: _Carolo Magno_. Eh bien! aujourd’hui encore, après dix siècles d’intervalle, ces deux mots si simples, cette pierre, qui ne recouvre rien, ce tombeau vide, suffisent à remplir le cœur d’une profonde émotion.
On nous avait parlé du _Trésor_, des merveilles de ciselure et d’orfévrerie qu’il renferme, le tout provenant du sépulcre mis à sac par Frédéric Barberousse. Moyennant la bagatelle de cinq francs par tête, nous pûmes jouir de la vue de ces richesses, vraiment extraordinaires, curieuses surtout comme spécimen de l’art au commencement du neuvième siècle.
Ensuite, _par-dessus le marché_, on nous montra quelques restes de celui qui avait été le grand empereur d’Occident; je pus mesurer un os de son bras ou de sa jambe, je ne sais pas au juste. Mme de X.... m’aurait tiré de ce doute. Toujours par-dessus le marché, il me fut permis de tenir entre mes mains le crâne puissant de Charlemagne!
Pourquoi cette gratuité exceptionnelle? Je crois en avoir deviné le motif. On ne veut pas qu’il soit dit qu’aujourd’hui, à Aix-la-Chapelle, dans le lieu de sa naissance, dans cette ville illustrée, enrichie par lui, comblée de ses bienfaits, on fait voir Charlemagne pour de l’argent.
Tandis que je causais avec la tête de ce grand homme, comme Hamlet avec celle d’Yorick, Antoine, le sourcil hérissé, se peignait la barbe avec ses dix doigts. Dès que nous fûmes hors de l’église, cessant de se contenir:
«Sapristi! s’écria-t-il, quel nom donner à ce commerce des morts qui a cours par toute l’Allemagne? Au Kreutzberg, c’est vingt pauvres moines qu’on tient en magasin, donnant des os pour de la chair, par conséquent trompant les chalands sur la qualité de la marchandise. Ce matin, à Cologne, nous avons visité Sainte-Ursule, un charnier plutôt qu’une église, et où les prétendus ossements des onze mille vierges sont entassés de haut en bas comme dans une catacombe; ici, impiété! profanation! c’est un puissant monarque, un législateur, le créateur du monde moderne, dont, moyennant finance, quoi qu’ils en disent, on livre les fragments à la curiosité de stupides bourgeois, ravis de tenir la tête d’un empereur entre leurs mains!»
Je me redressai vivement, croyant à une personnalité; mais Antoine n’avait point songé à faire une allusion; car, se croisant les bras et m’apostrophant d’un ton radouci:
«Dis-moi, mon Augustin, est-ce que la France ne serait pas en droit de réclamer la tête et le bras de son roi Charles? Il est vrai qu’en France le respect pour les morts n’est guère mieux observé qu’en Allemagne. A Paris même, dans ce centre de la civilisation, ne vend-on pas publiquement des squelettes, à l’usage de messieurs les élèves en médecine? D’effrontés dentistes, jusque dans nos quartiers les plus aristocratiques, se gênent-ils pour exhiber dans leur montre d’étalage une moitié de crâne humain, ornée d’un faux râtelier? et j’ai vu d’honnêtes marchands de bric-à-brac mêler à leurs tessons de saxe ou de vieux sèvres des têtes de chefs indiens, qu’on regarde, qu’on marchande, qu’on achète, que l’on emporte sous son bras, tout ainsi qu’on ferait d’une noix de coco ou d’un singe empaillé. C’est scandaleux, sais-tu? c’est tout simplement une violation du code civil et des lois ecclésiastiques, un outrage à la morale, à l’humanité....»
Antoine maugréait encore lorsque nous visitâmes en courant l’hôtel de ville, monument assez curieux, orné de deux beffrois, dont le plus important est une vieille tour romaine coiffée d’un turban de plomb, en guise de clocher. Cependant, ce qui attira le plus mon regard, ce fut un brave Teuton, enfoncé dans une niche de pierre, et jouant de l’accordéon en fumant et même en dormant. Je signale ce fait à la gloire de l’Allemagne, le seul pays du monde où le sommeil soit impuissant à interrompre les plaisirs de la pipe et de la musique.
Toujours continuant son anathème dithyrambique sur Charlemagne, sur les dentistes, les chefs indiens et les noix de coco, Antoine se disposait à allumer sa cigarette à la pipe du dormeur, lorsque, à l’un des deux beffrois, l’heure sonna bruyamment.
C’était l’heure de notre train de départ. Je poussai une exclamation, Antoine son juron habituel; l’homme à l’accordéon ne se réveilla pas et continua tranquillement à fumer et à jouer son air.
Nous prîmes congé de cet artiste somnambule en précipitant le pas.
Quand nous arrivâmes à la gare, Jean, depuis longtemps installé sous le vestibule, nous annonça qu’on n’attendait plus que nous pour se mettre en route.
Nous nous dirigeons sur la Belgique.... Adieu, Allemagne!
A Verviers, visite de la douane belge. Mon vieux Jean faillit s’y attirer bien des humiliations pour fait de contrebande. Il avait rapporté d’Aix-la-Chapelle un petit flacon d’anisette, sans doute à l’intention de Madeleine. Un douanier le lui surprit en poche, et parla de procès-verbal, de saisie, d’amende; Jean, malgré ses observations sur _les mœurs de l’étranger_, encore peu au courant des usages de la douane, crut qu’il allait être appréhendé au corps et jeté dans un cachot. Heureusement, le flacon destiné à Madeleine était quelque peu entamé par le donateur, qui, sans doute, avait voulu s’assurer de la qualité du contenu; l’affaire s’arrangea.
A partir de Verviers, on croit passer tout à coup de l’Allemagne à la France. Ici, tout le monde parle français; c’est au tour des Allemands de se donner au diable pour se faire comprendre.