Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 28
Il fit un quart de conversion, s’arrêta et me répondit: «Il y a à voir les casernes, la fabrique d’armes, la forteresse, la poudrière, l’arsenal, le parc d’artillerie, l’hôpital militaire et la prison militaire; mais on ne voit rien de tout ça sans une permission du gouverneur, qui ne l’accorde jamais.»
A mon tour, je le remerciai par un: _Merci, monsieur_, très-accentué.
Sous ce sac de charbon il devait y avoir un homme d’esprit, un homme déclassé, comme nous disons à Paris.
Néanmoins, toujours marchant au hasard, la lumière se faisant sur ma droite, j’eus la chance de me trouver face à face avec la statue de Gutenberg, l’illustre associé de Faust et de Schœffer dans la découverte de l’imprimerie. C’est de toute justice que Gutenberg soit honoré dans sa ville natale; mais j’avais déjà rencontré sa statue à Strasbourg, même à Francfort. Nulle part je n’ai entendu parler d’un monument élevé à Schœffer ou à Faust.
C’est à dégoûter de la collaboration.
Je me rappelle une autre iniquité de ce genre, plus criante encore. Au Rutli, trois hommes de cette même grande race allemande, Valter Fürst, Melchthal et Stauffacher, collaborent ensemble en faveur de la liberté de la Suisse. Consultez l’histoire, la légende, les musées, les enseignes de cabaret et le grand Opéra; qui a bénéficié de leur triomphe? Guillaume Tell, personnage plus qu’hyberbolique.
Cependant, je me trompe sur un point, le Faust, créateur de l’imprimerie, eut sa récompense, son monument. Après qu’il eut figuré sur tous les théâtres de marionnettes d’Allemagne et d’Angleterre, en compagnie de Satanas, Gœthe en fit le héros de son célèbre drame, plus fastidieux encore que philosophique. Il nous le représenta comme un favori de la science, reniant Dieu, la vertu, l’humanité, et vendant son âme au diable au prix de quelques années de jouissances matérielles.
De quoi vous plaindriez-vous maintenant, maître Faust? Persécuté de votre vivant, vous voilà après votre mort déclaré vassal de l’enfer, et cela par Wolfgang, qui ne devint grand et célèbre que grâce à votre ingénieuse invention!
Tout en rêvassant, après avoir tourné encore sur ma droite, j’aperçus un haut clocher hexagone, surmontant une église, puis deux églises, puis trois églises, lesquelles, réunies, forment la cathédrale de Mayence.
J’y entrai.
Sa principale décoration consiste en tombeaux d’archevêques. Ils tapissent les murs des chapelles, les piliers de la nef; les abords du maître autel en sont pavés. Au milieu des tombeaux de ces hauts et puissants seigneurs ecclésiastiques, dont autrefois le pays reconnaissait l’autorité temporelle, pourquoi ma pensée, au lieu de s’assombrir, s’arrêta-t-elle exclusivement sur la coiffure de quelques femmes agenouillées çà et là, ou se tenant par groupes à l’entrée du chœur? Un léger mouchoir de fil ou de soie, jeté flottant sur leur tête et dont les extrémités retombent aux quatre points cardinaux de leur personne, voilà de quoi se composent ces coiffures qui, certes, ne présentent d’extraordinaire que leur simplicité même. Cette simplicité, contrastant avec le luxe de toutes ces tombes archiépiscopales, me rappela une petite historiette assez curieuse, contée devant moi, une heure auparavant, à la table d’hôte.
Vers 1780, un archevêque de Mayence, usant de son droit de souveraineté pour prévenir l’invasion des mauvaises mœurs, avait décrété que tout séducteur serait légalement forcé d’épouser sa victime. Quoi de plus sage, quoi de plus juste qu’une pareille loi? Notre bon archevêque cependant en prévoyait peu les conséquences.
Un mois plus tard, invoquant l’arrêt précité, une servante d’auberge devenait la femme légitime d’un galant magistrat, lequel l’avait fait tomber en faute.
Peut-être n’avait-il pas encore eu le temps de bien étudier la loi nouvelle.
A partir de ce moment, toutes les filles de Mayence, les filles sans dot, les filles majeures et montant en graine, les filles déjà compromises, les laiderons, les petites ouvrières ambitieuses, se mirent sous les armes. Le luxe envahit toute la population féminine de la cité; pas une bourgeoise de troisième ordre, pas une servante qui ne portât dentelles et broderies, avec fleurs, paillon, velours, broches et flèches d’or ou d’argent sur leur chignon. Une chasse générale était organisée contre les fils de famille, contre tout possesseur d’une rente, d’une boutique, d’une maison, ou même d’un mince emploi passablement rétribué. Plusieurs honnêtes citoyens donnèrent dans le piége; les demoiselles à marier couraient les yeux fermés au-devant d’une défaite que la législation transformait en victoire. La panique prit aux hommes. Par un revirement bizarre, la pudeur, le sentiment de la résistance, passèrent du camp des filles dans celui des garçons. Parmi ceux-ci quelques-uns s’imaginèrent de diriger leurs batteries du côté des femmes mariées; de là bruit et scandales publics.
O philanthropes irréfléchis, songez à ce bon archevêque de Mayence!
Monseigneur, reconnaissant combien cette loi, si équitable, si morale en apparence, entraînait de désordres à sa suite, la supprima, laissant aux filles le soin de se défendre elles-mêmes. Il la remplaça par un édit somptuaire, interdisant, excepté aux grandes dames et aux bonnes bourgeoises, les excès de toilette.
C’est depuis cet édit somptuaire que les femmes du peuple à Mayence portent sur la tête ces mouchoirs flottants, devenus de mode aujourd’hui.
J’avais inspecté tout ce que la ville renferme de curieux, à l’exception de la forteresse et de la poudrière; mais comme la poudrière avait fait sauter la forteresse, je crus devoir me dispenser de cette double visite. D’ailleurs, tous ces engins de guerre, les parcs d’artillerie, les arsenaux, même la vue des casernes, des prisons et des hôpitaux militaires, ne me charment que médiocrement.
Pliant déjà sous le poids de mes courses opérées dans la matinée à Francfort, je rentrai à l’hôtel; dans la rue du Rhin, sur le mur même formant rempart, une inscription en lettres romaines, en style lapidaire, me sauta aux yeux. Je n’aurais pas été fâché d’égayer la relation de mon voyage par un peu d’archéologie; je la recueillis donc précieusement, projetant de consulter sur sa date et sur l’importance de sa signification le savant M. Beulé. Cette inscription, la voici avec son texte exact:
PRO CELERI MERCATURÆ EXPEDITIONE
Quant à moi, je serais disposé à lui donner cette interprétation vulgaire: ROULAGE A GRANDE VITESSE; j’espère que M. Beulé saura y trouver une version plus romaine, plus digne de la haute antiquité que je lui présume. En tout cas, il aura à me rendre compte de la valeur mystérieuse de ces lettres majuscules intercalées dans la phrase latine. J’y ai vainement cherché un sens ou une date; mais c’est son métier de trouver et non le mien; il a bien trouvé l’acropole d’Athènes, et peut-être aujourd’hui celle de Carthage.
Sur cette même place, je devais recueillir autre chose qu’une inscription, un béotisme de Jean. Je le vis passer une lettre à la main, se dirigeant vers la poste.
«A qui viens-tu d’écrire? lui demandai-je.
--A Madeleine, me répondit-il; elle présente ses respects à monsieur.»
Il y a vraiment une curieuse étude métaphysique à faire sur mon vieux Jean, sur le vagabondage de sa pensée, sur cette solution de continuité entre son idée première et celle qui la suit. Jean n’est pas plus sot qu’un autre; il est plus distrait, il se transporte, il possède le don d’ubiquité plus facilement qu’un autre, voilà tout. Une demi-heure n’était pas écoulée qu’il me régalait d’un nouveau béotisme du même genre.
Je me disposais à me coucher, quoiqu’il fît grand jour encore.
De retour de la poste: «Si monsieur n’a plus besoin de mes services, me dit Jean, je serais bien aise d’aller faire un tour au prêche.
--Comment, au prêche? m’écriai-je; es-tu donc devenu protestant?
--Oh! je ne suis point un _idolâtre_, monsieur le sait bien; mais je désire pouvoir raconter à Madeleine comment ces gens-là prient le bon Dieu.
--Va pour le prêche! lui dis-je; je serais désolé de priver Madeleine d’un pareil récit.»
Il commença par tourner dix fois dans ma chambre, en répétant à voix basse:
«Je vais au prêche! je vais au prêche!» Puis, au moment de sortir, il reprit: «Si monsieur a des ordres à me donner, monsieur me sonnera.»
Et il ferma la porte sur lui.
Évidemment, en prononçant ces derniers mots, Jean n’était plus à Mayence, dans une chambre d’auberge; il était à Paris, dans ma chambre à coucher; il n’allait plus au prêche, il allait rejoindre Madeleine dans sa cuisine.
A quoi employai-je ma matinée du lendemain? Ah! je me rappelle.... Je pris une voiture et me fis d’abord conduire à Castel, que je n’avais pas eu le temps de bien voir la veille; je traversai de nouveau cet immense pont, en partie mobile, jeté sur le fleuve. En cet endroit, le Rhin n’a pas moins de quatre cent soixante-quinze mètres de largeur. Je parcourus toutes les rues du village le nez en l’air. C’était folie à moi. Les belles dames ne se mettent pas à leur fenêtre de si bon matin.... Oui, pourquoi ne l’avouerais-je pas? Dans l’espérance de la revoir, ma savante compagne de voyage, ma gracieuse apparition de l’observatoire de Gespell, j’étais retourné là où je l’avais laissée à notre descente du chemin de fer. En étais-je donc sérieusement épris? Un pareil mot ne convient ni à mon âge ni à mon caractère; mais les plaisirs de la vue, l’admiration que nous cause un charmant visage, sont-ils des jouissances à dédaigner? On retourne voir un tableau, une vierge gracieuse de Raphaël, une des beautés robustes de Rubens; les femmes en peinture posséderaient-elles seules le privilége de nous rappeler à elles? On entend deux fois, dix fois, avec un charme de plus en plus vif une partition de Mozart ou de Rossini; pourquoi une conversation tour à tour grave et enjouée nous plairait-elle moins? La parole n’a-t-elle pas son harmonie aussi bien que le chant? D’ailleurs, ma pensée, teintée de noir par le contact de cette Mayence guerrière et ténébreuse, avait besoin de secouer ses ailes au soleil de la France, et pour moi, Mme de X.... résumait en elle la splendide image de la patrie absente. Jamais, depuis ma sortie de France, voix plus française n’avait vibré à mon oreille; Thérèse possédait une voix expressive, mais non une voix de Paris; la sienne se trouvait quelque peu faussée par des intonations de province, ou plutôt belges.... Allons, vieux fou, tu commences à devenir aussi bête que Jean; laisse là Thérèse et Mme de X..., qui ne songent plus guère à toi, et achève ta promenade solitaire du matin.
Ignorant complétement le pays et ne pouvant me renseigner auprès du cocher, qui ne savait pas un mot de français, je dus me laisser aller à sa guise. Nous suivîmes une route ouverte entre des coteaux chargés de vignes; à notre droite, se montrait le bourg de Kostheim, avec ses riches cultures, ses vallées ravissantes, traversées par un ruisseau. Mon cocher, après m’avoir fait signe de le suivre, se mit à gravir une colline, du sommet de laquelle je pus jouir de la vue du confluent du Rhin et du Mein. Je remontai ensuite en voiture pour arriver vingt minutes après à Hocheim, village situé en plein vignoble, et où le cheval, cette fois, s’arrêta de lui-même devant une petite auberge de médiocre apparence. Dans des circonstances identiques, il avait, je le suppose, pour habitude de se reposer là et même d’y déjeuner: car, au léger hennissement qu’il fit entendre, un garçon accourut et lui servit sur place un demi-picotin d’avoine; le cocher tira de sa voiture un morceau de pain et de fromage. Pourquoi n’aurais-je pas suivi leur exemple? Le pays me plaisait, l’air vif du matin me mettait en appétit; c’était un moyen comme un autre d’utiliser le temps de la halte. Je demandai des œufs et une bouteille de vin du pays.
«Vin vieux? me dit la fille de service en bon français.
--De votre meilleur, parbleu!»
Les œufs étaient frais, et le petit vin me parut vraiment fort agréable. Après en avoir bu un verre, j’en offris au cocher; j’en aurais offert au cheval s’il avait été d’humeur à l’accepter; puis, lorsque tous trois nous eûmes achevé notre déjeuner, tirant un florin de ma poche, je le présentai à la fille, qui de son côté me présenta la carte à payer. Le total se montait à 5 florins (10 francs 75 centimes de notre monnaie)! En voilà le détail appréciable:
Trois œufs à la coque » fr. 30 c. Vin Dom Déchan, année 1842, une bouteille 10 45 ------------ Total 10 fr. 75 c.
Et on ne m’avait compté ni le pain ni le sel, d’après les usages de la vieille hospitalité allemande!
Devant ce total j’étais resté frappé d’immobilité, dans un de ces étonnements cataleptiques que je semblais avoir emprunté à mon vieux Jean. Enfin, je payai, en ajoutant au total le pourboire de la fille. Avis aux voyageurs qui s’aventurent à goûter les petits vins du pays. Le vin de Hocheim rivalise avec le Steinberg-Cabinet, même avec le Johannisberg, et se vend communément mille florins la pièce.
Plus riche de cette connaissance nouvelle, acquise au prix de dix francs soixante-quinze centimes, je rentrai à Mayence. Une heure après, je montais sur le bateau à vapeur.
Loin, bien loin de moi la pensée de redire après MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas, ces grands navigateurs du Rhin, les légendes historiques ou traditionnelles dont ses bords sont parsemés; de ce côté, garder un silence respectueux est tout à la fois de mon devoir et de mon intérêt. Cependant, peut-être ai-je trouvé une autre piste non moins curieuse à suivre. Mais nous ne sommes pas encore arrivés à Coblentz, en Prusse, malgré ces uniformes prussiens qui, penchés sur les parapets du quai, assistent à notre départ. De ce quai, un homme en paletot du matin m’envoya, de la tête et de la main, des signes de bon voyage, signes affectueux que je m’empressai de lui rendre avec usure, jusqu’à ce qu’il portât la main à ses lèvres. Je m’aperçus seulement alors que toute cette affectueuse télégraphie n’était adressée à nul autre qu’à une jeune dame placée derrière moi.... Rouge de honte, je m’esquivai derrière le tambour des roues. Tout à coup, la machine s’ébranle, le pont frémit sous mes pieds, le rivage mayençais recule devant nous, le bateau gagne le large, mes yeux se troublent, ma poitrine se gonfle, je chancelle.... Pour la première fois de ma vie j’entreprends un voyage à grandes eaux!... Gare au mal de mer!
II
NOTES PRISES SUR LE BATEAU A VAPEUR.--Bingen, Oberwesel, etc.--LORELEI.--Histoire de l’Anglais phénoménal et de ses vingt femmes.--Origine d’un conte de Perrault.--Grave accident.--La maison du docteur Rosahl.--Une apparition inattendue.--Comme quoi le mariage est un tourment plus encore pour les garçons que pour les gens mariés.
A ma gauche, des rivages aplatis se perdent dans des plaines souvent masquées par une multitude d’îles marécageuses. J’ignore si ces îles appartiennent au grand-duc de Hesse, au prince de Nassau ou au roi de Prusse. Pour le moment, des hérons en sont les seuls occupants. Ceux-ci, quoique doués de la vie, à ce qu’on assure, debout sur une patte, immobiles, imitent avec une exactitude presque servile les allures engourdies, l’air digne et circonspect de leurs confrères empaillés, les seuls de ces grands échassiers que j’eusse été à même d’observer jusqu’alors.
La rive droite est plus accidentée. Des chaînes de collines, parsemées de villages, s’étagent le long du fleuve; on dirait ces villages copiés tous sur un modèle unique; il semble que c’est toujours le même, qui, plus alerte que les hérons, se déplace et se retrouve sans cesse devant vous. Les collines y sont presque nues; une terre avare en recouvre à peine le fond rocheux. C’est là cependant que se trouvent ces glorieux vignobles du Rudesheim, du Markobrunner, du Steinberg, du Johannisberg; au mois de mai Bacchus sommeille encore; pour le moment, le pampre apparaît moins que la roche; sous la surveillance des propriétaires et des maîtres vignerons, qui ne les aident guère que du regard, de pauvres femmes sont en train d’échalasser ce tuf rebelle à leurs efforts. Dans certains villages, du côté d’Ingelheim, rive gauche, les femmes seules cultivent la vigne et fabriquent le vin; les hommes le boivent. C’est ce qu’on appelle la division du travail.
* * * * *
Depuis deux heures déjà nous voguons, non à pleines voiles, mais à pleine vapeur; le trouble de ma tête s’est dissipé; je commence à avoir le pied marin; j’examine avec calme, sans parti pris d’enthousiasme ou de dénigrement, et, je le déclare, ce voyage, tant vanté, sur le Rhin, dans le Rheingau, me paraît d’une monotonie désespérante. J’ai entendu parler des bords de la Seine, d’Yvetot à Honfleur, de ceux de la Loire, des Ponts-de-Cé à Nantes: était-ce la peine de venir en Prusse, de changer, d’allonger ma route?... Silence, profane! Le soleil, jusqu’alors voilé et comme enveloppé dans ses courtines, vient de se réveiller en sursaut; il s’élance de son lit, il éclate, il embrase; quelque chose de grand se prépare; le soleil sait ce qu’il fait.
* * * * *
Nous venons de tourner Bingen, où le Rhin forme un coude, comme refoulé par la Nahe, qui y débouche. A partir de là, les collines se transforment en montagnes, les montagnes se couronnent de ruines, castels et châteaux forts démantelés, tanières vides de ces hommes de proie, de ces anciens graffs, margraves, rheingraves, burgraves, seigneurs-brigands, dont chacun étendait sa longue épée en travers du Rhin pour prélever son droit de passage. Tout s’anime, grandit et prend des proportions sublimes. Les villages de la côte sont eux-mêmes plus variés, plus pittoresques; le fleuve, resserré entre ses rives, entravé par les rocs saillis du fond de ses eaux, lutte contre eux, se débat, se gonfle, mugit; il cesse de paraître une immense lagune à la surface endormie, au fond vaseux, pour revêtir tout à coup un aspect torrentueux et redoutable.
J’étais tombé dans l’extase. Immobile comme un héron, me tenant sur mes deux jambes cependant, et m’appuyant même d’une main à la balustrade du bateau, je vis ainsi, tour à tour, passer sous mes yeux, Bacharach, avec ses roches volcaniques, ses ruines celtiques et ses ruines romaines; le château de Pfaltz, insolemment planté au milieu du fleuve. C’était là qu’autrefois venaient faire leurs couches les princesses palatines, bien assurées alors contre toute visite importune ou inattendue. Le château de Pfaltz était le plus clairvoyant en fait de contrebande, le plus difficile à franchir sans droit de passe, des trente-deux bureaux de péage bastionnés qui s’imposaient aux bateaux de commerce, aux trains de bois de la forêt Noire, comme aux simples barques de pêche.
Plus loin, dominés par le vieux château de Schœnberg, s’élèvent les tours et les clochers d’Oberwesel, petite ville aux merveilleux alentours, auxquels rien ne manque sous le rapport du pittoresque, les eaux, les bois, les ruines, les rochers, les cascades, ni les paysages joyeux, ni les sites âpres et sauvages. Aussi, là, m’a-t-on dit, accourent à la recherche de l’inspiration tous les rapins de l’Allemagne; c’est le Barbison germanique.
Pourquoi les élèves peintres de Vienne, de Munich et de Berlin ne vont-ils pas étudier la nature à Barbison, et les nôtres à Oberwesel? Les Allemands y gagneraient de connaître un peu mieux les beaux arbres et les beaux grès de notre forêt de Fontainebleau, dont nous commençons à nous lasser; et nous autres, Parisiens sédentaires, nous pourrions faire à domicile (Dumas, Hugo et Texier, le charmant conteur, aidant) un délicieux voyage sur les bords du Rhin. On m’a dit aussi que messieurs les artistes allemands, en quittant la ville, leurs cartons chargés d’esquisses, ne manquent pas de la saluer, à voix retentissante, de cette question: «Quel est le bourgmestre d’Oberwesel?--Esel (un âne),» répond l’écho, devenu forcément complice de ce calembour semi-acoustique.
* * * * *
Mais le son du cor se fait entendre; l’écho le répète, comme il a répété le jeu de mots peu révérencieux envers l’autorité municipale de messieurs les étudiants en peinture, comme tout à l’heure il répétera de ses mille voix hurlantes le coup de carabine tiré, pour le divertissement des passagers, par un homme embusqué sur le rivage.
Quand on revient de Francfort, on soupçonne facilement ce coup de carabine de demander l’aumône. Il n’en est rien. L’administration des bateaux à vapeur se charge des frais de la mousquetade comme de ceux de la sérénade. De la cabane du chasseur de Lorelei, le cor a retenti pour dire aux passagers: «Quittez les entre-ponts, interrompez votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout! Voici Lorelei, le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté, inaltérable pendant des siècles, fit tourner la tête à dix générations d’imprudents, jeunes ou vieux, qui osèrent la contempler en face.»
Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent comme une fille maudite, une sirène sans queue de poisson, qui entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs; les autres, comme un génie bienfaisant venant au secours des naufragés et redoutable seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse de m’abstenir de légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer celle-ci, qui m’a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin, l’auteur des _Chants populaires_ de l’Allemagne.
LORELEI.
De son propre mouvement, Lore se présente devant le bourgmestre:
«Sire bourgmestre, j’ai causé la perte de tous ceux qui m’ont aimée, et le nombre en est grand; faites-moi mourir; la vie m’est un fardeau.»
Le bourgmestre était un vieillard rigide, au front chenu, à la tête branlante; il la regarde et s’attendrit:
«Mon enfant, le droit de justice ne m’appartient pas. Quant à moi, dussé-je encourir les tourments du purgatoire, je refuserais de t’infliger une heure de prison: mais on t’accuse de magie, va trouver l’évêque; puisse-t-il t’absoudre!»
«Seigneur évêque, je suis une sorcière, on le dit, je commence à le croire; j’ai mérité la mort.
--Ma fille, nul n’est son propre juge; en quoi consiste ta science magique?
--Le sais-je? Elle est dans mes yeux, dans le son de ma voix, et cependant ni ma voix ni mes yeux n’ont pu retenir celui que j’aime; il m’a trahie, il m’a délaissée; j’ai trop de la vie.
--Lore! Lore! oui, tu es sorcière, car, je le sens déjà, si je te faisais mourir, je mourrais moi-même de regret!»
L’évêque appela à lui trois chevaliers:
«Conduisez Lore au couvent de Sainte-Berthe. Confesse-toi à Dieu, ma fille, lui seul sait le remède à ta folie.»
En route, les chevaliers s’arrêtèrent, et, se croisant les bras, levant les yeux au ciel d’un air de pitié:
«Toi renoncer au monde, pauvre Lore! Le mariage te vaudra mieux que le cloître; choisis un de nous trois.»
Lore détourna la tête et frappa à la porte du cloître, qui refusa de s’ouvrir devant une sorcière maudite.
A défaut de la mort, à défaut du cloître, où pourra-t-elle enfouir cette beauté fatale aux autres et à elle-même? Elle va droit à la prison.
«Sire gouverneur, faites-moi descendre dans le plus profond de vos cachots; que j’y sois enchaînée et oubliée!
--Si tu es innocente, Lore, je ne puis te recevoir; si tu es coupable, c’est au juge de te condamner à la prison; reviens avec un ordre de lui, et je serai ton esclave, non ton geôlier.»
Un homme farouche, au poil roux, au regard sinistre, un coutelas sur la hanche, se charge de la conduire devant le juge.