Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 27

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J’en avais assez, j’en avais trop de ces contributions successives. Craignant qu’il ne me restât quelque chose à visiter, je faussai brusquement compagnie à mon guide, m’orientant au plus vite vers l’escalier Louis XIII et la grande porte, alors ouverte à deux battants.

Cinq minutes après, je me présentais de nouveau à la poste restante. Une lettre de Brascassin m’y attendait.

X

Nouvelles d’Heidelberg.--Je sors de la ville avec Mme de X....--Visite au vieux cimetière.--Chambre des morts.--L’Ariane de Danecker.--Comme quoi la Vénus de Milo n’est pas une Vénus.--Départ de Francfort.

Tout s’était bien passé à Heidelberg; le Van Reben s’était adouci; redevenu un gentleman, il avait demandé de mes nouvelles, et sans rugir.

Brascassin, qui paraissait le connaître à fond, ne le regardait pas moins comme un homme dangereux, d’une nature perverse. Il terminait en me remerciant d’avoir servi de protecteur à sa belle amie. «Par cet acte chevaleresque, insignifiant en apparence, m’écrivait-il, vous venez d’assurer la réussite de l’événement le plus important de ma vie.»

Tout en relisant sa lettre, en la commentant, je traversais la place de la Parade pour regagner l’hôtel, lorsqu’une exclamation se fit entendre près de moi. C’était Jean, poursuivant le cours de ses étonnements successifs; Jean me regardait avec des yeux démesurés et stupéfaits.

«Mais c’est bien monsieur!... monsieur est donc sorti... Je viens de me présenter chez monsieur; monsieur n’y était pas.

--Alors, d’où vient ton étonnement de me trouver dehors?»

Jean baissa les yeux, et de son air le plus puritain:

«Je croyais monsieur chez madame,» me répondit-il.

Je haussai les épaules et montai dans ma chambre pour y procéder à ma toilette du matin.

J’avais décidé de retourner à Heidelberg, de donner encore cette journée à Antoine pour l’achèvement de ses travaux sur les sept couleurs prismatiques, bien résolu, si ce temps ne lui suffisait pas, à continuer seul ma route vers Paris. Mais pouvais-je quitter Francfort sans prendre congé de Mme X...?

Ma barbe faite, je me présentai chez elle, et la trouvai en train de déjeuner.

Elle me força de déjeuner avec elle; un tête-à-tête complet; car la _kellerinn_ chargée de son service n’apparaissait que pour disparaître aussitôt.

«Monsieur Canaple, me dit Mme de X.... avec le sourire le plus affable, vous voilà quitte de la corvée que M. Brascassin vous a imposée malgré moi, mais qui ne vous en vaudra pas moins ma gratitude, et mon amitié bien sincère. Je n’ai plus qu’une heure de route à faire, en plein jour! Je me sens assez brave pour me passer de cavalier.... Et vous, monsieur Canaple, reprit-elle, comptez-vous prolonger votre séjour à Francfort?

--Francfort n’a plus de secrets pour moi!» lui répondis-je. Quand je lui eus raconté les diverses stations de ma matinée:

«Mais vous n’avez rien vu, mon cher monsieur! rien, absolument rien! s’écria-t-elle; et me montrant une brochure jetée sur un fauteuil: N’avez-vous donc pas un _Joanne_, le guide infaillible pour tout Français qui met le pied en Allemagne? Eh bien, si vous le voulez, sous l’inspiration de Joanne, bien entendu, c’est moi qui serai votre guide, et, quoique je compte vous faire franchir les barrières de la ville et presque les frontières de la république, je ne vous demande pas plus de deux heures pour vous faire voir ce qu’elle peut offrir de plus intéressant. Nous serons de retour à temps pour prendre, vous, le chemin de fer de Francfort à Heidelberg, moi, celui de Francfort à Mayence.»

J’acceptai l’offre avec ravissement; une voiture était là, sur la place; en y montant: «Au vieux cimetière!» dit Mme de X.... au cocher.

Je ne devinais pas ce que nous pouvions aller chercher au vieux cimetière; mais j’avais accepté la gracieuse tutelle de ma jolie compagne; je me laissai conduire. Après avoir jeté un coup d’œil sur la porte d’Eschenheim, la seule qui soit restée du vieux Francfort, nous gagnâmes la campagne. Mme de X.... était devenue rêveuse. N’ayant pas assez de fatuité pour me croire la cause de cette rêverie subite, je lui demandai si le vieux cimetière ne renfermait pas quelqu’un de ses proches.

«Nullement, me répondit-elle, je n’y suis attirée que par une curiosité d’artiste; nous trouverons là des bas-reliefs de Thorwaldsen. Pour Thorwaldsen, on peut bien entreprendre un voyage de quinze minutes, n’est-il pas vrai?»

Je m’inclinai.

«D’ailleurs, reprit-elle, la vue d’un champ de repos n’a rien qui me déplaise. L’idée de la mort ne doit-elle pas forcément se mêler parfois à nos idées les plus riantes? Tenez, le voyage que j’entreprends aujourd’hui a pour but un mariage, un mariage que Dieu bénira, je l’espère; eh bien, ce qui m’attire avec non moins de force vers le pays où je me rends, c’est encore un cimetière!»

Et un nuage passa de nouveau sur son front.

Cette confidence de ses projets de mariage mise en regard avec le passage de la lettre où Brascassin me parlait de «l’événement le plus important de sa vie» ne me laissa plus de doute sur l’union près de se conclure. Lors de notre traversée de Schwetzingen à Francfort, déjà j’avais trouvé moyen d’interroger adroitement Mme de X.... sur la nature de ses sentiments à l’égard de Brascassin; comme Thérèse Ferrière dans une circonstance à peu près semblable, elle m’avait répondu par un éloge enthousiaste du personnage, me déclarant que pour lui elle se jetterait au feu. Ce diable de Brascassin jouissait donc du double privilége de se moquer impunément de tous les hommes et de se faire adorer de toutes les femmes? Pauvre Thérèse! quel avait été son rôle dans tout cela? Celui d’une rivale sacrifiée peut-être; peut-être dans un désespoir d’amour causé par Brascassin avait-elle consenti à se faire enlever par un autre? En fait de sentiments, les femmes ont parfois une si singulière logique! Cet autre, pourquoi ne serait-ce pas Van Reben, mon affreux Américain! De là le duel entre lui et Brascassin. Pauvre Thérèse! pauvre Thérèse!... Mais ce duel, il avait précédé l’enlèvement, et le Yankee vivait seul à Heidelberg....

Je me perdais au milieu de ces complications, lorsque nous arrivâmes au vieux cimetière.

L’homme qui vint nous aider à descendre de voiture, nous demanda s’il était dans notre intention de voir la _chambre des morts_.

A cette question, je frissonnai et regardai ma compagne. Après avoir ri de mon air quelque peu terrifié, elle tira son _Joanne_ de sa poche et me lut le passage suivant: «Il faut se faire montrer la chambre des morts, créée dans le but de prévenir les inhumations précipitées qui mettent au cercueil la léthargie prise pour le trépas. C’est un corps de bâtiment dans lequel dix cellules, consacrées aux morts, sont disposées autour d’une petite salle habitée par un veilleur. On laisse le cadavre dans son cercueil, que l’on place sur un châssis de fer. Au-dessus de l’endroit où l’on pose le cercueil, pendent, attachés à des fils légers, dix dés de cuivre; on fait entrer dans ces dés les cinq doigts de chaque main du mort; au moindre mouvement qui fait remuer le fil, la sonnette avertit le veilleur, qu’un ingénieux mécanisme force de ne pas dormir, sous peine de perdre sa place. Chaque cellule est chauffée par un poêle et aérée par le haut.»

«Oh! que voilà une sage institution!» m’écriai-je. Moi, Parisien, moi, liseur assidu des journaux, à même de juger par leurs rapports véridiques, consignés aux faits divers, combien de malheureux sont quotidiennement enterrés vifs; moi qui ne redoute rien plus au monde que de me réveiller un beau jour entre quatre planches, avec six pieds de terre par-dessus la tête, pouvais-je trop admirer la prévoyance vraiment philanthropique de la république de Francfort? Pourquoi dans nos quatre-vingt-six départements chaque ville, chaque village n’ont-ils pas leur chambre des morts, avec leurs dix dés de cuivre, leur sonnette, leur poêle chauffé et leur veilleur! J’aurais demandé de plus un médecin, toujours sur place, toujours prêt à aider à l’œuvre de résurrection.

Mme de X.... devina quelle curiosité me poignait:

«La chambre des morts vous tente, me dit-elle; moi, je préfère Thorwaldsen,» et pressant le pas, elle franchit le péristyle de l’établissement pour entrer dans le vieux cimetière.

Je n’étais pas aussi décidé qu’elle paraissait le croire. Ma curiosité native me poussait en avant; une terreur secrète me retenait sur place. Je n’ai guère eu occasion de voir des morts qu’en peinture ou au théâtre; et ces derniers, à l’appel du public, ne manquent pas de se redresser sur leurs jambes pour le salut d’usage. Mais qui sait si je ne vais pas assister à une scène à peu près semblable? Peut-être vais-je avoir cette chance heureuse d’entendre tinter la sonnette macabre? Cependant j’hésitais encore; une jeune fille blonde et rose s’offrit pour me conduire. J’eus honte de reculer devant un spectacle qu’elle affrontait chaque jour. Je la suivis, le cœur troublé, les jambes quelque peu flageolantes.

Sur les dix cellules, trois avaient leur locataire, et les portes en étaient closes et strictement interdites au public. L’idée de les crocheter et de violer la consigne ne me vint pas un moment à l’esprit. Je visitai les autres, fort bien tenues et non chauffées; leur simple mobilier était exactement tel que Joanne l’a décrit. Je vis aussi le veilleur. Je m’attendais, d’après le programme, à le trouver assis sur un coussin rembourré de clous, la pointe en dehors, afin qu’il ne pût s’abandonner au sommeil. Étendu dans un bon fauteuil de cuir, il fumait sa pipe en confectionnant des couronnes funéraires de l’air le plus jovial du monde.

Pendant cinq minutes, et avec une vive émotion, j’examinai la fameuse sonnette; elle ne bougea pas.

La jeune fille rose me conduisit enfin dans une pièce toute meublée de fioles pharmaceutiques, de flacons remplis de vinaigres anglais et des essences les plus revivifiantes. Elle m’ouvrit des armoires pleines de couvertures de laine, de flanelles, de brosses à frictions; le tout au service des morts qui en rappellent, et dans un si parfait état d’entretien, qu’on eût pu les croire entièrement neufs. Au moment de prendre congé, après l’avoir remerciée selon le tarif:

«Mademoiselle, lui demandai-je, bon an mal an, combien de vos pensionnaires reviennent-ils à la vie?

--Jusqu’à présent, pas un, me répondit-elle.

--Comment, pas un! Mais je comprends; vous êtes bien jeune encore, et depuis peu dans l’emploi, sans doute?

--Monsieur, reprit-elle, depuis trente-quatre ans que cette chambre mortuaire a été établie à Francfort, mon grand-oncle et mon père y ont tour à tour exercé l’état de veilleur, et depuis trente-quatre ans la clochette ne s’y est fait entendre qu’une seule fois.

--Ah!... une fois du moins!

--Oui, monsieur; et la cause de cette sonnerie unique était une chauve-souris qui avait trouvé moyen de s’introduire par les corridors.»

Fiez-vous donc aux journaux!

En quittant la chambre des morts, je me sentis tout joyeux et vraiment enchanté de ma visite au vieux cimetière.

Avec Mme de X...., toujours sous sa direction, je visitai le musée Bethmann, le musée Stædel, la cathédrale, la Bourse et le pont du Mein.

Au pont du Mein, nous eûmes la représentation d’un Charlemagne en grès rouge, haut de douze pieds, et Mme de X.... rit beaucoup de ses mollets monstrueux. A la cathédrale, ce qui attira spécialement son attention, ce fut une boiserie ouvragée de la fin du treizième siècle, qu’elle déclara charmante, et que je trouvai affreuse; à la Bourse, cinq grandes dames de pierre figurent l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Australie; en cinq minutes nous eûmes visité les cinq parties du monde; au musée Stædel, un buste d’Albert Durer et la reproduction en plâtre des portes du baptistère de Florence, attirèrent surtout son attention.

Je m’étais arrêté devant une statue de Gœthe, non en bronze cette fois et une couronne à la main, mais en plâtre, et les bras croisés derrière le dos, à la Napoléon. C’est une copie en diminutif de celle de Weimar. Mme de X.... l’examina un instant, trouva la face puissante: «Mais, dit-elle, on n’accusera pas celui-là d’être costumé à l’antique; on jurerait qu’il vient de se faire habiller dans une maison de confection.»

Évidemment, ma belle compagne, qu’à bon droit je soupçonnais déjà d’être artiste, devait s’occuper de sculpture. Comme mon musicien de la veille, comme moi-même, relativement à Gœthe, elle ne trouvait digne d’attention dans une ville que ce qui lui parlait de son art favori. Voilà pourquoi, selon elle, je n’avais encore rien vu à Francfort. Si j’avais pu conserver un doute sur la noble profession embrassée par Mme de X...., la conviction m’en serait venue au musée Bethmann.

Là se trouve la fameuse Ariane de Danecker, sorte de Vénus marmoréenne étendue, les jambes croisées, sur la panthère antique. La belle Ariane, abandonnée par Thésée, puis consolée par Bacchus, présente un sens symbolique facile à pénétrer. Tout porte à croire que cette auguste princesse, à la suite d’un désespoir d’amour, s’était jetée dans l’ivrognerie, et cette supposition ne la poétise guère, il faut en convenir.

Danecker, en artiste habile, s’est bien gardé de trop rappeler le symbole. Il a évité de même une grande difficulté par la pose horizontale de son sujet. Debout, si elle se fût tenue sur une ligne correctement verticale, elle n’appartenait plus à Bacchus, c’était une nymphe; appuyée sur un thyrse et l’_Évohé_ aux lèvres, c’était une bacchante. Il n’a emprunté au divin Dionysius que sa panthère; cela suffisait. Du reste, Ariane n’est ici qu’une jolie veuve, nouvellement remariée et s’abandonnant tout entière au charme des secondes amours. S’il y a de l’ivresse dans sa physionomie et dans son attitude, il est permis du moins de l’attribuer à une autre cause qu’au jus de la grappe.

Tel fut le premier jugement que ma charmante compagne porta sur l’œuvre de Danecker. Ce jugement, sachant à qui j’avais affaire, je l’attendais avec impatience, afin d’y conformer le mien. Je laissai alors éclater mon admiration.

Grâce à un mécanisme ingénieux et à certains moyens d’optique, peu en usage dans nos musées, l’Ariane tourne lentement sur son socle, tandis que la masse de lumière tombant d’en haut, et tamisée à travers une étoffe rose, donne au marbre des teintes de chair et des reflets ondoyants; elle semble vivre et se mouvoir.

J’étais en extase, quand j’entendis Mme X.... murmurer:

«Théâtre! théâtre! tableaux vivants!... d’ailleurs exécution faible.»

Je cessai d’admirer, et ne sachant plus que faire de mon enthousiasme pour l’Ariane, je le reportai sur une Vénus de Milo, qui se trouvait là avec ses deux bras tronqués. Voulant faire preuve de mes connaissances anecdotiques en fait d’art:

«On prétend que Danecker a joué près de son Ariane le rôle de Pygmalion, dis-je; mais on avait dit de même de l’auteur de cette adorable Vénus....

--Oh! pour celle-là, je doute fort de l’amour qu’elle a pu inspirer, me répliqua Mme de X.... D’abord, la soi-disant Vénus de Milo n’est autre qu’une Diane, et les Dianes, ajouta-t-elle en souriant, savent se faire respecter.»

J’étais resté ébahi devant ce paradoxe sculptural.

«Quoi! la Vénus de Milo n’est pas une Vénus?

--Non!»

Ma belle artiste se rapprocha d’un plâtre représentant le personnage en litige; elle me fit examiner ses membres inférieurs; l’accentuation des muscles _grand couturier_, _fascia lata_, _droit interne_, etc., attestant des habitudes de marche et de course; le pied magnifiquement modelé, mais n’accusant en rien les délicatesses _métatarsiennes_ d’un pied de Vénus. Dans le moignon même des bras qui manquent, certains renflements du _biceps_, du _deltoïde_, du _caraco-brachial_, et d’autres muscles dont il m’a été impossible de retenir les noms barbares, indiquaient que de ces bras l’un tenait encore l’arc, et que l’autre venait de lancer la flèche. Le fléchissement interne du genou droit, qui s’arc-boute en point d’appui; l’attitude de la tête, grave et attentive, suivant de l’œil le vol du trait ou l’élan du gibier; la vigueur du cou et de ses attaches, l’opulence du buste et de la partie lombaire, qui eût fait éclater l’étroite ceinture de Vénus, tout, selon elle, concourait à prouver que cette merveille de l’art antique ne s’était jusqu’alors produite dans le monde que sous un pseudonyme, et que les vrais connaisseurs ne devaient y voir qu’une Diane chasseresse.

Pendant cette savante démonstration: «Heureux Brascassin, me disais-je, non-seulement il va donner son nom à une femme charmante, mais à une grande artiste, laquelle sait l’anatomie du corps humain sur le bout de son doigt. Il est prédestiné du ciel, celui-là qui peut unir son sort à celui d’une femme à la fois aimable et instructive! Voilà la compagne qui m’aurait convenu! Pourquoi faut-il que Brascassin...?»

Au milieu de ces aspirations matrimoniales, Mme de X.... m’interrompit par cette simple question:

«Quelle heure est-il, monsieur Canaple? Regardez à votre montre, je vous prie.»

Au lieu de l’heure, je lui dis l’histoire de mon chronomètre; elle rit, et nous regagnâmes la place de la Parade.

Le moment de la séparation était venu. Après avoir secoué le vieux sac de mes idées galantes sans en pouvoir rien tirer de bon, je saluai Mme de X.... en lui balbutiant quelques paroles de regret de me séparer d’elle si vite; elle me tendit la main, et le cœur un peu remué, répétant en moi-même: «Heureux Brascassin!» je me dirigeai vers le chemin de fer de Francfort à Heidelberg, tandis qu’elle se disposait à rejoindre celui de Francfort à Mayence.

CINQUIÈME PARTIE.

I

Nouveau crochet dans mon itinéraire.--MAYENCE.--Gutenberg, Guillaume Tell et leurs collaborateurs.--Le camp des filles et le camp des garçons.--Découverte archéologique.--Une bouteille de petit vin.--Bateau à vapeur.

Depuis huit jours j’ai quitté Francfort, depuis huit jours j’ai retrouvé ma vie habituelle; je vis à la campagne, à huis clos il est vrai, mais j’ai des fleurs sous les yeux, leurs parfums montent jusqu’à moi; des coteaux chargés de vignes m’entourent, un beau fleuve se promène à distance sous mon regard; cependant ce beau fleuve, ce n’est pas la Seine; ces vignobles ne produisent pas l’excellent petit vin dont Louis XII et Henri IV estimaient tant la piquante saveur; ces fleurs, ces parfums, ne sont pas un produit de mon jardin; je ne suis pas à Marly, je ne suis pas même en France! Qui le croirait, depuis toute une semaine je vis dans les États et sous la protection de Sa Majesté le roi de Prusse, banlieue de Coblentz, bords du Rhin!

De ce crochet inattendu qui, de nouveau, vient de fausser mon itinéraire, je ne suis pas responsable cette fois. Une maladresse de Jean en est cause; cette maladresse, il a failli la payer de sa vie. Mon pauvre vieux Jean! quelle peur il m’a faite! Dieu soit loué, le danger est passé; le médecin est content. Depuis deux jours, ses hallucinations ont cessé; moi-même, je lui ai fait prendre son premier potage, et il m’a reconnu; il a baisé ma main en m’appelant son jeune maître. Voilà une semaine entière que je remplis auprès de lui mes humbles fonctions de garde-malade; aujourd’hui encore, c’est au pied de son lit que, voyageur stationnaire, je reprends le cours de ma relation, à partir de Francfort.

Avant de faire mes adieux à la belle et savante Mme de X..., j’avais ordonné à Jean de porter à l’embarcadère du chemin de fer nos bagages, c’est-à-dire sa petite malle, dans laquelle j’avais introduit mon album, les plantes recueillies par moi à Bade et dans la forêt Noire, et quelques-unes de mes nouvelles acquisitions.

Je gagnais donc seul la porte du Taunus pour le rejoindre; en traversant l’interminable place du Marché, je jette un regard dans une boutique remplie de toutes sortes d’objets, de tablettes de chocolat, de peignes, de verres de Bohême; mais ce que j’y vois de plus curieux, ce que certes je ne m’attendais guère à y rencontrer, c’est Jean. Tranquillement assis au fond du magasin, il examinait avec une grande attention des _rats de cave_ dorés dont les longues bougies, habilement repliées sur elles-mêmes, figuraient des sphères, des cubes, même des vases, avec leurs anses et leurs piédouches. C’était là, je n’en doute pas, un cadeau destiné à Madeleine.

Son emplette faite, quand il me trouve devant lui sur le seuil du magasin, il s’étonne, lève ses bras au ciel selon sa manière accoutumée, et me suit; mais à notre arrivée à l’embarcadère je m’aperçois qu’il m’a suivi les bras ballants:

«Malheureux! et notre malle? Tu l’auras oubliée dans cette boutique!

--Que monsieur reste paisible, me répond-il, en accompagnant ses paroles d’un geste et d’un sourire des plus rassurants; sur ma route, j’ai rencontré le garçon de l’hôtel; il transportait commodément, dans une bonne brouette, les bagages de madame, et puisque monsieur voyage avec madame...»

Il n’acheva pas. O mon vieux Jean, ô mon bon et fidèle serviteur, qu’avec plaisir je t’aurais étranglé! Voilà probablement ce qu’il lut dans mon regard; car, interrompant tout à coup sa phrase, il retomba dans une de ces attitudes ébahies plus grotesques qu’académiques. Sans lui donner le temps de s’y fixer, je lui ordonnai de courir sur-le-champ à l’embarcadère de Mayence, et d’en rapporter la malle.

Le train de Francfort pour Heidelberg se mettait en route lorsqu’il revint, les bras toujours ballants. Il n’avait rien pu trouver, ni la malle, ni le garçon de l’hôtel. Je retournai avec lui à l’autre embarcadère. Enfin, pour être bref, je revis là Mme de X... Se rappelant que j’étais venu de Paris par la route de Strasbourg, de Carlsruhe et d’Heidelberg, elle s’étonna que je n’eusse pas songé à y retourner par Mayence et les bords du Rhin. En la regardant, je me laissai facilement convaincre; une fois encore, je voyageai près d’elle, causant beaux-arts, littérature, et un peu anatomie. Au bout d’une heure, nous arrivions à Castel, qu’un pont jeté sur le Rhin sépare seul de Mayence, et où elle devait s’arrêter quelques jours chez des amis.

En la quittant, je répétai de nouveau: «Heureux Brascassin!»

Voilà comment, par suite de la maladresse de mon vieux Jean, je pris la route de Prusse au lieu de celle de France. Je dirai bientôt par où il en fut puni. Arrêtons-nous d’abord à Mayence, où je débutai par dîner à table d’hôte, et où il me fallut forcément achever ma journée, le bateau à vapeur ne devant se mettre en route que le lendemain, à onze heures du matin.

Pour ceux qui ont horreur de la ligne droite, Mayence est un séjour incomparable. Après mon dîner, j’y entrepris une petite promenade au hasard; les rues à travers lesquelles je m’engageai, étroites, tortueuses, tronquées, sont décorées à leurs encoignures d’images de vierges et de saints; on dirait d’une ville du moyen âge; l’aspect triste et sombre des habitations, le grand nombre d’églises et de chapelles qu’on y rencontre, et les immondices entassées le long des murs aident encore à l’illusion. Par droit légitime et reconnu, la ville appartient au duc de Hesse-Darmstadt; mais en sa qualité de place forte, par droit confédératif, elle est de fait occupée par les Autrichiens et les Prussiens, qui s’y font quotidiennement la guerre entre eux, en choisissant des cabarets pour champ de bataille. Aussi le duc s’est-il bien gardé d’y établir sa résidence. Je suis porté à le croire homme de bon sens et de bon goût.

Mayence ayant été sous le premier empire chef-lieu du département du Mont-Tonnerre, il n’est pas rare d’y rencontrer, même parmi le peuple, des gens parlant français. Je traversais une de ses ruelles; un charbonnier, courbé sous son sac, et devant lequel je m’effaçai contre le mur pour lui livrer passage, me salua par un: _Merci, monsieur_. Je mis à profit ce commencement de conversation pour lui demander ce qu’il y avait à voir à Mayence.