Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 25

Chapter 253,778 wordsPublic domain

Et il fit son plongeon.

Bientôt longeant le bateau en nageant:

«Je suis citoyen d’un pays libre.... Est-ce que je n’ai pas le droit de nager?... Je paye mon quart aussi bien que vous. Je le maintiens, je suis....

--Un manant! voilà ce que vous êtes!» Et, après lui avoir jeté cette épithète parfaitement méritée, mais un peu vive, Antoine, qui, cette fois, venait de passer à la colère sérieuse, comme son front pâle me l’indiquait suffisamment, arracha les rames aux mains du batelier.

Vers sa vingtième année, Antoine avait été une des gloires de la marine d’Asnières; grâce à sa vigueur naturelle, doublée encore par son irritation, tirant à gauche, il eut bientôt dépassé le petit monolithe et abordé le rivage sans paraître, malgré toutes mes supplications, se soucier le moins du monde de ce que devenait le nageur.

Cette journée devait être une des plus incidentées et des plus émouvantes de mon voyage. Je ne m’arrêterai point à dire quelles furent nos réflexions lorsque, rendus à nous-mêmes, nous nous sentîmes enfin débarrassés de notre cauchemar américain.

Nous avions mis pied à terre près d’une petite montagne appelée l’Observatoire de Gespell. Nous décidâmes de la gravir pour explorer le magnifique point de vue dont on jouit de son sommet. Un homme se tenait là avec une longue-vue; avant d’user de ce précieux instrument, nous parcourûmes d’abord des yeux le cours de la rivière et les gracieuses collines qui nous faisaient face. Sur la rivière, nous revîmes notre bateau et notre batelier; le Yankee, réinstallé à son poste, dans son costume de matelot, se disposait à jeter l’épervier, ce qui nous rassura complétement sur son sort. Au pied des collines se groupaient de charmants villages.

Au moyen de la longue-vue, notre inspection s’étendit bien au delà. A quinze ou vingt kilomètres, à notre gauche, je pus nettement parcourir du regard la jolie ville de Weinheim, célèbre par ses vins; au-dessus de Weinheim s’élevait la tour cylindrique de Windeck, posée sur sa montagne en cône comme un phare éteint, et restée seule debout au milieu des ruines d’un ancien château que le douzième siècle avait vu dans sa splendeur. Au delà encore, sous une légère vibration de la longue lunette, mon regard franchissait le duché de Bade pour entrer dans celui de Hesse-Darmstadt. Les vallées plantureuses de Birkenau, peuplées d’immenses troupeaux de vaches et de moutons, m’apparaissaient au dernier plan.

Imprimant alors de gauche à droite un brusque mouvement de rotation à l’instrument, je repris la route que nous venions de parcourir; je remontai le Necker de Ladenburg à Heidelberg. Modérant mon essor, je me contentai de suivre la ligne du Necker; j’y exerçai mon droit de visite sur les passagers qui traversaient la rivière dans les longues barques du pays, à quatre rameurs: j’y assistai à tous les détails du labeur champêtre; j’y étudiai le système pratique des laboureurs et des batteurs en grange de l’ancien Palatinat, comme si j’y eusse été dépêché officiellement par un de nos comices agricoles. Charmant voyage, où, sans fatigue, je pus descendre au fond des vallées, escalader les montagnes, franchir des espaces qui eussent épuisé les forces d’un touriste de vingt-cinq ans, le tout, sans bouger de place, et moyennant la somme de quelques misérables kreutzers.

D’autres tableaux, plus agréables encore, captivèrent bientôt mon attention. Sans escalade ni bris de clôture, je pénétrai dans une chambre où, les doigts entrelacés, se tenait un couple d’amoureux, _verlobtes_ ou non. Un instant après, à la hauteur d’Heidelberg, dans un beau site, sur une verte pelouse, derrière laquelle s’élevait l’abbaye de Neuberg, j’apercevais une femme charmante, en élégant costume de ville. Rarement figure me fut plus sympathique; je restai longtemps à la contempler; plus qu’il n’était convenable, peut-être; mais elle s’en doutait si peu! Et quand Antoine, étonné de ma longue station sur un même point, voulut prendre ma place, j’abaissai l’objectif.

«Je ne vois que des canards barbotant dans une mare, me dit-il.

--C’est cela,» lui répondis-je.

En quittant l’Observatoire, nous jetâmes un dernier regard sur la rivière; du bateau et de ses occupants rien n’apparaissait plus. Tout en descendant la petite montagne, les deux cousins s’évertuaient à qui mieux mieux sur le compte du Yankee. «Décidément, disait Junius, je ne sais que penser de la liberté américaine, surtout dans ses États à esclaves; quant à son égalité, elle pourrait bien n’être que l’abaissement à niveau du sens moral et intellectuel, si j’en juge d’après ce monsieur.»

J’eus la fâcheuse idée de vouloir entrer dans leur conversation par un petit discours prémédité; je n’étais pas fâché de prouver à notre diplomate que moi aussi je pouvais atteindre à la phrase de portefeuille.

De ce ton qui commande l’attention, et sans prévoir ce qui devait s’ensuivre:

«Je ne suis guère bien disposé envers John Bull, leur dis-je; il manque généralement d’aménité; quant à son frère Jonathan, dont nous venons d’avoir un si triste échantillon sous les yeux, je le déclare, il m’est complétement antipathique. C’est un sauvage! Qu’il soit greffé sur souche anglaise, française ou allemande, qu’il ait puisé sa séve première à Paris, à Londres ou à Bruxelles, peu importe, il fleurit mohican. Si jamais la barbarie disparaissait du monde, ce n’est plus par le nord qu’elle nous reviendrait; nous la verrions sortir de ces républiques de Lynch, du sein même de cette prétendue civilisation des États-Unis.»

J’étais assez content de la forme rhétoricienne donnée à ma pensée; j’en étudiais complaisamment l’effet sur le visage de mes compagnons, quand tout à coup, au détour du chemin de Seckenheim, un homme parut, hérissé, menaçant. C’était notre Yankee.

«Monsieur, vous m’avez traité de manant, de sauvage et d’_échantillon_.... de plus, vous venez d’insulter à la libre Amérique, dont je suis un des citoyens, et....

--Voyons! que voulez-vous encore? s’écria Antoine en l’interrompant avec sa rudesse des grands jours. D’abord, en parlant de votre libre Amérique, monsieur n’a été que l’écho de mes propres paroles, et ce n’est pas lui qui vous a traité de manant, c’est moi!»

Sans tenir compte des paroles d’Antoine, le Yankee, les yeux toujours fixés de mon côté, répéta:

«Vous venez d’insulter à la libre Amérique! Si j’avais mon revolver, votre compte serait déjà réglé! Nous nous reverrons, monsieur!»

Et il s’éloigna.

En vérité, le séjour d’Heidelberg me portait malheur; la veille, un garnement d’écolier s’acharnait après moi sans rime ni raison; aujourd’hui, c’était le tour d’un autre malappris, moins excusable encore.

Tous trois silencieux, comme nous nous dirigions vers Seckenheim, qui n’était plus qu’à quelques centaines de pas de nous, Junius, s’épointant la moustache, dit à Antoine:

«Décidément, il n’est pas aimable.

--Non.»

Moi, je songeais au duel quasi inoffensif des étudiants d’Heidelberg; je crois que je me serais résigné à en passer par là.

A Seckenheim, la place illustrée par la victoire du Palatin porte encore le nom de _Friedrichs-Feld_ (le champ de Frédéric). C’est aujourd’hui un champ de luzerne et de betteraves, d’apparence assez maigre. Une grande bataille ne suffit pas à féconder indéfiniment la terre.

Les chemins de fer de Mannheim et d’Heidelberg s’embranchent à Seckenheim; un train se préparait à partir pour cette dernière ville; nous y montâmes; vingt minutes après nous étions de retour à l’hôtel du _Prince Charles_.

VIII

Conciliabule.--Autres renseignements sur le Yankee.--Trois duels.--Départ précipité.--SCHWETZINGEN.--Incidents inattendus.--J’encours de nouveau les mépris de Jean.

«Prépare le paquet de ton maître et le tien, dit Antoine à Jean, qui, comme toujours, se tenait à la porte de l’hôtel, observant les mœurs de l’étranger.

--Mais le train du soir ne part qu’à huit heures, lui fis-je observer, et il en est quatre à peine.

--Qu’importe! il est bon de se mettre en mesure à l’avance.

--Non, non! repris-je avec fermeté; je partirai à huit heures, pas une minute avant. Je devine ta pensée, mon bon Antoine, mais je ne veux pas avoir l’air de fuir devant cet homme!»

Junius appela le keller qui nous avait déjà renseignés sur l’Américain; tous quatre nous montâmes à notre numéro 7, tandis que mon fidèle Jean, demeuré immobile, semblait enfanter des suppositions plus terribles les unes que les autres.

«Charles, dit Junius au keller, qu’il avait connu autrefois à Paris, garçon au café Cardinal, vous nous avez renseignés ce matin sur les goûts de ce Van Reben touchant la chasse et la pêche; nous savons maintenant ce qu’il vaut du côté du chant et de la natation; mais ne sauriez-vous rien de son caractère intime, de ses habitudes de gentleman, ainsi qu’il se plaît à se désigner lui-même?»

Le keller interpellé mit un doigt sur sa bouche, puis, après avoir jeté un coup d’œil du côté de la porte, se rapprochant de Junius: «Entre nous, monsieur de Minorel, lui dit-il à demi-voix, je crois que le caractère de l’Américain n’est pas des meilleurs. On parle d’une jeune fille méchamment compromise par lui....

--Je lui passe ses galanteries, dit Antoine; mais il est colère, querelleur, n’est-il pas vrai?

--Affreusement querelleur, répliqua le keller. On parle aussi de trois duels dans une même journée avec un même adversaire!

--Diable! Se sont-ils battus à la mode d’Heidelberg?

--Non pas! L’affaire s’est passée à Strasbourg, il y a comme qui dirait une huitaine; ils se sont d’abord battus à l’épée; l’autre, qui est un malin, l’a désarmé; ils ont continué au pistolet, à vingt-cinq pas, en s’avançant à volonté. L’Américain a tiré le premier et a manqué son coup; l’autre, qui avait ménagé son feu, est arrivé jusqu’à lui, en le sommant de faire je ne sais quelle déclaration, sans quoi il allait l’abattre comme un chien. L’Américain a refusé.

--Ah çà! il est donc brave, ce brigand-là? s’écria Antoine. Ensuite?

--Ensuite, reprit le keller, l’autre, qui est non moins brave, et plus bon enfant que lui, n’a pas voulu le tuer à bout portant, et comme il tenait toujours à avoir sa déclaration, il lui a proposé une troisième manière de duel.

--Au sabre, alors?

--Au fusil?

--Non, messieurs; aux dominos. Le perdant devait se brûler la cervelle lui-même. La partie était en deux manches. Le bon enfant, qui est un fin joueur, a gagné la première; M. Van Reben, qui s’y entend aussi, a gagné la seconde; mais à la belle, il a été fait gribouille. Cependant il ne s’est rien brûlé du tout. Il faut croire qu’il a mis les pouces puisque M. Brascassin s’est déclaré satisfait.

--Brascassin! nous écriâmes-nous tous trois à la fois.

--Oui, c’est avec M. Brascassin, notre marchand de vin de Champagne, que l’Américain a eu ses trois affaires, et il pourrait bien y en avoir une quatrième, car aujourd’hui on a rencontré M. Brascassin à Heidelberg, en compagnie d’une dame, dit-on....»

Une voix, montant du bas de l’escalier, appela Charles, qui nous quitta brusquement en poussant un cri tudesque répondant sans doute au: _Voilà! voilà!_ de nos kellers parisiens.

Dès que nous fûmes seuls: «Tu vas partir, et sur-le-champ, me dit Antoine. Et comme je refusais de partir sans lui: C’est pour le coup, ajouta-t-il, que cela aurait l’air d’une fuite, d’une débâcle générale. Sois tranquille, Junius et moi nous apaiserons le monstre. Pars en paix, je n’ai nullement envie de risquer une vie aussi précieuse que la mienne, de retarder le progrès des sciences d’un siècle peut-être, pour le vain plaisir de suspendre à ma ceinture de guerre la chevelure de ce Mohican.

--Mais où veux-tu que j’aille, à cette heure?

--Allez à Schwetzingen, me dit Junius. Si le château d’Heidelberg est l’Alhambra de l’Allemagne, celui de Schwetzingen en est le Versailles. On ne vient point ici sans le visiter.»

Je résistais encore, quoique fort troublé, je l’avoue, à l’idée de ce farouche Van Reben qui pouvait faire retour d’un instant à l’autre, quand la porte s’ouvrit comme sous un ouragan. Mon vieux Jean, un paquet sous chacun de ses bras, le bridon de ma boîte de fer-blanc passé autour de son cou, pâle et le visage décomposé, entra tout à coup:

«La voiture est en bas; partons! partons! il n’y a pas un moment à perdre! s’écria-t-il.

--Et qui nous presse tant? lui dis-je.

--Monsieur! monsieur! voulez-vous donc nous faire massacrer par la populace?»

Je jugeai le péril bien grand, puisque mon vieux serviteur, en s’adressant à moi, avait négligé l’emploi de la troisième personne.

Antoine me poussait vers l’escalier, une voiture stationnait devant l’hôtel, et je ne savais encore comment je m’y trouvais installé, quand j’entendis Junius crier au cocher: «A Schwetzingen!»

Nous roulions depuis une demi-heure Jean et moi, tous deux absorbés dans nos pensées, lorsque, m’apostrophant d’une voix pleine d’émotion, les yeux larmoyants et la poitrine gonflée de soupirs:

«C’est donc bien vrai, me dit-il, monsieur l’a tué?

--Qui ai-je tué, vieux fou? lui criai-je.

--Oh! que monsieur n’essaye pas de le nier, je sais tout. Monsieur est rentré à l’hôtel avec un visage trop je ne sais quoi, pour qu’il n’ait pas été de mon devoir d’écouter à la porte quand il s’est enfermé avec ces messieurs Minorel. Vous parliez d’une querelle avec cet Américain, de combat à l’épée, au pistolet. Aussi quelle idée d’aller s’attaquer à un Américain!... Monsieur n’est cependant pas sans savoir qu’il y a de ces gens-là qui sont anthropophages. Enfin, il est mort; et nous voilà forcés de fuir pour éviter la justice; et tout cela, encore des histoires de femmes, j’en suis bien sûr....»

J’imposai silence à Jean; mais des larmes coulaient le long de ses joues, et son grain de beauté rutilait d’un éclat extraordinaire. Quoiqu’il ne soit pas d’usage de présenter sa justification à son domestique, il est des cas où le cœur autorise ce que la règle interdit. Pour mettre fin à toutes ses angoisses, à ses lamentables suppositions, je l’instruisis des principales péripéties de mon voyage. Encore un à qui je contai mon histoire! Non sans peine, je vins à bout de le persuader que je n’avais été ni un joueur, ni un séducteur, ni un spadassin; que si Thérèse Ferrière avait été séduite, enlevée, soit par un jeune, soit par un vieux, je n’étais ni ce vieux ni ce jeune; quant à l’Américain, s’il s’était battu à l’épée, au pistolet, et même aux dominos, ce n’était point avec moi; enfin, je me justifiai si bien, que Jean m’avait rendu son estime lorsque nous arrivâmes à Schwetzingen. (Prononcez _Chouettzinng_.)

Des rochers, des grottes sauvages, des ruines romaines, des temples grecs, une mosquée turque, un peuple de statues en marbre de Carrare ou en grès rouge, en bronze et même en plomb; de magnifiques allées, des parterres, des labyrinthes, des boulingrins, des jets d’eau, des cascades, de grandes pelouses et un petit lac, tel est Chouettzinng. (Écrivez _Schwetzingen_.)

Mais toutes ces belles choses n’avaient pas le pouvoir d’éveiller en moi le moindre sentiment d’admiration; je songeais à mon cher Antoine, je songeais au Yankee, tous deux peut-être aux prises en ce moment.

Tandis que Jean restait en extase devant une grande volière où des oiseaux de toutes sortes, perchés sur des branches, jetaient l’eau par leur bec entr’ouvert, dirigeant leur commune aspersion contre un énorme hibou, qui, ramassé sur lui-même au milieu d’un bassin, leur renvoyait, de bas en haut, tout autant de liquide qu’il en recevait d’eux de haut en bas, j’étais entré dans une charmante habitation, située du même côté, et appelée, je crois, _la Maison des Bains_. J’en franchissais le péristyle, lorsque j’entendis une exclamation; un homme se dirigeait de mon côté, la figure rayonnante et la main tendue. Cet homme, c’était Brascassin!

Je fis un mouvement de surprise et même de recul. Je me rappelais ses torts à mon égard, notre égarement prémédité à travers la forêt Noire.

«Cher monsieur Canaple, me dit-il, mille fois soit bénie cette rencontre; j’ai un grand service à vous demander. Le temps me presse; voici le fait. Je viens d’arriver ici avec une jeune dame, laquelle se dispose à se rendre ce soir même à Francfort. Elle ne peut convenablement voyager seule, surtout la nuit, cela est impossible. Quant à moi, une affaire importante, très-importante! me rappelle à Heidelberg.... Vous avez sans doute l’intention de visiter Francfort?»

Et, sans plus de façon, Brascassin me proposa de devenir le cavalier servant de sa dame, une dame fort honorable, disait-il. Sur ce dernier point, je doutais fort. Dans ma conviction, son honorable compagne, c’était Thérèse, Thérèse qu’il voulait momentanément confier à ma garde. Cette idée me révoltait; quel rôle prétendait-il donc me faire jouer? Tandis qu’il parlait, un refus net, formel, brutal, me montait aux lèvres; et cependant déjà ma main avait pressé la sienne et, sous l’empire d’une seule pensée, mon refus brutal se métamorphosait en une acceptation complète.

C’est que je voyais en Brascassin le vainqueur du farouche Van Reben; c’est que moi aussi j’allais avoir un service à lui demander; il retournait à Heidelberg, il fallait qu’il me répondît de la sûreté d’Antoine. Puis, qui sait? grâce à mon intervention providentielle, peut-être la fille de mon ami Ferrière pouvait-elle encore être sauvée!... Enfin, l’avouerai-je? à ces idées généreuses s’en mêlait une d’un ordre moins élevé. Pendant la route, Thérèse ne pouvait manquer de me prendre pour confident, et tous les mystères de la maison Lebel allaient se dévoiler pour moi.

Nos propositions mutuelles faites et acceptées, solennellement ratifiées par une nouvelle poignée de main, une femme charmante, en élégant costume de voyage, entra dans la pièce où nous nous tenions. J’avais peine à en croire mes yeux; c’était la belle personne que, du haut de l’Observatoire de Gespell, quelques heures auparavant, j’avais vue se promener sur les pelouses de Neuberg. A ma surprise de la retrouver à Schwetzingen, une bien autre surprise devait s’ajouter: Brascassin alla à sa rencontre et me présenta à elle en qualité de son futur compagnon de voyage jusqu’à Francfort.

Toutes mes suppositions sur Thérèse étaient à vau-l’eau. Moi, par excellence, l’homme timide et maladroit avec les femmes, je m’étais fait le vassal, le guide, le protecteur de cette imposante étrangère, que je n’avais jamais aperçue qu’à travers un télescope. Ah! si j’avais pu rétracter mon engagement!... Il n’était plus temps. L’heure pressait; pour commencer mon rôle de cavalier servant, je dus offrir mon bras à la belle dame.

Nous descendions les quelques marches d’un portique corinthien pour regagner le parc, quand je vis devant moi un homme pétrifié, la bouche grande ouverte et les bras étendus en croix. C’était mon vieux Jean. Je lui fis signe de nous suivre; il nous suivit, mais de loin, et me voyant monter en voiture avec l’étrangère, le front chargé de nuages, il prit place auprès du cocher.

A la station du chemin de fer, peu soucieux de notre compagnie, il se casa dans un wagon de seconde classe.

Vers neuf heures du soir, ma jolie compagne et moi nous faisions notre entrée à Francfort par la porte du Taunus, et nous installions dans un même hôtel, sur la place de la Parade.

Ainsi se termina cette longue journée aux aventures. Mais de nouveau j’avais perdu la confiance de Jean; de nouveau il me voyait replongé dans des intrigues de femmes, et cette fois il ne m’était plus permis de le désabuser! C’était le secret de Brascassin, non le mien; si peu le mien, qu’à ce secret je ne comprenais rien encore.

IX

FRANCFORT.--Le gué des Francs.--HANS DU SANSONNET.--Les millionnaires.--La Judengasse.--La mère des quatre Rothschild.--La maison de Gœthe.--Rencontre avec Méphistophélès.--Lili et Bettina.--Visite au Rœmer.

Vers la fin du huitième siècle, par une belle et fraîche matinée de juin, un jeune garçon, sabotier de son état, pour le moment oiseleur par amour, avait étendu ses filets et fixé ses gluaux le long de la rive droite du Mein. En face de lui, de l’autre côté de la rivière, s’étendait cette immense forêt hercynienne dont la traversée, au dire de César, exigeait soixante journées de marche. Abrité derrière une roche, notre adolescent sifflait, pipait, imitant de son mieux le chant des oiseaux qu’il espérait attirer dans ses piéges, soit de la plaine, soit de la forêt. A sa blonde fiancée il avait promis de rapporter un rossignol, ou tout au moins un sansonnet. Mais rien ne répondait à ses appels. Il s’étonnait, il s’irritait de ce silence complet, continu, inaccoutumé, quand un léger gazouillis s’éleva des buissons de la plaine et des roseaux du fleuve. A ce gazouillis, des lisières de la forêt répondit le roucoulement des ramiers; notre oiseleur se frotta les mains; mais au chant des oiseaux venait de succéder un bruit sourd et profond, semblable à celui que fait le vent s’engouffrant dans les hautes futaies. Cependant pas une feuille ne bougeait aux arbres. Sous les buissons comme sous les roseaux, tout était redevenu muet, et, au lieu de rossignols et de sansonnets, des milliers d’oiseaux de proie volaient éperdus sur la cime des chênes et des sapins. Tout à coup, des hurlements, des vagissements, des bramements retentirent en cris de détresse.

Notre oiseleur-sabotier, chrétien depuis un an à peine, et non déshabitué de ses anciennes croyances, pensa que le dieu Thor, armé de sa lourde massue de fer, venait de se mettre en chasse. Il releva ses filets en toute hâte, et s’enfuit. Mais le jeune homme était curieux (je ne l’en blâme pas); parvenu au sommet d’une colline, il fit taire un instant sa frayeur et se retourna.

La vieille Hercynie, prise d’un haut-le-cœur, semblait vomir à la fois tout ce que dans ses vastes enceintes elle contenait de cerfs, de loups, de lynx, de sangliers, d’ours et de taureaux sauvages. Il put les voir, inoffensifs les uns envers les autres, ralliés par une terreur commune, errer pêle-mêle aux abords de la forêt. Les lièvres, les renards, les putois leur trottaient entre les jambes sans exciter leur colère ni même leur attention. Puis, tous rentraient sous les hauts taillis, pour en ressortir aussitôt en recommençant leur effroyable symphonie.

Plus expérimentée qu’eux, plus effrayée peut-être, une biche, au pelage fauve, l’œil inquiet, la narine ouverte, l’oreille au vent, au lieu de retourner sur ses pas, s’avança jusqu’aux bords du fleuve. Après l’avoir interrogé du bout de ses fuseaux, elle le franchit, non à la nage, mais à gué, car sur ce point existait un gué, qui non-seulement aida le pauvre animal à mettre les flots du Mein entre lui et le danger, mais, par voie d’imitation, rendit le même service à un grand nombre de personnages bien autrement importants.

Du haut de son éminence, l’oiseleur-sabotier, qui ne songeait plus guère alors ni aux rossignols ni aux sansonnets, ni peut-être à sa blonde fiancée, vit, à travers les branchages, apparaître une foule de figures plus hideuses encore que celles des ours et des sangliers. Il crut à une invasion de l’Olympe scandinave. Ses anciens dieux, par lui récemment désertés, venaient lui demander compte de son apostasie.

Ces dieux vengeurs n’étaient autres que de pauvres soldats francs mis en déroute par un ennemi supérieur en nombre, comme on disait déjà au huitième siècle. Avant de marcher au combat, dans la louable intention d’inspirer la terreur à leurs ennemis, ils s’étaient revêtus de la peau de toutes sortes de bêtes féroces, moyen qui leur avait peu réussi cette fois, et, serrés de près par un vainqueur acharné et impitoyable, ils prévoyaient tristement que le Mein allait leur servir à tous de tombeau, quand le passage de la biche au pelage fauve signala une voie de salut.