Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 24

Chapter 243,751 wordsPublic domain

Les étudiants d’Heidelberg, Badois, Autrichiens, Prussiens, Saxons, Bavarois, Hessois, Wurtembergeois ou Hambourgeois, sous prétexte de constater leur nationalité, portent en sautoir, entre le gilet et la chemise, de jolis rubans de diverses couleurs, ce qui leur donne un faux air de francs-maçons, ou de hauts dignitaires d’un ordre quelconque. Sous le nom peu euphonique de _Landmannschaften_, ils forment entre eux différentes associations. J’avais alors sous les yeux les membres d’une _Landmannschaft_, avec le costume de rigueur, la redingote à brandebourgs, les grandes bottes et la petite casquette à visière imperceptible; mais portaient-ils la cicatrice voulue? J’étais à trop grande distance pour vérifier le fait. En attendant l’heure de l’initiation, les uns buvaient leur chope de bière, les autres chantaient le _Gaudeamus_; ceux-ci s’escrimaient au fleuret moucheté, ceux-là semblaient déclamer des vers ou argumenter sur une thèse de philosophie. Tous fumaient.

Bientôt mon attention se concentra tout entière sur un visage de connaissance. C’était mon élève en pharmacie, l’homme au mouron, l’homme à la pluie d’argent. Évidemment, il jouissait d’une certaine considération parmi ses jeunes confrères, qui ne l’abordaient que d’un air circonspect et faisaient volontiers cercle autour de lui.

Tandis qu’avec un surcroît de curiosité j’examinais ce pharmacien mystérieux, un grand mouvement se fit dans la salle, on démasqua la muraille principale, où figurait en relief un semblant de temple grec; une chaise fut placée sur une table, comme un trône sur une estrade. Un des plus âgés de la bande, un étudiant de dixième année, je suppose, y prit place en qualité de président. La cérémonie allait commencer, et je m’applaudissais de pouvoir, à Heidelberg, aussi bien qu’à Épernay, jouir d’un spectacle interdit aux profanes, quand un _frère terrible_ s’avança vers la croisée qui nous faisait face! Fronçant le sourcil, et m’adressant un regard provocateur: «Mort aux philistins!» s’écria-t-il; et la fenêtre refermée avec fracas nous ramena Junius et moi au simple tête-à-tête.

Chassés du temple ou plutôt de l’estaminet, nous poursuivons notre course vers la place de Louis, devant laquelle s’élèvent les bâtiments de l’Université. Nous ne pouvions pénétrer dans le sanctuaire sans un guide. Notre guide était un sous-portier, grand garçon maigre, de vingt-cinq à vingt-six ans, portant une chemise de couleur et une cravate rouge; pour le reste, tout vêtu de noir jusqu’au bout des ongles.

L’Université d’Heidelberg se divise en six facultés: la théologie, la jurisprudence, l’économie politique, la médecine, la philosophie, et les beaux-arts, fils d’Apollon, comme nous le dit notre sous-portier.

A vrai dire, la philosophie et la théologie, en guerre ouverte l’une contre l’autre, s’annihilant l’une par l’autre, on ne devrait plus compter que quatre facultés à Heidelberg. Cependant les théologiens ont eu beau lancer les foudres de leurs Églises sur la tête des philosophes, les philosophes faire éclater leurs négations incendiaires sous les pieds des théologiens, les deux chaires, quoique un peu fracassées, restent debout.

C’est dans la chaire vide qui se dressait devant nous que l’incrédulité avait été prêchée publiquement avec autorisation de M. le maire.

Junius, me sachant peu versé dans ces matières, crut devoir m’expliquer comment, vers la fin du dernier siècle, quelques hardis novateurs s’étaient déclarés disciples de Voltaire; mais ainsi que l’âne imitant les gentillesses du chien, avec leur pesanteur allemande, ils brisèrent ce que le maître n’avait fait qu’écorner. Déroulant alors devant moi la grande _Genèse_ philosophique de l’Allemagne, il me dit comment Kant, auteur du rationalisme, engendra Fichte, auteur du panthéisme, qui engendra Schelling, et le naturalisme, qui engendra Hegel, et l’athéisme, qui engendra enfin Feuerbach, le diable en personne.

Effrayés de leur propre audace, d’abord obscurs et inintelligibles à dessein, ces inspirés de l’enfer ne sortaient de leur nuage que devant leurs adeptes. Durant cette première période, la démoralisation, résultant de leurs doctrines, ne descendit pas vers le peuple; elle remonta vers les lettrés, et jusqu’aux princes, dont la politique s’en ressentit fatalement; aujourd’hui, le mal est partout.

Je savais Junius peu bienveillant envers les philosophes. Plus effrayé que convaincu, et ne pouvant admettre que ces braves buveurs de bière, si calmes, de mœurs si douces en apparence, fussent tous des réprouvés, j’espérais que notre jeune sous-portier, dont l’œil ne manquait pas d’intelligence et qui avait paru écouter Junius avec une grande attention, allait protester contre l’anathème lancé sur son pays. Loin de là, par un hochement de tête approbatif, il semblait l’encourager à poursuivre. Celui-ci n’y manqua pas, et, toujours dans l’intérêt de son avenir, prolongeant ses exercices oratoires, il finit par conclure que l’Allemagne, aujourd’hui réduite à un état morbide, incurable, par défaut de croyances, reniant toute autorité légitime sur la terre comme dans le ciel, n’était plus, selon l’expression d’un de ses philosophes repentis, qu’un grand _Hôtel-Dieu, sans Dieu_.

«Eh bien! cher monsieur Canaple, me dit ensuite Junius, ne vaut-il pas mieux s’agenouiller devant le calvaire grotesque du vieux cimetière de Bade, que de mettre sa foi en de pareils apôtres?»

Engourdi, attristé par cette dissertation aussi maussade que grave, j’hésitais à lui répondre, lorsqu’un chœur, entonné à demi-voix, sur un rhythme plein de franchise, glissa le long des murs et arriva jusqu’à nous, semblable à ces souffles rafraîchissants qui, au matin, nettoient la face nuageuse du ciel.

Presque aussitôt une bande d’étudiants traversa la salle que nous occupions. Distrait par l’interrogation de Junius, par mes propres pensées, je ne songeai point à passer en revue les joues plus ou moins cicatrisées qui défilèrent alors devant moi. Les étudiants avaient disparu, mais leur refrain mélodique résonnait de nouveau sous les hautes voûtes des corridors. J’en demandai la traduction au jeune homme maigre, notre guide:

«Qui n’aime ni le vin, ni l’amour, ni le chant, Celui-là n’est qu’un sot, pis encore, un méchant!

me répondit-il.

--Et quel est l’auteur de ce joyeux distique?

--Maître Martin Luther,» me dit le sous-portier, après s’être incliné révérencieusement.

Pour cette fois, je donnai le pas aux théologiens sur les philosophes.

A Paris, s’il m’arrive de visiter la bibliothèque de l’Arsenal ou celle de la rue de Richelieu, une sensation étrange s’empare de moi. Au milieu de ces amas innombrables de livres, respirant cette atmosphère poudreuse, où flottent, sous forme corpusculaire, les éléments épars de toutes les connaissances humaines, il me semble qu’autour de moi des mots se croisent, des pensées s’entre-choquent. Parfois même, si à travers les volets mal clos des hautes salles se projette une fusée de lumière, j’y vois de purs esprits microscopiques monter et descendre une petite flamme au front. Je tressaille aux attouchements de cette foule de génies illustres qui m’environnent; la science me pénètre par les pores, et quand je sors de là, à coup sûr, j’y ai gagné quelque chose par absorption; certains lobes de mon cerveau se sont élargis; je me sens plus lucide, moins ignorant que lorsque j’y suis entré.

Rien de pareil ne m’est arrivé en visitant la bibliothèque de l’université d’Heidelberg, la fameuse bibliothèque palatine. Tous les livres que j’y ai vus alignés portent un titre allemand.

«Nous serait-il possible d’assister à quelque cours, à quelque conférence d’étudiants? demandai-je à notre guide.

--Les uns sont déjà fermés, les autres ne sont pas encore ouverts.»

Telle fut sa réponse.

Les étudiants d’Heidelberg ne sont décidément visibles qu’au café.

Cependant j’entendais remuer, j’entendais parler dans une salle voisine. La porte en était entr’ouverte, j’entrai. C’était le laboratoire de physique et de chimie. Pas un élève ne s’y montrait; mais un homme en lunettes vertes avec coquilles de soie noire, vêtu d’une blouse de roulier et portant des souliers vernis, était en train de monter une grande machine de cuivre, aidé dans sa besogne par un jeune homme blond. Un troisième, en manches de chemise, avec un tablier de cuisinière autour des reins, courbé sur un fourneau, soufflait le feu avec sa bouche, tout en distribuant des charbons à la main. Nous allions battre en retraite, par respect pour la science; l’homme au tablier de cuisine se redressa, se tourna vers nous et poussa un cri de surprise.

C’était Antoine, notre ami et cousin Antoine Minorel, qui n’avait déserté le _Prince Charles_ de si bon matin que pour rejoindre son collaborateur, M. Hunter, professeur de physique à l’Université.

«Tiens! nous dit-il, déjà levés?

--Il est onze heures bientôt, lui répliquai-je.

--Pas possible! Comme le temps passe vite à souffler le feu! mais attendez-moi. Et se tournant vers l’homme aux lunettes vertes: Hunter, je compte sur vous pour les préparations convenues. A ce soir les grandes expériences.

--Comment! m’écriai-je; mais ce soir nous quittons Heidelberg, n’est-ce pas décidé?

--Quand il s’agit d’élucider un grand problème qui tient le monde savant suspendu sur un abîme de doutes, reprit Antoine de son ton le plus grave, vas-tu donc me marchander quelques heures de plus ou de moins? Sais-tu, homme frivole, que le prisme, à qui jusqu’à présent on avait accordé les sept couleurs primitives, et même plus, n’en contient en réalité que trois? Nous sommes en train de le prouver.

--Cela m’importe peu!

--Quoi! cela t’importe peu? mais, bourgeois barbare, si le succès répond à nos espérances, nous prouvons du même coup que, depuis les premiers jours du monde, l’arc-en-ciel et le spectre solaire ont arboré le drapeau tricolore? Voyons, es-tu patriote ou ne l’es-tu pas?»

Tout en parlant, Antoine s’était lavé les mains et le visage, avait ôté son tablier, passé son paletot. Nous prenions congé de M. Hunter lorsque, semblables à une volée d’oiseaux, quelques étudiants traversèrent bruyamment le corridor; cette fois encore, il me fut impossible de résoudre mon problème, à moi, celui des joues balafrées.

Je m’en dépitais. Arrivé à la porte de sortie, au moment de donner le trinkgeld à notre guide, examinant avec plus d’attention sa physionomie humble et presque théologique, à ma profonde surprise, je découvris à la hauteur de sa pommette gauche une petite cicatrice, s’y dessinant en ligne bleuâtre.

«Qui vous a fait cela? lui dis-je; les concierges de l’Université se battent-ils donc au sabre épointé, ainsi que messieurs les étudiants?

--Je suis un pauvre étudiant d’Heidelberg,» me répondit-il.

VII

Bords du Necker.--Excentricités d’un Yankee.--Voyage à la longue-vue.--Ce qui peut résulter d’une phrase de portefeuille.

Antoine avait proposé de déjeuner à la salle commune. Selon lui, nos repas à huis clos devenaient maussades; nous n’avions plus rien d’intime à nous communiquer. J’appuyai sa proposition, bien entendu, et devant notre majorité des deux tiers Junius n’osa faire d’opposition.

En même temps qu’au menu, nous songions à l’emploi de nos instants. La tête remplie encore des hauts faits de Frédéric le Victorieux, je mis en avant une visite au champ de bataille de Seckenheim; Junius consentit. La visite à Seckenheim entraînait forcément une promenade sur les bords du Necker, bords fort accidentés et parsemés de jolis villages; Antoine proposa de la faire en bateau; il obtint l’unanimité des suffrages.

A une petite table, voisine de celle que nous occupions, se tenait un jeune homme d’une trentaine d’années, vêtu d’une longue redingote blanche, cravaté haut, le teint rougeaud et bourgeonné, portant des bagues à tous ses doigts; de son cou à la poche de son gilet une grosse chaîne d’or massive descendait. Il prenait un thé, son chapeau sur la tête et sa canne entre les jambes.

Nous avisions aux moyens de nous procurer le bateau, quand se tournant vers nous, sans que le plus petit geste de sa main vers son chapeau pût trahir chez lui la moindre intention de nous adresser un salut: «Messieurs, nous dit-il d’une voix plutôt gutturale qu’harmonieuse, moi aussi je désire faire une promenade sur l’eau; je suis gentleman, et si ma société vous agrée?...

--Pourquoi pas? lui répondit instantanément Antoine, sans qu’on eût délibéré cette fois.

--Il est bien entendu, reprit le gentleman, que nous coupons le bateau et le batelier en quatre, et que je paye mon quart?

--Accordé!

--Alors, dit-il en se levant, tandis que vous déjeunez, vous autres, je vais donner des ordres. Dans une demi-heure, vous trouverez le bateau amarré à la droite du grand pont.»

Il sortit. Nous nous regardâmes tous trois.

«Quelle idée t’est venue, dit Junius à Antoine, de nous adjoindre ce monsieur?

--Bah! il nous amusera. Vous autres, comme il dit, je vous sais par cœur. Il fallait une quatrième aile au moulin pour qu’il tournât. J’aime assez les figures nouvelles en voyage.»

Junius appela le keller:

«Charles, quelle est cette redingote blanche qui prenait son thé près de nous?

--M. de Minorel, répondit le garçon, c’est un Anglo-Américain, dont la famille est belge, et qui se nomme Van Reben.

--Mais que fait-il? quel est son état?

--Ah! dame, je ne sais pas au juste; il sonne de la trompe, il tire aux hirondelles; arrivé ici il y a huit jours avec un grand attirail de lignes et de filets, tous les matins, après son thé, il prend un bateau.

--Ah! le brigand! s’écria Antoine, il a trouvé moyen aujourd’hui de nous faire payer les trois quarts de ses frais! Que je te reconnais bien là, ô race anglo-américaine!

--Eh bien, cousin, lui dit Junius, es-tu encore ravi de t’être fait le compagnon de ce Yankee?

--Toujours! Un homme qui a quitté l’Amérique pour tirer des hirondelles sur les bords du Necker! évidemment ce doit être un original.»

Nous nous mîmes en marche vers le fameux pont d’Heidelberg; un bateau à double banquette, avec gouvernail à la poupe, y stationnait; deux bateliers l’occupaient, l’un en large pantalon de toile grise lui montant jusque sous les aisselles et l’habillant complétement; l’autre vêtu d’un bourgeron de laine, à bandes de couleur, et coiffé d’un bonnet de même étoffe. N’y apercevant pas la redingote blanche, nous allions poursuivre notre route quand une voix nous héla.

«Eh! là-bas!... vous ne voyez donc pas clair? C’est moi!»

En effet, l’homme au bourgeron de laine, c’était notre Anglo-Américain, complétement métamorphosé sous le rapport du costume. A lui aussi on aurait pu dire: «Sans votre visage, monsieur, je ne vous aurais pas reconnu.»

«Vous comprenez bien, nous dit-il tandis que nous descendions dans le bateau, que pour aller en rivière on ne se met pas à la mode de Paris. Je connais le _cant_, la _fashion_, le _high life_ tout aussi bien qu’un autre; je suis gentleman; mais la cravate blanche et les gants beurre frais sont déplacés ici, où on peut avoir besoin de mettre la main à la rame ou au gouvernail. N’est-il pas vrai, monsieur?» ajouta-t-il en s’adressant directement à Junius.

Junius ajusta son lorgnon sur son œil et l’examina effrontément de la tête aux pieds sans lui répondre un mot.

Le Yankee ne parut pas s’en émouvoir le moins du monde.

Comme nous démarrions, jetant un coup d’œil sur le petit pont du gouvernail, j’y vis étendus un revolver à six coups, une cartouchière, des lignes et des filets en nombre. Le keller ne nous avait pas trompés, notre homme était à la fois chasseur et pêcheur. Un cor de chasse complétait l’attirail. J’aime assez le bruit de cet instrument, surtout répété par l’écho des rivages et des montagnes, et l’idée d’être témoin d’une pêche ne me déplaisait pas; enfin, malgré la froideur du début, j’espérais que notre excursion sur le Necker tournerait à la satisfaction générale.

Mais presque aussitôt une odeur infecte se répandit autour de nous. Je crus d’abord à la présence d’une eau croupie sous le plancher du bateau; je mis mon mouchoir sous mon nez, Antoine roula une cigarette, Junius tira de sa poche un flacon de sels et dit: «Quelle est cette horreur?

--Ne faites pas attention, répondit notre compagnon; ce sont mes amorces de pêche, et il nous montra un seau à moitié rempli de petits vers grouillant dans du sang coagulé.

--Est-ce que vous allez nous condamner à voyager longtemps avec ces immondices? lui dit Antoine.

--Est-ce que vous allez me priver de mon droit de pêche? Chacun chez soi, chacun pour soi! Je payerai mon quart comme vous. J’appartiens à une nation libre, moi, lui répliqua l’Anglo-Américain.

--Respectez la liberté des autres, alors!

--Est-ce que je vous empêche de faire ce que bon vous semble? Chantez, dansez, jetez-vous à l’eau une pierre au cou, est-ce que je m’y opposerai, moi?

--Mais si je mettais le feu à ce bateau comme vous y mettez la peste!

--A votre aise; le bateau n’est pas à moi, et je sais nager.»

L’orage commençait à gronder entre nous.

Le batelier seul, quoique l’existence de son bateau fût en jeu, ne semblait prendre aucun intérêt à ce débat et continuait de ramer paisiblement.

«Le trouves-tu aussi aimable que tu l’espérais? dit Junius à l’oreille d’Antoine.

--Pouh! fit celui-ci; il faut voir.»

Cependant, soit qu’il tînt à justifier de ce titre de gentleman dont il s’était décoré, soit que la grosse voix d’Antoine lui inspirât quelque respect, le Yankee jeta sur le seau aux amorces un linge mouillé qui en intercepta quelque peu les émanations fétides.

J’allais l’en remercier, mais il avait pris son cor de chasse et sonnait une fanfare, ce qui mettait obstacle à toute conversation possible. Je l’ai dit, j’aime le son de cet instrument dans les circonstances où nous nous trouvions, et quoiqu’il écorchât horriblement cette éternelle et bruyante mélodie du roi Dagobert, exécutée, je crois, par tous les cors de chasse du monde civilisé ou non civilisé, j’écoutai avec assez de patience cette fanfare infiniment trop prolongée. Quant à Antoine, il fumait deux cigarettes à la fois, et Junius, la tête basse, se bouchait les oreilles de son mieux.

Le batelier, calme et placide, ramait toujours.

Tout à coup, ce dernier interrompit sa manœuvre, ralentit sa marche, vira de droite en se rapprochant de quelques-unes de ces roches vives dont le lit du Necker est parsemé. Il y avait là des lignes de fond, tendues depuis la veille. L’Américain les retira avec une grande habileté, mais avec peu de succès. Il ne s’y était pris que deux barbillons et une carpe de moyenne grosseur. Je ne lui en fis pas moins mon compliment, auquel il se montra peu sensible.

Tandis qu’il les replaçait, qu’il amorçait, je lui fis remarquer sur un bateau couvert, qui avait marché presque de conserve avec le nôtre, une jeune fille assez jolie tenant l’aviron. J’essayais lâchement de tous les moyens possibles pour apprivoiser ce lycanthrope. Il regarda la jeune batelière:

«Ah! les coquines! dit-il; si je les tenais toutes au fond de mon filet, le diable m’emporte si je le retirerais de l’eau!»

Dans ce propos brutal, je ne voulus voir d’abord que l’expression rancunière d’un amour repoussé ou trahi. Je le lui fis entendre.

«Il s’agit bien d’amour, me répondit-il brusquement; il s’agit de l’héritage de ma tante. Au surplus, mêlez-vous donc de vos affaires, vous!»

Le bateau avait repris sa marche; je portais toute mon attention sur le rivage, bordé en cet endroit de riantes collines; sur un village dont les maisons blanches et la petite église rustique se miraient dans le Necker; je regardais aussi les carpes sauter hors de l’eau, ce qui me divertissait beaucoup, quand un jet de flamme, suivi d’une forte explosion, me fit sauter à mon tour.

C’était encore notre Yankee; il tirait les carpes au vol, à coups de revolver.

«Sapristi! gentleman, lui cria Antoine en se levant de sa banquette, vous êtes insupportable à la fin!

--Allez-vous m’interdire la chasse comme vous avez voulu m’interdire la pêche? Je suis un citoyen libre de la libre Amérique; j’ai le droit de pêcher, de chasser, et même de chanter, si telle est ma volonté, et il se mit à entonner à pleins poumons une de ces chansons qu’en langage d’atelier on nomme chez nous des _scies_; seulement sa scie était de fabrique anglaise:

What comes there from the hill? What comes there from the leathery hill? Sa! Sa! Leathery hill! What comes there from the hill?

It is a postilion! It is a postilion! It is a leathery postilion; Sa! Sa! Postilion! It is a postilion

What brings the postilion? Etc., etc., etc., etc.»

Dans la poétique du genre, la chanson, toujours revenant sur elle-même, grâce à une inexorable reprise qui relie la fin du couplet à son commencement, rappelle cette célèbre cantilène française:

Ils étaient quatre Qui voulaient se battre; Y en avait trois Qui n’ le voulaient pas; Le quatrièm’ dit: «Moi je n’ m’en mêl’ pas;» Mais ça n’empêche pas Qu’ils étaient quatre Qui voulaient se battre; Y en avait trois Qui n’ le voulaient pas; Le quatrième, etc., etc.

Je cite ce morceau de poésie pour faire comprendre ce que l’égrènement de cet interminable chapelet musical, monotone, monochrome, monocorde, monophone, toujours se renouvelant sans varier jamais, et qui pourrait se prolonger durant l’éternité, cause d’agacement et d’irritation à quiconque est doué de quelque sensibilité nerveuse. Junius, dès la quinzième reprise de _It is a postilion_, s’agitait sur place, s’éventait avec son mouchoir et n’en suait pas moins à grosses gouttes; Antoine, après avoir caressé longuement sa barbe, l’avait divisée en deux pointes aiguës; fermant les yeux, de ses deux mains crispées il se retenait à sa banquette, comme dans la crainte de faire un mauvais coup; moi, j’avais tenté de me distraire par le spectacle que nous offrait le rivage fuyant devant nous; mais je ne voyais plus clair, le sommeil me gagnait, et malgré moi, je répétais tout bas:

It is a postilion! It is a leathery postilion! Sa! Sa!

«T’amuse-t-il toujours? demanda Junius à Antoine.

--Beaucoup moins,» répondit celui-ci d’une voix lugubre.

Le batelier, calme et placide, seul conservait sa même physionomie et ramait en mesure.

Tous trois, immobiles, tournant le dos au chanteur, nous apercevions à distance, sur notre droite, la ville de Ladenbourg, avec ses vieilles murailles flanquées de tourelles; sur notre gauche, au sein même de la rivière, un bloc de rocailles se montrait surmonté d’une sorte de petit monolithe avec une niche vide. Autrefois, cette niche abritait une madone, que les premiers réformateurs avaient fait disparaître. Je savais par Junius que ce monument votif signalait le voisinage du champ de bataille de Seckenheim; mais je n’avais plus conscience de moi-même: Frédéric le Victorieux ne m’était plus de rien, et mon esprit somnolent, aux sons de cette mélopée abrutissante de _It is a postilion_, se perdait dans les nuages, quand tout à coup le chanteur s’interrompit.

Tous trois, par un même mouvement de surprise, mêlé de bien-être, nous tournâmes la tête vers lui. De ce côté, une autre surprise nous attendait.

Complétement dépouillé de ses vêtements de matelot, nu de la tête aux pieds, le corps droit et allongé, les bras en l’air, les mains rassemblées, notre Américain se tenait sur la pointe du bateau, prêt à donner une tête dans la rivière.

Junius jeta un petit cri pudique et se voila le visage de son mouchoir.

Moi, je restai interdit devant ce manque de savoir-vivre, qui me parut combler la mesure.

«Batelier, cria Antoine d’une voix de trombone et en se levant de toute sa hauteur, débarrassez-nous de ce sauvage et déposez-le dans la première île déserte venue, s’il s’en trouve une dans le Necker.

--Vous êtes gai, dit le Yankee sans quitter sa position verticale et allongée; vous n’en avez pas l’air, mais vous êtes gai.»