Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 23

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Un jour qu’il avait chassé à l’oiseau dans ses domaines du Rhin, la nuit vint et les trouva tous deux errants dans les bois. Les compagnons du prince avaient cru devoir s’éloigner, par discrétion peut-être. Sous un rayon de la lune, Frédéric vit, à mi-côte, se dessiner le château de Vautsberg, dans lequel il avait été élevé. Quoique l’heure fût celle du danger, quoique le Rhin, large et profond, se plaçât entre lui et le château, il marcha en avant et, s’appuyant sur une balustrade placée près du gouffre, il resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur le vieux manoir. Mais bientôt ses yeux, en s’abaissant, rencontrèrent le fleuve, dont chaque flot semblait l’appeler sourdement, dont chaque remous semblait creuser devant lui le chemin qu’il devait suivre. Il tressaillit dans tous ses membres et poussa un cri. Effrayée, Claire s’élança vers lui et se suspendit instinctivement à son bras.

«Voici le moment venu, lui murmura-t-il à l’oreille. Claire, m’aimez-vous?»

Elle fit un pas en arrière; il la retint: «M’aimes-tu? répéta Frédéric.

--Monseigneur, ma reconnaissance vous est acquise. J’ai promis de mourir quand vous l’exigeriez, rien de plus. Je n’aime et n’ai jamais aimé que celle-là que votre générosité a rétablie dans son manoir de Tettingen.»

Sinon à la guerre, le palatin se décourageait facilement devant l’obstacle. D’ailleurs, cette fille de Souabe, il la revoyait toujours telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements délabrés et son regard fiévreux, et dans sa galanterie il avait dû près d’elle manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?

Se tournant d’autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se faire aimer d’abord, et de n’exiger l’abnégation et le sacrifice que comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche lui parut plus logique que la première; elle l’était en effet.

Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Manheim, comme à Heidelberg, des jeunes femmes, coquettes ou ambitieuses, qui à son premier mot d’amour répondirent par un cri de joie; mais essayait-il de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées, le croyant fou, à moins qu’elles n’éclatassent de rire, le supposant seulement dans son jour de belle humeur.

Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un incident vint l’en distraire, en caressant son juste orgueil de triomphateur.

Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient porté jusqu’à Rome, une princesse italienne de grand renom et de grande beauté fit un matin son entrée à Heidelberg. Frédéric la reçut comme Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l’accompagnant partout où il lui plaisait d’aller. A première vue, la princesse avait pris Claire en affection; il la lui donna pour suivante, et la pauvre enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux dans ces mêmes bois, dans ces mêmes promenades où naguère Frédéric l’entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de quelques mots de galanterie, qu’elle l’entendait aujourd’hui prodiguer à une autre.

La noble Italienne n’avait garde de s’effaroucher des tendres propos du palatin, et même de dissimuler le plaisir qu’elle en éprouvait. Elle partit cependant avant qu’il eût osé lui proposer de se jeter à l’eau en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une princesse.

Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue:

«J’ai passé l’âge où l’on trouve des femmes enamourées jusqu’à l’immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui m’attire n’habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.

--Vous voulez essayer des fleuves d’Italie, lui répondit Siegfried, lisant dans sa pensée; autant que le démon des eaux le démon du mariage vous tente aujourd’hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe; votre salut pourrait bien venir de ce côté.»

Sous prétexte d’aller faire sa paix avec le pape, Frédéric prit route en petit équipage, côtoyant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol. Comme sa chevauchée traversait de nuit le duché des Deux-Ponts, un homme s’approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l’escorte. C’était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément enrôlé parmi les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de sa jeune maîtresse:

«Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terre!... les archers de Louis le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin; ils comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses captifs de Seckenheim. Il va y avoir grand’mêlée, coups donnés et rendus; les traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre; vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!...»

Sans tenir compte du bon avis, Claire avait déjà rejoint l’escorte, prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet une troupe d’hommes qui faisait mine de vouloir l’envelopper, piquant des deux, disparaissait dans les ténèbres.

Remis de sa panique, lorsqu’il regarda autour de lui, seule, Claire l’accompagnait encore. Le reste de l’escorte, dispersé de gauche et de droite, ne rejoignit que plus tard.

Il se souvint alors du bon avis de son astrologue.

Dans cette fuite à deux, Claire de Tettingen avait eu le bras percé d’une flèche. Le prince s’entendait à soigner les blessures faites par des armes de guerre; il voulut la panser lui-même. Ce fut sa première et sa dernière préoccupation de chaque jour. Grâce à son habileté, la blessure de Claire s’était cicatrisée avant la fin du voyage.

Jusque-là, Frédéric avait soigneusement évité tous les grands cours d’eau; mais une fois en Italie, de tous les côtés, à droite, à gauche, par devant, par derrière, les fleuves et les torrents semblaient d’eux-mêmes venir à sa rencontre. Il ferma les yeux aussi bien, aussi hermétiquement qu’il put; mais une fois à Milan, dans les États de la princesse, force lui fut de les tenir grands ouverts, ne fût-ce que pour admirer celle qu’il était venu chercher à travers une si longue route.

En l’honneur du nouvel arrivant, de nombreuses fêtes furent ordonnées, fêtes nautiques, à son grand dépit, courses de bateaux, à la rame ou à la voile, luttes sur l’eau, régates, exercices des nageurs et des plongeurs les plus célèbres; tous les tritons du rivage vinrent tour à tour faire assaut devant lui. Ses promenades avec la princesse, ses parties de plaisir avaient immanquablement lieu sur des rivières ou sur des lacs; le conviait-elle à visiter ses arsenaux, ses forteresses, il lui fallait traverser d’abord le Pô, l’Oglio ou l’Adda; Frédéric eût préféré se trouver en plein champ de bataille; le choc des escadrons de guerre lui paraissait plus facile à supporter que le léger choc des flots contre sa barque; la vue d’une forêt de lances et de pertuisanes l’eût moins intimidé que ces longues files de roseaux qui, se courbant devant lui, semblaient murmurer des paroles ironiques sur son passage.

Un soir, après avoir dîné avec la princesse dans son palais de Côme, un léger esquif vint les prendre tous deux au bas de la terrasse. C’était l’heure fatale entre toutes, l’heure des sombres vertiges: la lune, alors dans son plein, éclairait les flots jusqu’au fond des abîmes; et cependant, à sa grande et bienheureuse surprise, Frédéric n’éprouva que de faibles attractions vers le gouffre. Les tiraillements de son démon ne suffirent pas même à interrompre les tendres propos débités par lui à la reine de tous ces fleuves, de tous ces lacs, de tous ces golfes. Une joie triomphale, telle qu’il n’en avait pas ressentie après ses plus grandes victoires, lui épanouit le cœur. Son dernier ennemi était vaincu. Comme il l’avait pressenti, le Rhin, le Necker et leurs affluents possédaient seuls le pouvoir de l’attirer à eux.

Sa pensée n’alla pas plus loin.

A dater de ce jour, il fut le premier à courir au-devant des fêtes nautiques. Dans une longue promenade que la princesse et lui firent sur le lac, la barque ducale portait, au grand étonnement, à la grande joie de tous, les pavillons d’Allemagne et d’Italie, et, flottantes l’une près de l’autre, les bannières armoriées de Parme et du Palatinat. De la rive, garnie de peuple, on entendait s’élever des acclamations. Le populaire saluait à l’avance l’événement qui allait lui donner pour souverain Frédéric le Victorieux.

Comme contraste à cette ivresse générale, la fille de Souabe, Claire de Tettingen, mêlée aux femmes de la suite, paraissait rêveuse, pis que rêveuse. Elle fixait sur le lac ses regards terrifiés, et des tressaillements étranges faisaient sursauter son corps. Un instant, le bruit se répandit même que, prise d’un mal subit, elle s’était laissée choir hors de la barque. Ce bruit ne parvint pas jusqu’à Frédéric, et ne put le troubler dans sa joie.... Sa joie devait être de courte durée.

Le lendemain, à la suite d’une explication assez vive avec la princesse, il quittait le Milanais, et reprenait sa route vers l’Allemagne.

En traversant le Tyrol, dans une gorge profonde où un rameau de l’Adige se perd à travers des roches, il longeait à dos de mulet une longue estacade, lorsqu’il vit la fille de Souabe faire le signe de la croix et défaillir tout à coup du côté du torrent. Il allait s’élancer.... Un des guides l’avait prévenu. Frédéric crut à un faux pas de la mule; mais les jours suivants, dans des circonstances identiques, ces mêmes accidents se renouvelèrent. A la vue de l’eau, prise d’une subite émotion, Claire ne paraissait plus maîtresse ni de sa pensée ni de ses mouvements. Le prince reconnut ces troubles d’esprit, ces attractions vertigineuses auxquelles lui-même se trouvait en proie naguère. Il se souvint des paroles du moine: «Qu’elle vienne à vous aimer, et le démon qui est en vous passera en elle.»

Il n’avait donc plus qu’à la laisser faire, et sa rançon fatale était payée. Cependant, comme il en avait usé pour lui-même au début du voyage, il renouvela l’ordre d’éviter désormais les grands cours d’eau.

Plusieurs jours s’étaient passés sans malencontre; un soir, précédant leur escorte, ils traversaient un pont étroit jeté sur l’Elzbach, petite rivière torrentueuse, qui sépare la Bavière du Palatinat; Claire poussa un cri lamentable, et lui montrant du doigt une des rives escarpées: «Le voyez-vous? le voilà! s’écria-t-elle; il m’appelle à lui!»

Et Frédéric, glacé de terreur, vit à travers la vapeur des eaux grondantes apparaître une forme humaine qui étendait ses bras vers eux.

C’était le démon du suicide.

Il retint Claire par le bras et, le pont laissé loin derrière eux, il l’aida à descendre de cheval. Elle s’assit à terre, encore palpitante d’émotion. Quand le calme lui fut revenu:

«Claire, vous m’aimez, lui dit-il.

--Oui, monseigneur,» lui répondit-elle sans hésiter et sans que sa pudeur de jeune fille se révoltât. Cet aveu d’amour, elle le comprenait par inspiration, devait se retourner contre elle comme un arrêt de mort.

Ils restaient là muets et pensifs tous deux, quand une troupe de pèlerins mendiants les aborda. Frédéric leur ayant distribué de l’argent:

«Nous prierons Dieu pour vous, noble seigneur, s’écrièrent-ils en se prosternant devant lui.

--Priez Dieu pour elle,» leur dit-il en étendant sa main vers Claire.

A mesure qu’il avançait dans ses États, de nouvelles bandes quémandeuses se multipliaient devant lui, errantes et affamées; dans les villages qu’il traversait, on eût dit que la dévastation avait passé la veille; à peine si quelques rares laboureurs se montraient dans les champs, et, quoiqu’on atteignît aux premiers jours d’octobre, pas une grappe ne pendait à travers les ceps de vigne, envahis par les ronces et les chardons.

Frédéric se reprochait d’avoir quitté le pays un peu brusquement, et sans songer d’abord à y conjurer les fléaux apportés par la guerre.

Le cœur contristé, il se rendit, non à son palais d’Heidelberg, il ne l’eût osé, mais à une de ses résidences du Rhin, qu’occupait alors son moine magicien, Siegfried.

«Vos prédictions n’ont pas toujours été exactes, lui dit Frédéric en l’abordant; mon mariage avec la princesse est à jamais rompu!

--Je le sais; après un parfait accueil, elle a refusé l’offre de votre main, dès que vous-même lui avez appris que votre neveu Philippe doit vous succéder au trône des palatins. Elle n’a pas voulu pour mari d’un souverain en viager.

--Ne m’aviez-vous pas affirmé qu’avant quatre mois j’aurais pris femme?

--Oui! sans prononcer un nom toutefois! Monseigneur, huit jours vous restent encore! Donnez à la prédiction le temps de s’accomplir. Au surplus, votre but principal n’a-t-il pas été atteint? Le démon du suicide a cessé de vous harceler; Claire vous aime enfin!

--Oui, dit le prince, et vous qui savez tant de choses, Siegfried, me direz-vous pourquoi cette fille, restée de glace sous mes propos d’amour, s’est éprise tout à coup alors que je ne songeais plus à elle?

--A elle vous songiez, monseigneur, quand vous entouriez de bandelettes son bras saignant. Maintenant, vous pouvez ordonner; avec joie elle va mourir pour vous!

--Malédiction sur ma tête s’il en était ainsi! s’écria Frédéric. Ignorez-vous donc que je lui dois la liberté, la vie peut-être?

--La vie, vous ne la lui devrez qu’après son sacrifice accompli. _Le démon qui est en elle maintenant peut revenir en vous!_

--Eh! que m’importe? Pour moi est-il si doux de vivre? Mes victoires n’ont fait qu’attirer sur mes peuples les angoisses de la faim et de la misère! au milieu de mes désillusions de toutes sortes, une femme, une seule, m’est venue en aide par son affection, et il faut qu’elle meure! et qu’elle meure sur mon ordre!

--Oui, monseigneur, il le faut.

--Moine, est-ce au nom de Dieu que tu viens de parler?

--C’est au nom du pays, c’est au nom du devoir! Le pain est rare dans le Palatinat. Vivez pour réparer les désastres de la guerre. Vous étiez le Victorieux, devenez le Nourricier!»

Deux jours après, le bruit se répandit qu’une jeune fille, pour l’accomplissement d’un vœu, devait chercher une mort volontaire dans un des gouffres du Rhin, et de tous côtés la foule accourut pour participer à l’émotion du spectacle.

Au moment de faire le sacrifice de sa vie, Claire demanda à se confesser au curé de Tettingen; il l’avait connue enfant; elle demanda aussi que son corps, retiré des eaux, fût rendu à la terre; elle exigea même que, devant elle, fût creusée la fosse où elle devait reposer jusqu’au jugement dernier. Ces tristes préparatifs achevés, elle fit ses adieux à la foule qui l’entourait, et, au milieu des cris et des sanglots de la multitude, sous les bénédictions du prêtre, elle se précipita dans le gouffre.

Durant quelques instants, on entendit la victime jeter, de vague en vague, le nom de Jésus et un autre nom, celui de sa mère sans doute. Elle disparut comme elle approchait de quelques bateaux, qui, en aval, barraient le fleuve. De l’un de ces bateaux un homme s’élança, qui plongea à plusieurs reprises. On supposa une tentative de sauvetage, qui fut généralement désapprouvée, puisqu’il s’agissait de l’accomplissement d’un vœu, d’une expiation volontaire, à laquelle les autorités du pays avaient donné leur assentiment. Des murmures s’élevaient déjà parmi cette foule, encore attendrie cependant; quelques gens plus rassis, ou mieux renseignés, firent observer qu’on était à la recherche du corps, pour le rendre à la terre, ainsi qu’il avait été dit.

Au château d’Heidelberg, dans la journée du lendemain, par un brillant soleil d’automne, sur l’invitation du prince, un grand repas réunissait les plus illustres de ses prisonniers, Ulric, duc de Wurtemberg, le margrave Charles de Bade, Georges de Bade, son frère, évêque de Metz; le duc des Deux-Ponts, Louis le Noir; et dix autres, ainsi qu’eux vaincus et faits captifs à Seckenheim. Il s’agissait de régler les conditions de leur mise en liberté.

Soumis depuis longtemps à un dur régime alimentaire, les nobles convives s’ébaudissaient en prenant place à ce festin, auquel rien ne devait manquer. Ils le pensaient du moins. Cependant, dès le début du repas, quelques-uns parmi eux, agitant leur tête de droite et de gauche, semblaient à la recherche de certaine chose qui leur faisait défaut; ils en rirent d’abord, tout en s’en communiquant l’observation entre eux, à voix basse. Plusieurs, élevant la voix, s’adressèrent aux officiers de service, qui ne bougèrent pas. Un des plus impatients (c’était Louis le Noir) saisit un valet au passage et lui formula sa demande, tout en le secouant avec rudesse. Le valet se dégagea, et on ne le revit plus.

Alors une clameur unanime, retentissante, fit le tour de la table: «Du pain! du pain! du pain!»

Tour à tour, chaque convive apostropha Frédéric, lui demandant si dans son pays il était d’usage de se passer de pain.

«Dans mon pays, messires, leur dit Frédéric d’une voix sombre, vos hommes ont si bien pillé les réserves, si cruellement maltraité la terre sur laquelle achevait de mûrir la moisson, que le pain manque à tous. Il manquera même pour vous aujourd’hui, messires. Que ce repas sans pain vous reste en mémoire, pour vous rappeler les souffrances, les misères dont vous êtes la cause! Ces souffrances, j’aurais pu, j’aurais dû peut-être, vous les faire durement expier; car, sachez-le, la femme aimée dont j’ai résolu de faire ma compagne, celle qui, ce matin même, vient de recevoir mon anneau de fiançailles, elle a failli, par votre fait, mourir faute d’un morceau de pain! Rassurez-vous, messires, ajouta Frédéric d’un ton tout à coup radouci; pour le moment j’ai de plus douces visées, et ne songe qu’à vous présenter la future souveraine du Palatinat.»

Sur un geste du prince, les portes s’ouvrirent; Claire, en riches habits, mais pâle encore de tant d’épreuves subies, entra dans la salle, appuyée sur deux dames d’honneur.

Déjà mortifiés de la leçon, les captifs se regardaient entre eux d’un air ironique, se demandant quelle était cette étrangère appelée à de si hautes destinées. Le plus arrogant de la bande, Louis le Noir, prit la parole, et s’adressant à Frédéric, le sourire aux lèvres et le poing sur la hanche:

«Beau cousin, lui dit-il, en qualité de parent, puis-je savoir de quelle famille princière est issue votre noble fiancée, et quel riche apanage elle apporte en vous épousant?

--Elle m’apporte cent mille écus d’or, dont j’ai grand besoin pour m’approvisionner de blé,» lui répliqua Frédéric; et promenant sur tous un regard hautain: «La somme, sans doute, vous semblera suffisante, messires; car, cette dot, c’est vous qui la fournirez.»

Frédéric le Victorieux épousa Claire de Tettingen dans l’église cathédrale d’Heidelberg, au milieu d’un grand concours de peuple. Ulric de Wurtemberg et Charles de Bade servirent de témoins à la mariée; Louis le Noir fut son chevalier d’honneur; le prince archevêque de Cologne et l’évêque de Metz officièrent.

Quelques éclaircissements sont-ils nécessaires encore à cette histoire?

L’homme qui s’était élancé du bateau au secours de Claire, c’était Frédéric. Le démon des eaux avait eu sa proie; il l’avait laissée échapper et restait sans droits sur elle.

Quant au moine Siegfried, on n’entendit plus parler de lui. En réfléchissant sur divers incidents de ce récit, il m’est venu en idée que ce magicien capuchonné, cette apparence de diable, pouvait bien n’être autre que le bon ange du palatin, revenu vers lui sous cette forme étrange.

VI

L’UNIVERSITÉ D’HEIDELBERG.--Du duel parmi les étudiants.--Les balafrés.--Encore une initiation.--Mort aux Philistins!--La chaire de philosophie.--De Kant à Feuerbach.--La bibliothèque.--Le laboratoire de chimie, et qui j’y trouvai en tablier de cuisine.

Y eut-il jamais rien de moins logique, par conséquent de plus sot que le duel? Risquer sa propre vie, que, généralement et non sans raison, on estime chose fort précieuse, puisque sans elle on n’est guère à même d’apprécier les autres bonnes choses de ce monde, la risquer contre la vie d’un autre, qu’on n’estime rien, dont on ne peut rien faire, n’est-ce point là un calcul insensé? Je comprends le duel au moyen âge; c’était le jugement de Dieu; alors, Dieu combattait avec le juste contre l’injuste, avec le bon contre le méchant; on en avait la ferme conviction. Aujourd’hui que le tribunal de Dieu est clos pour ces sortes d’affaires, pourquoi nos tribunaux ordinaires ne suffiraient-ils pas à les régler? Pourquoi s’en remettre au hasard de l’épée ou du pistolet, souvent plus favorables à l’habileté qu’au bon droit? Un arrêt est toujours moins dangereux qu’une balle de plomb, et d’ailleurs on en peut appeler.

«Mais il est des offenses qu’on doit craindre d’ébruiter, nous dit-on; dame Justice, même à huis clos, incline quelque peu au bavardage, comme ses honorables interprètes messieurs les avocats.»

Ah! que voilà une bonne raison qui me touche peu! Quoi! vous vous souffletez publiquement, vous choisissez quatre témoins qu’il faut d’abord mettre au courant du fait; vos quatre témoins ont des amis intimes qu’ils ne manquent pas de consulter sur la gravité du cas; il y a des pourparlers, des explications, puis le tapage des armes à feu; après quoi, les journaux et même les tribunaux se mêlent de votre affaire secrète, quand déjà il y a mort d’homme ou quelque membre fracturé. Le beau résultat! Je le répète donc, de toutes les folies d’ici-bas, le duel est aujourd’hui la plus illogique et la plus stupide; eh bien, à Heidelberg, je me suis presque réconcilié avec le duel.

Les étudiants de cette ville, fort susceptibles sur tout ce qui touche au point d’honneur, à la suite d’une querelle, d’un démenti, d’une rivalité d’amour, endossent tout d’abord leur habit de combat. Cet habit de combat rappelle assez bien l’armure des anciens chevaliers, sauf qu’au lieu de fer on y emploie la laine, la carde, la bourre et la filasse; on les plastronne, on les capitonne du haut en bas; on leur met des brassards et des cuissards d’étoupe, du coton dans les oreilles, et par-dessus les oreilles, ne laissant à découvert qu’une petite partie de la joue gauche ou de la joue droite, à leur choix. Ainsi caparaçonnés, on arme les deux adversaires d’un sabre épointé, et chacun s’escrime de son mieux à qui fera à l’autre une légère entaille, joue gauche ou joue droite.

Ramenée à ces règles de modération et de savoir-vivre, la lutte, je l’avoue, ne m’inspire plus la même horreur. C’est simplement le duel de deux matelas entre eux.

Fondée en 1346, par le palatin Rodolphe, dit l’Aveugle, réorganisée en 1803 par le margrave Charles-Frédéric, dans l’heureuse main duquel se sont réunies les principautés de Bade-Dourlach, de Bade-Baden et du Palatinat, l’Université d’Heidelberg jouit dans toute l’Allemagne savante d’une réputation certes bien méritée, si on a trouvé moyen d’y simplifier toutes les sciences à l’égal de celle de l’escrime.

Je me sentais désireux de la visiter, désireux surtout de voir ses étudiants, tous légèrement balafrés. En pouvait-il être autrement?

Toujours à cause de ce paresseux soleil d’Heidelberg, je m’étais levé tard. Antoine courait déjà la ville; Junius consentit à m’accompagner au café où ces messieurs se réunissent d’ordinaire. Les _philistins_ n’y étaient point admis ce jour-là; les _philistins_, c’est-à-dire les profanes, les bourgeois, les perruques. On y procédait à des initiations. Mon désir de voir n’en devenait que plus vif. Junius, à qui tout Heidelberg est connu, me fit entrer par des jardins, communiquant à une maison située derrière le café. Du second étage de cette maison on pouvait inspecter ce qui se passait dans la grande salle, dont une des fenêtres était restée ouverte. Une fois installé, j’inspectai donc et pris mes notes.