Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 22

Chapter 223,673 wordsPublic domain

Comme Antoine, se préparant au départ, roulait une cigarette, que Junius inspectait les voûtes du caveau, je tirai le cordon; un bruit de rouages se fit entendre, un battant de l’horloge s’ouvrit, et je reçus dans la figure une longue queue de renard.... sans musique.

C’est la seule plaisanterie que se permette aujourd’hui le bouffon de Charles-Théodore.

La dame officielle nous proposa une dernière visite à la salle des armures, collection de piques et de cuirasses assez peu curieuse et en fort mauvais état.

Avant de nous en ouvrir la porte, elle s’arrêta; à travers deux murs écroulés qui se faisaient face, les deux Heidelberg, le mort et le vivant, nous apparurent dans tout leur contraste: d’un côté apparaissait le délicieux jardin situé derrière la tour renversée, avec ses frais ombrages, ses routes sablées, ses jets d’eau, ses promeneurs; de l’autre, tout n’était que ruines, décombres, silence, immobilité.

La dame étendit la main vers ce dernier et désolant tableau, puis, d’un ton moitié de reproche, moitié badin: «Francés, pas toujours gentils,» nous dit-elle.

Vous avez raison, madame, _Francés pas toujours gentils_. Cette réflexion, depuis le Molkenkur, elle assombrit ma pensée. Comme poëte, comme artiste, j’aime les ruines; je suis convaincu qu’il est tels vieux châteaux, même telle construction nouvelle, insignifiants debout, qui, au point de vue pittoresque, gagneraient beaucoup à être renversés; mais quand je songe à tout le pittoresque laissé derrière eux par mes compatriotes dans le grand-duché, à Bade, à Brouchsal, à Heidelberg, sur les bords de l’Oosbach, aussi bien que sur ceux du Necker et du Rhin, il me semble, dans chacun des habitants de ces belles contrées, devoir, en ma qualité de Français, trouver un ennemi acharné. Cet écolier furibond, ce jeune Hoël-Jagœrn lui-même, n’est-ce pas ma nationalité qui l’a ainsi irrité contre moi?

En rentrant au _Prince Charles_, je dis à mon vieux Jean d’aller me chercher un barbier. Quand le garçon de l’hôtel eut satisfait à ma demande, quand ledit barbier se présenta, lui trouvant le regard inquiet, quelque peu hagard, je le renvoyai incontinent. Je craignais qu’il ne me coupât la gorge!

IV

Je parviens enfin à raconter à Antoine mes aventures de voyage.--Un nid de serpents.--Je renonce à écrire l’histoire du grand margrave.--Un accès de somnambulisme.--Retour à la légende.--Comment j’entre en collaboration avec le jeune Hoël-Jagœrn.

«Mon maître est pur comme l’enfant qui vient de naître, mais les voyages l’ont rendu profondément vicieux.»

«Sais-tu, me dit Antoine après cette citation, quel est l’auteur de la sentence et à qui s’adresse l’apostrophe?»

A cette double proposition, formant un attelage boiteux, je reconnus la logique ordinaire de mon fidèle serviteur. «Oui, poursuivit Antoine, voilà en quels termes, ce matin, ton vieux Jean appréciait tes vertus; il m’affirmait que, follement épris d’une servante d’auberge, tu l’as enlevée. Si je dois croire à ses almanachs, cet homme pur comme l’enfant qui vient de naître, outre bien d’autres méfaits, est coupable d’un rapt, du rapt d’une servante d’auberge!»

Le moment était venu de mettre en avant ma justification. A la suite de notre visite aux ruines, mon terrible ami et moi, nous étions seuls dans notre chambre commune. Cette histoire que déjà j’avais contée, sommairement il est vrai, à mon Sicambre du pont de Kehl, à mon boutiquier, à l’inspecteur du parc de Carlsruhe, au conducteur de ma chaise de poste, et, depuis, un peu à Thérèse, un peu à Junius, un peu à Athanase, un peu à Brascassin, il me fallut la reprendre en sous-œuvre et dans tout son développement depuis mon départ de Paris.

Tous les détails de ma longue odyssée, le récit de mon séjour à Carlsruhe, où j’avais retrouvé Thérèse Ferrière; à Bade, où j’avais résolu d’écrire l’histoire du grand margrave; même les aventures de mon chapeau, de ma montre, de mon parapluie, de ma boîte de fer-blanc, Antoine entendit tout, écouta tout avec une attention qui me surprit. Je revins alors sur la pensée que j’avais d’écrire l’histoire de Louis-Guillaume, et, prenant parmi mes notes de voyage certaine lettre datée de Bade, je la lui présentai.

Elle était à son adresse. Tandis qu’il la parcourait, je tirai de ma poche, où je l’avais oubliée pendant vingt-quatre heures, celle que je lui avais écrite de la scierie du village de ***. Il regarda la suscription et fit un mouvement:

«Tu m’écrivais donc tous les jours? Et pendant ce temps, je restais sans nouvelles de toi! Tu fais collection de tes autographes, à ce qu’il paraît?»

Puis il sembla se recueillir. J’attendis ma sentence.

Après quelques instants de méditation:

«Voici mon opinion, me dit-il: à Épernay tu t’es assis sur un nid de serpents: tu es tombé en plein au milieu de ce temple de la _Pure Vérité_ dont Ernest Forestier m’a parlé autrefois et qui n’est autre chose qu’une protestation burlesque contre la _raison pure_ de l’école philosophique. Ton ingénieur à Noisy-le-Sec, comme sur le pont du Rhin, ton soi-disant Athanase à Épernay, comme sur les routes de la forêt Noire, ce charmant M. Brascassin lui-même, aussi bien que le petit bossu, tous ces gens-là se sont moqués de toi. As-tu été leur dupe? je n’oserais le dire; leur jouet? je l’affirme. Un bonhomme courait la pretantaine, facile à l’amorce, assez joyeux compagnon; le rencontrant sur leur chemin, ils l’ont attiré dans leur orbite, comme ces astres errants qui, en décrivant leur parabole, entraînent après eux de petits météores vagabonds. Ils se rendaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs, et toi, sous leur impulsion, tu te trouvais à Strasbourg quand tu croyais retourner à Noisy-le-Sec, et à Wildbad quand tu croyais retourner à Strasbourg. C’était une partie de volant, et tu n’étais pas la raquette, respectable étourdi!

--En tout cas, lui dis-je, je ne sais rougir que de mes torts, non de ceux des autres.

--Arrivons au chapitre important, reprit Antoine, à ton margrave Louis-Guillaume. Tu veux être historien! As-tu réfléchi aux exigences de la tâche? es-tu bien décidé à y satisfaire résolûment?

--Résolûment! lui répondis-je la tête haute et la main levée, comme prêt à m’engager par un serment.

--A la bonne heure! Vivat! s’écria-t-il en venant à moi les bras ouverts. Voilà une bonne résolution. Dans mon estime, Augustin, tu viens de grandir de dix coudées.... Mais que dira Madeleine?

--Quoi! Madeleine!...

--Ton héros est Allemand, les principaux documents dont tu auras besoin sont écrits en allemand; il te faut donc, avant tout, songer à apprendre cette langue. Où le peux-tu mieux faire qu’en Allemagne! Puisque t’y voilà, restes-y. C’est l’affaire de trois ou quatre ans au plus. Moi, je te promets de venir chaque année passer un mois avec toi; maintenant Madeleine consentira-elle à s’expatrier?»

Un peu étourdi de la conclusion, je baissai la tête et murmurai:

«Est-il donc indispensable de savoir l’allemand?»

Antoine fit un mouvement de recul, fronça les sourcils, divisa sa barbe en deux parties, comme lorsqu’il prenait ses grands airs olympiens, et me foudroyant du regard:

«S’il est indispensable de savoir l’allemand pour écrire une histoire allemande? Est-ce ainsi que vous prétendez connaître les exigences de votre rôle? A quelle source emprunteriez-vous donc les faits? Halte-là, monsieur; vous ne voulez pas, j’espère, comme certains habiles que nous connaissons, vous faire le rhabilleur d’ouvrages déjà publiés, en prendre le plan, la marche des événements, le développement des idées, en accommodant le tout, tant bien que mal, à la sauce de votre style? C’est là piller les historiens, mais non écrire l’histoire. Ce métier de corsaire n’est pas digne de toi, mon Augustin. Aie la force de te résigner à quatre ans d’Allemagne ou renonce à ton héros turcophage. Poëte, retourne à tes contes bleus! Je le préfère mille fois.»

O déesse Raison, en t’adressant à moi empruntes-tu de préférence la grosse voix d’Antoine Minorel; ou cette grosse voix elle-même, avec son souffle puissant, aide-t-elle à faire entrer plus rapidement et plus profondément la conviction dans mon esprit? Je ne sais; mais il se fit tout à coup un revirement dans mes idées; en cessant de vouloir planer trop haut, en rétrécissant leur vol, elles me semblèrent se caser plus à l’aise sous la boîte osseuse de mon cerveau; je reconnus qu’Antoine était dans le vrai, disait vrai; j’acceptai son ultimatum et, sans beaucoup d’hésitation, je donnai congé au grand margrave. Quatre ans d’Allemagne, et surtout de langue allemande, me paraissaient trop lourds à porter.

Je n’étais plus historien; j’avais le droit de redevenir légendaire. A quoi bon ce droit, quand le temps allait me manquer, quand je touchais à l’heure de ma rentrée en France?

Qui l’eût prévu? avant la fin de cette même journée, déjà aux trois quarts de son cours, une belle légende allait venir me trouver à domicile, et au milieu de circonstances étranges, inespérées. Je n’aurais pas manqué d’en remercier la Providence, si la Providence ne me l’avait fait acheter à des conditions singulièrement humiliantes.

Pendant notre dîner on nous distribua le pain en portions tout à fait minimes; nous aurions pu nous croire à Londres. «_Le repas sans pain_, nous dit Junius, est une tradition historique d’Heidelberg.» Ce mot semblait annoncer une légende; je me sentais sur une piste. Cependant je n’osais interroger; je craignais qu’Antoine ne me trouvât bien prompt à retourner à mes anciennes idoles.

Au dessert, il nous quitta pour rejoindre ce chimiste auquel il avait manqué de parole le matin.

Resté seul à table avec Junius, je le remis sur le chapitre du repas sans pain. Ce repas, dont on ne conserve que trop bien la tradition dans le pays, avait été donné par l’électeur Frédéric le Victorieux; mais Junius ne savait rien de plus de lui, sinon que le tombeau dudit électeur se voit encore à Heidelberg, dans l’église neuve des jésuites, autrefois des récollets, et que sur la route de Manheim on montre la place signalée par sa dernière grande victoire.

Cette réponse m’attrista. L’électeur Frédéric me convenait à merveille. Passer de la grande histoire à la légende historique, et du vainqueur des Turcs à cet autre victorieux, c’était déchoir à peine. Mais qui pouvait me venir en aide si Junius, cette encyclopédie vivante du grand-duché, se déclarait impuissant?

«Attendez donc! me dit alors celui-ci en se touchant le front.... ce serait fort singulier!»

Et je le vis sourire.

«Vous rappelleriez-vous! lui dis-je.

--Je me rappelle Mme Hoël-Jagœrn, me répondit-il en m’interrompant; vous savez, cette excellente femme qui pense que vous avez tort de battre les enfants?»

Jean, qui nous servait le café, poussa un cri d’horreur et se voila la figure.

«Eh bien? dis-je à Junius.

--Eh bien, Mme Jagœrn a un fils...

--Je sais, je sais....

--Ce fils s’occupe de l’étude de la langue française, comme vous avez été à même de vous en apercevoir.»

Je haussai les épaules d’un air de pitié et de dédain.

«Ce matin même, continua Junius, j’ai promis à sa mère de lire une composition assez importante du jeune Fritz, pour lui en signaler les fautes trop grossières. Le paquet était déjà à l’hôtel avant notre retour. J’en ai parcouru quelques lignes à peine; c’est une traduction en français d’un historien allemand, et, si je ne me trompe, le héros est un comte palatin du nom de Frédéric. Est-ce Frédéric Ier? je l’ignore; si vous voulez vous charger de vérifier le fait?

--Fi! abomination! m’écriai-je, moi entrer en relation quelconque avec ce petit misérable? Jamais!

--Ainsi soit-il!» dit Junius, achevant de tremper l’extrémité de ses doigts dans son rince-bouche.

Et il sortit en se frisant la moustache.

Jean me regardait avec stupéfaction. Je lui dis d’allumer les flambeaux, et que je le laissais libre de son temps pour le reste de la soirée.

«Monsieur attend quelqu’un? me dit-il d’un air navré.

--Qui veux-tu que j’attende? Je ne connais personne dans ce pays.»

Il hocha la tête d’un air de doute. Sa confiance en moi était bien altérée depuis qu’il me savait si profondément vicieux.

Lorsqu’enfin il se décida à me laisser seul, je l’entendis qui murmurait le long des escaliers: «Battre un enfant! mon maître!... ah!»

Lui parti, j’allume les flambeaux, ce que, dans son trouble, Jean avait négligé de faire; je songe à prendre note de tout ce que Wolfsbrunnen, Molkenkur et le château m’avaient offert de curieux à enregistrer; je m’assieds à ma table, je trempe ma plume dans l’encre; mais au bord des eaux de Wolfsbrunnen, sur la plate-forme de Molkenkur, au milieu des ruines d’Heidelberg, je ne vois plus rien qu’un affreux petit diable qui court ou sautille sur une jambe en poussant des cris lamentables. Ma pensée se fixe obstinément sur lui; je me demande ce que peut être l’œuvre de cet écolier furibond; je regrette de ne point avoir accepté l’offre de Junius. Il n’est plus temps, après un refus aussi formel. D’ailleurs, cette traduction prétendue est restée dans la chambre de Junius; y pénétrer en son absence et sans son autorisation constituerait sinon un fait d’indélicatesse, du moins un manque de savoir-vivre.

Tout en faisant ces réflexions, j’avais pris une des bougies placées sur ma table, j’avais ouvert la porte de Junius et je rôdais dans sa chambre, semblable à un somnambule qui, sans conscience de ses actes, agit par des mouvements purement automatiques.

Sur la commode un cahier de papier, déprisonné de son cordon de soie, s’étalait. La couverture, d’un jaune sale, illustrée de hachures à la plume, de nez, de bouches, de parafes, de bonshommes, de maisons, dénotait l’œuvre d’un écolier plutôt que celle d’un diplomate. On pouvait s’y tromper cependant. Plus d’un illustre s’est exercé dans ce genre. Je possède deux dessins autographes: l’un représentant un bohémien grotesque, exécuté par M. Victor Hugo à une séance de la chambre des pairs; l’autre, un âne regimbant, sur papier de chancellerie, et dû à la plume princière de M. Talleyrand de Périgord, durant le congrès de Vienne.

A la rigueur, je pouvais donc m’y tromper. Peu curieux de violer les secrets de l’État, je soulevai d’une main discrète le premier feuillet; le nom de Fritz Hoël-Jagœrn frappa mon regard. Le doute ne m’était plus permis.

Le début m’apprit que c’était bien à Frédéric le Victorieux que j’avais affaire; mais plus j’avançais dans ce grimoire plus je n’entrevoyais qu’une biographie sèche, aride; du repas sans pain, il n’en était point question; la légende semblait complétement absente de cet insipide récit où les germanismes et les barbarismes gallicans se heurtaient l’un contre l’autre aussi bien que les armées belligérantes, où rien ne s’adressait à l’imagination. Découragé, j’allais jeter là le manuscrit, que je ne consultais plus que du pouce, lorsque, comme un point lumineux, le nom de Claire de Tettingen se détacha d’une des pages et m’apparut!

Je tenais ma légende.

La propriété littéraire jouissant aujourd’hui, dans leur plénitude, de ses droits internationaux, je me vois contraint, à ma profonde humiliation, de reconnaître ici pour mon collaborateur M. Fritz Hoël-Jagœrn, cet affreux gamin enragé que l’on sait.

Si des erreurs de faits ou de chronologie déparent ce récit, c’est à lui, à lui seul, qu’on devra les attribuer.

V

CLAIRE DE TETTINGEN.

Un jour, du côté d’Heidelberg, dans cette partie de la forêt Noire qui, alors, descendait jusqu’au Necker, des valets de vénerie, après avoir exercé leurs chiens, leur distribuaient la pitance. Un de ces chiens, braque énorme, au râble épais, aux crocs acérés, s’était écarté des autres pour n’être point troublé dans son repas, ou pour l’enfouir dans quelque terrier.

Les valets l’entendirent bientôt pousser des aboiements furieux; courant au bruit, ils le trouvèrent aux prises avec une jeune fille qui, quoique mordue et déjà tout ensanglantée, lui disputait obstinément sa miche de pain noir.

Depuis plusieurs jours, la malheureuse enfant n’avait eu d’autre refuge que les roches buissonneuses de la forêt, d’autre nourriture que des fruits sauvages; ses vêtements, maculés de fange, tombaient en lambeaux. Les valets la conduisirent devant le maître chasseur, qui arrivait en ce moment, suivi d’une escorte.

«Qui es-tu? lui dit celui-ci.

--Je me nomme Claire; mon pays est la Souabe; j’habitais notre métairie de Tettingen avec ma mère, lorsque, tour à tour, les bandes armées de l’évêque de Metz, du duc des Deux-Ponts et les archers de Lutzelstein vinrent s’y établir. Ils ont tout brûlé, tout saccagé. Un fidèle serviteur nous restait; ils l’ont emmené avec eux. Forcées de fuir, nous avons essayé de gagner le Palatinat; mais de la Souabe aux rives du Necker, notre route n’a été qu’un désert semé de ruines fumantes; la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre!... En traversant cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a faim.... ma mère se meurt faute d’un morceau de pain.... Pourquoi les chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que mère en manque?»

Tandis qu’elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et sombre. Après avoir écarté d’un geste les gens de son entourage:

«Jeune fille, lui dit-il, te sentirais-tu capable d’un grand dévouement envers celui qui assurerait à ta mère l’aisance et le repos?

--Je lui donnerais ma vie! s’écria Claire.

--C’est justement le sacrifice de ta vie qu’il me faut. Seras-tu prête à mourir quand je l’exigerai?

--Je le jure!»

Ce chasseur n’était autre que Frédéric Ier.

Frère du dernier palatin, il avait d’abord gouverné l’électorat en qualité de régent pendant la minorité de son neveu Philippe. Encouragé dans ses idées d’ambition par d’heureux pronostics puisés dans des livres de cabale dont il faisait son étude favorite, il usurpa le sceptre électoral, s’engageant toutefois à reconnaître pour unique héritier le fils de son frère, Philippe, encore enfant.

Une première ligue de princes allemands s’était formée contre lui; il en triompha dans les champs de Phedersheim, et mérita là ce surnom de Victorieux, qui devait lui rester. De nouveau, une coalition formidable venait d’envahir ses États. Au nombre de ses ennemis, cette fois, figuraient non-seulement l’évêque de Metz, le margrave de Bade, Louis le Noir, duc des Deux-Ponts, son propre cousin, mais les ducs de Wurtemberg, de Lutzelstein, de Bavière, le pape Pie II lui-même, et jusqu’à l’empereur Frédéric IV.

Le 14 juin 1461, Frédéric Ier les battit tous complétement à Seckenheim, près d’Heidelberg.

La fortune lui restait donc fidèle; le peuple l’acclamait comme son libérateur; ses soldats en avaient fait leur idole; ses ennemis, humiliés, abattus, étaient pour la plupart devenus ses captifs.

Pourquoi alors une sombre pensée fixait-elle sur ses traits, naguère souriants, épanouis, le masque de la désolation?

Selon les uns, depuis son usurpation, son bon ange l’avait abandonné, le laissant seul chercher ses inspirations dans ses grimoires cabalistiques; selon les autres, la vue du Palatinat ravagé par les soldats de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, la famine qui menaçait de devenir générale, telle était la cause de ses tristesses.

Les uns et les autres pouvaient avoir raison, et cependant une souffrance plus personnelle, plus terrible, se mêlait à celles-là.

Une maladie, rare alors, et qui ne s’attaque guère aux princes et aux victorieux, l’idée du suicide tourmentait ses jours et surtout ses nuits. Aux approches du soir, il ne longeait pas une rivière, un lac, sans que le démon du vertige l’appelât impérieusement à lui.

A Manheim, où il avait fixé sa résidence, à travers les ténèbres, il s’aventurait parfois sur le vieux pont de bois, dont les hautes palissades en garde-fous semblaient devoir mettre obstacle à toute tentative désespérée. Là, il essayait d’habituer son regard à ce miroitement de l’eau, image de ses propres pensées, pleines de trouble et de confusion. Parfois aussi il allait s’asseoir non loin des bords du Necker, sur un tronc d’arbre renversé, se retenant aux branches, tentant l’épreuve, espérant d’en sortir vainqueur comme de ses autres luttes. Vain espoir! Peu à peu ses doigts se détachaient de la branche à laquelle ils se tenaient crispés; il se levait; mû par une force irrésistible, il se dirigeait vers le fleuve.... mais de fidèles serviteurs veillaient sur toutes ses escapades nocturnes, et se trouvaient là à temps pour lui barrer le passage et le ramener au palais.

Il avait beau faire, le Victorieux, dans sa lutte contre le démon qui l’obsédait, il se sentait vaincu.

Or, à cette époque, il n’était bruit en Allemagne que du moine magicien Siegfried, aussi versé dans les sciences occultes qu’Albert le Grand, et jouissant, comme celui-ci, d’une haute réputation de sainteté.

Frédéric l’appela à sa cour; il en fit à la fois son astrologue et son confesseur.

L’astrologue lui prédit sa prochaine victoire de Seckenheim; le confesseur reçut l’aveu de ses fautes et de ses terribles tentations. Il lui imposa une pénitence pour les unes et lui indiqua un remède contre les autres. Mais ce remède, malgré le caractère sacré dont semblait se revêtir le moine magicien, aurait pu passer moins pour une inspiration du ciel que de l’enfer. Il fallait qu’une jeune fille se dévouât à la place du palatin et donnât au démon des eaux la victime qu’il réclamait.

Ce sacrifice expiatoire, quoique renouvelé des Grecs, tenait surtout aux anciennes coutumes de la vieille Germanie, à laquelle les Iphigénies n’ont pas manqué.

Frédéric venait de trouver la victime volontaire.

Toutefois, craignant que Claire ne revînt sur cette parole donnée dans un accès de désespoir et presque d’égarement, il la conduisit, vêtue de blanc, à l’église des récollets d’Heidelberg, où, après avoir communié, elle renouvela entre les mains de Siegfried son serment de mourir, dès que le prince lui en intimerait l’ordre.

Comme ils rentraient au château: «Êtes-vous bien sûr qu’elle vous aime? dit le moine à Frédéric.

--Est-il donc besoin qu’elle m’aime? répliqua celui-ci avec un mouvement de surprise.

--C’est là une condition indispensable au succès. Ne vous ai-je point parlé d’un dévouement? Qui dit dévouement dit amour. Qu’elle vous aime, et, en même temps que l’amour, le démon qui est en vous passera en elle.

--Puisqu’il le faut, elle m’aimera,» répondit l’orgueilleux palatin.

Bien des femmes l’avaient aimé à l’époque de sa verte jeunesse; au milieu de sa gloire rayonnante, s’il daignait aujourd’hui tourner vers la pauvre fille son front désassombri, l’amour viendrait de lui-même.

Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu’il le supposait.

Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire dans son entretien. Quoiqu’on en glosât à Heidelberg, dans ses courses du matin il se faisait accompagner par elle, lui contant ses chagrins passés, ses espérances pour l’avenir. Flattée de cette haute confiance, Claire lui prêtait toute son attention; cependant, malgré elle, sa pensée parfois se détournait ailleurs. Elle songeait à sa mère; elle se demandait quel besoin le palatin avait du sacrifice de sa vie, et pourquoi, après lui avoir fait jurer qu’elle mourrait à son commandement, il ne semblait plus s’occuper qu’à lui rendre la vie facile et douce.