Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 19
Tandis que ces messieurs épluchaient leurs pommes de terre ou faisaient leur trempette de pain et de lait, je pensai à mes notes de voyage, forcément restées en retard vu l’activité de notre vie aventureuse. Notre provendier pouvait n’être de retour que dans une heure; il lui fallait ensuite le temps de préparer notre déjeuner; j’avais donc tout loisir pour me mettre au courant. Mais écrire, entouré de tant de monde, avec le calme indispensable dans tous les travaux de rédaction, cela était impossible. La Fléchelle n’aurait pas manqué de venir, par-dessus mon épaule, lire ce que j’écrivais. Me retirer dans une autre pièce?... Je n’en connaissais d’autres à ce rez-de-chaussée que celle occupée par les vaches.
Un petit escalier en bois se dressait à l’entrée du fournil. Ces messieurs, tout en fumant autour de l’âtre, venaient d’ouvrir une dissertation sur le mot _pique-nique_, à propos des deux écus avancés par Brascassin. Athanase soutenait que ce mot n’est pas français, La Fléchelle le faisait dériver du latin, Baldaboche du hollandais, l’orphéoniste du suisse. Sans s’inquiéter de l’origine du mot, Brascassin prétendait la chose de toute antiquité. A l’appui de son opinion, il citait Homère et ce passage du chant Ier de l’Odyssée, où la sage Minerve dit à Télémaque: «O mon fils, ce n’est point là un de ces repas fraternels pour les frais duquel des amis se sont associés.»
Pendant qu’ils discutaient, je franchissais à petit bruit les marches de l’escalier. Parvenu à l’extrémité, j’entendis sortir de cet étage supérieur un murmure confus. Je m’arrêtai coi; j’écoutai. Plusieurs voix s’interpellaient, se répondaient en sourdine; on chuchotait tout bas, mais à mots pressés. Que signifiait ce conciliabule?
Maria restait seule à la maison; l’hôte à la figure sinistre n’en était-il parti que pour aller chercher des complices rentrés avec lui par une issue secrète? Des idées de forêt Noire me passaient par la tête. Brascassin peut-être avait commis une imprudence en prodiguant avec trop de libéralité ses écus de Brabant. La maison était isolée, le pays désert, la pluie qui tombait devait pour le moment en éloigner tout secours possible.
Le bruit d’un baiser vint me rassurer. Messieurs les brigands ne passent guère leur temps à s’embrasser, je le suppose. L’audace me revint. Je poussai doucement la porte et passai la tête par l’ouverture.
Maria, le front appuyé sur l’épaule d’un grand garçon en manches de chemise, lui enlaçait le cou de ses bras, et lui, en poussant de gros soupirs, restait fixe et immobile, comme une statue de pierre.... qui aurait soupiré.
Ils m’aperçurent alors, et, avec un cri, le garçon s’élança vers une échelle communiquant à un second grenier. Maria le suivit d’abord, puis s’arrêta, redescendit, et se jetant à mes pieds, elle se mit à pleurer à sanglots, en m’adressant une apostrophe véhémente, sans doute dans le langage des Allamanni. Sans doute aussi elle me suppliait de ne rien dire à son père de la découverte que je venais de faire. En étais-je capable?
Élevant de plus en plus la voix, comme si j’en pouvais mieux comprendre son affreux jargon, elle me montra l’endroit où s’était réfugié le jeune homme, puis, à travers la lucarne du grenier, la direction prise par son père; puis, elle pleura, sanglota de nouveau. Je m’apitoyai sur elle: l’expression de ma figure devait le lui faire assez comprendre. Au moyen d’une pantomime pleine de points d’interrogation, je lui demandai quel obstacle s’élevait entre elle et ce jeune homme, qu’elle avait l’imprudence de recevoir à l’insu de son père.
Dans la paume de sa main gauche, faisant glisser son pouce droit sur son index, elle me donna facilement à entendre qu’une affaire d’argent s’était jetée à la traverse de leur amour; le jeune homme était pauvre, et notre hôte, le vacher, refusait de consentir à leur mariage, à moins de l’apport d’une certaine somme.
La douleur de Maria, l’abandon avec lequel elle venait de me conter son histoire, me touchaient plus que je ne puis dire. Je m’expliquais maintenant pourquoi dans cette misérable chaumière le malheur semblait avoir appliqué sa griffe aussi bien sur le visage du père que sur celui de la fille. Tous deux vivaient dans une lutte incessante, elle au nom de son amour, lui au nom de son avarice, peut-être de sa prudence.
Tandis que j’essayais de calmer la pauvre fille, je vis trois figures étonnées apparaître à la fois devant la porte du grenier: c’étaient celles de Brascassin, d’Athanase et de l’homœopathe. Les autres suivaient. Ils s’étaient aperçus de mon absence, avaient entendu des sanglots et s’étaient demandé qui je faisais pleurer là-haut.
Je les mis au courant de l’histoire. Brascassin, l’homme du fait, toujours à l’aide d’un mouvement du pouce et en lui montrant un florin, questionna Maria sur la valeur de la dot exigée. Dix fois elle étendit les cinq doigts de sa main. Il s’agissait d’une somme de cinquante florins (107 fr. 50 c.). Ce n’était pas une dot de prince; un notaire de Paris ne s’en fût même pas contenté, peut-être; mais les vachers de la forêt Noire sont moins exigeants sur cet article.
Sans hésiter, Brascassin ouvrit aussitôt une souscription et déclara s’inscrire en tête pour la somme de quinze florins. Je suivis son exemple. Athanase, La Fléchelle et les deux Épernay complétèrent le reste. L’orphéoniste et Baldaboche s’abstinrent. Ils étaient dans leur droit. Cette fois, il ne s’agissait point d’un pique-nique. Ils payèrent leur écot comme nous l’avions tous payé le matin même à la scierie de ***; ils firent des vœux pour le bonheur des futurs époux, du moins j’aime à le croire.
Maria, folle de joie, pleurait encore, mais en nous baisant les mains, en nous prodiguant, j’en suis convaincu, les épithètes les plus douces de la langue des Allamanni.
Au même instant, comme si le ciel nous tenait compte de notre bonne œuvre, le soleil reparut et avec lui notre provendier. Nous l’aperçûmes à travers la lucarne, pressant sa marche, un lourd panier au bras.
Je le certifie, la scène qui suivit fut une des plus émouvantes dont de ma vie j’aie été témoin. Maria aborda son père avec ce sourire qui ne lui était né que depuis quelques minutes; elle lui montra les florins qu’elle tira à poignées de sa poche. Le bonhomme sembla stupéfait d’abord. L’explication eut lieu. Il nous fit un grand salut, tête découverte, et sur sa figure désassombrie un éclair brilla. La jeune fille appela alors son fiancé, qui, dans l’attente du dénoûment, se tenait caché dans le fournil. Il parut, craintif encore. Le père lui dit un mot, et l’amoureux tomba à ses genoux ainsi que Maria.
Devant ce tableau touchant, tous nous sentîmes notre paupière s’humecter, à l’exception de Baldaboche et de l’orphéoniste. Ils n’avaient point payé pour cela.
Malheureusement, l’histoire ne devait pas se terminer ainsi.
L’appétit calmé, le cœur épanoui d’avoir fait des heureux sur notre passage, comblés des bénédictions du père, de la fille et de l’amant, nous nous étions remis en route.
Une heure plus tard, comme nous approchions de Wildbad, pour nous y préparer une entrée convenable, nous gagnâmes un grand chalet-gasthaus placé à la droite de la route, où l’on nous brossa, où l’on nous étrilla des pieds à la tête.
Nous étions occupés de ces soins, quand le _ïou pati, ïou pata_, exécuté avec tant de succès dans le festival d’Aller-Heiligen, se fit entendre, entonné à grand chœur par une douzaine de voix. C’étaient des orphéonistes qui, après la visite aux cascades, s’étaient enfoncés dans le Schwarzwald; ils avaient touché à Fribourg et marché ensuite dans nos pas à partir de Wurzbach. Comme nous encore, et un instant après nous, ils s’étaient arrêtés à la vacherie de la Croix, sur les bords du lac Hohloh. Plus heureux que nous, ils avaient pu lier conversation avec Maria, un de leurs compagnons de voyage, garçon tailleur à Paris, étant né dans la forêt Noire et parlant couramment la langue des Allamanni.
«Eh bien, dit celui-ci en nous abordant, il paraît que vous avez joliment fait les choses avec le père Schawrobh; aussi la petite servante priera Dieu pour vous, vous pouvez être tranquilles!»
Ce mot _servante_ nous fit dresser l’oreille.
«Comment, si Maria n’est que sa servante, le bonhomme s’opposait-il à son mariage avec son prétendu? demandai-je.
--Il n’est question ici de mariage ni de prétendu, nous répliqua l’Allamann, et vous avez bien facilement délié la bourse sans savoir de quoi il s’agissait! Voici l’affaire en deux mots. Andrecht, le garçon d’étable du vieux, n’est pas l’amoureux de Maria; il est son frère. Père Schawrobh, le vacher, un grippe-sou s’il en fut, avait chargé Andrecht de porter une somme de cinquante florins à Gernsbach, où il avait un intérêt sur un train de bois alors dévalant vers le Rhin. Andrecht joua l’argent, à ce qu’il paraît, ou le cacha sous une pierre, et dit l’avoir égaré en route. Il perdit sa place et n’en trouva pas une autre. Schawrobh garda la sœur à son service, mais à la condition de ne lui donner d’autres gages, pendant dix ans, qu’une jupe et un bonnet à Pâques. Maintenant, comprenez-vous l’histoire?»
Un rire général, auquel je ne pris nullement part, lui prouva qu’il était compris.
Honteux, contrit, irrité contre moi-même d’avoir entraîné mes compagnons dans une souscription ouverte au bénéfice d’un voleur, j’offris de restituer à ces messieurs leur déboursé. Ils s’y refusèrent. L’orphéoniste, comme arrangement, émit cette opinion qu’il serait peut-être juste que je supportasse seul nos frais de route du Hirsch à Wildbad. Cette proposition, émanant de lui, excita un nouveau rire, auquel je m’associai franchement cette fois.
Je ne dirai rien de Wildbad, sinon que la rivière de Lenz partage la ville en deux. C’est à peu près tout ce que j’y ai observé.
Moi, l’ennemi juré des chemins de fer, j’espérais, je ne sais pourquoi, y en trouver un, qui me conduirait directement à Strasbourg. En fait de moyen locomotif, il n’existe à Wildbad qu’une voiture publique, laquelle, tous les deux jours, se dirige sur Bade.
Retourner à Bade, que j’avais quitté quatre jours auparavant avec l’intention formelle de rentrer en France, me semblait dur. Le sort nous favorisait sur trois points cependant: 1º nous arrivions le jour du départ de la voiture; 2º à l’heure de son départ; 3º il y avait place pour nous tous.
Brascassin seul nous fit défaut. Il avait quelques affaires à conclure ou à régler à Wildbad. Il voulait mettre à profit son séjour inattendu dans cette ville. Nous nous séparâmes l’un de l’autre avec un regret mutuel, je le crois, et en échangeant nos cartes, et en réitérant les poignées de main. Il me promit de venir vers l’automne me voir à Marly-le-Roi.
Pourquoi avec certains hommes l’amitié nous vient-elle si vite au cœur? Il me semblait que, après Antoine Minorel, Brascassin était mon meilleur ami.
Pourquoi, des divers arbrisseaux que j’ai fait planter dans mon jardin, le dernier mis en place est-il aujourd’hui le plus élevé et le plus vigoureux? Comme l’arbrisseau, l’amitié pousse vite quand le terrain est à sa convenance.
La route de Wildbad à Bade-Baden est, dit-on, charmante. Je me dispenserai de la décrire, n’ayant fait qu’un somme depuis le départ jusqu’à l’arrivée.
Bien résolu à ne point m’arrêter un instant à Bade, même pour y voir Junius, je pris congé de mes compagnons de voyage. Tous, préoccupés de leur installation, du choix d’un hôtel, des renseignements à prendre, me regardèrent à peine; une seule main se tendit vers moi, celle d’Athanase.
Ainsi va le monde, à ce qu’il paraît. On se rencontre sur la route; quelque temps on marche ensemble du même pas et du même cœur; on croit à une liaison qui se continuera. Le moment venu, comme une bande d’oiseaux effarouchés, chacun tire de son côté sans un regard d’adieu adressé à ses anciens compagnons. Quelque peu mortifié, je courus vers le petit chemin de fer qui de Bade devait me conduire à la station d’Oos. Je n’eus que le temps d’y prendre place; il partait.
Enfin, j’étais en route!
QUATRIÈME PARTIE.
I
L’airelle-myrtille.--Embarcadère d’Oos.--Rencontre d’un homme effaré.--Grand scandale dans la maison Lebel.--Enlèvement de Thérèse.--Traité d’alliance entre l’homme et la cigogne.--Arrivée à Heidelberg.--L’enfant prodigue.
Il existe une petite plante, haute à peine de douze à quinze centimètres, aux feuilles ovales, luisantes, légèrement dentées, aux fleurs en grelot, et d’un blanc rougeâtre; cette plante, c’est l’airelle-myrtille. Elle croit généralement dans les pays montagneux, sous l’ombrage des bois, dont elle décore la lisière comme d’un tapis de myrtes nains; de là, en France, son nom de myrtille.
J’avais déjà rencontré le myrtille dans les montagnes des environs de Bade, à Aller-Heiligen; les pentes de la forêt Noire en sont couvertes; aussi les industriels du grand-duché ont-ils trouvé moyen de tirer de sa petite baie noirâtre un parti considérable. On en fait un hors-d’œuvre vinaigré qui se trouve sur toutes les tables d’hôte; on en compose des gâteaux, des confitures, voire même du vin, et du vin dont nous autres Parisiens, qui volontiers vivons dans l’ignorance complète du _vaccinium myrtillus_ aussi bien que du _vaccinium oxiccoccos_, avons pu goûter, car il nous est destiné spécialement. Un de mes grands amis du casino de Hollande m’affirmait que, dans une de ces années malencontreuses où l’oïdium avait détruit chez nous l’espoir de la vendange, quarante mille barriques de baies de myrtilles, rien moins, avaient été expédiées de la forêt Noire pour France.
Le myrtille ne se transforme pas seulement en gâteaux, en hors-d’œuvre, en confitures et en vin, on l’emploie aussi en médecine et en teinturerie; les plus grands docteurs de l’Allemagne recommandent son fruit comme un puissant antiscorbutique, ses feuilles comme un diurétique excellent, ses racines comme un fébrifuge incomparable.
Ce qu’en laissent messieurs les confiseurs, pâtissiers, marchands de vins, teinturiers et pharmaciens, est employé par messieurs les tanneurs.
Tant de services rendus à l’humanité méritaient une récompense glorieuse. Le myrtille a donné son nom à une des villes les plus célèbres de l’ancien Palatinat, à Heidelberg, située entre Carlsruhe et Francfort, à Heidelberg, l’Universitaire, la Savante, l’Impériale!
Le mot _Heidelberg_ signifie _la montagne aux Myrtilles_.
Eh bien, en ce moment, je suis à Heidelberg!
A la station d’Oos, où l’on passe d’un train dans un autre, quand je m’apprêtais à changer de wagon, un homme effaré, le front perlé de sueur, sortait de l’embarcadère comme j’y entrais; cet homme effaré poussa un cri, et s’arrêta devant moi dans une pose cataleptique. En devais-je croire mes yeux? c’était Jean, mon vieux Jean!
J’eus peine à le reconnaître d’abord; je m’attendais si peu à le rencontrer en Allemagne! A ma vue, son émotion se traduisit par un tremblement dans tous ses membres et une impossibilité complète de parler; j’étais ému moi-même; je lui tendis la main; je n’en ai pas regret. Jean fait partie de ma famille de garçon; il est pour moi aussi bien un ami qu’un serviteur; sous ce dernier rapport, Jean laisse beaucoup à désirer; comme ami, il est parfait. La main que je lui tendais, il la baisa et j’y sentis tomber une larme. Je n’affirmerais point cependant que cette larme fût une larme. Peut-être était-ce une perle de son front. Enfin, non sans peine, il se calma et parvint à m’expliquer les causes de notre rencontre.
Depuis plus de quarante-huit heures, Jean courait après moi comme Télémaque après Ulysse. Une lettre de Junius Minorel adressée à son cousin Antoine avait instruit celui-ci de mes fredaines. Il lui apprenait que j’étais à Bade, sans argent, que j’y avais joué, que j’avais perdu. Antoine, ne me voyant pas reparaître, résolut de se mettre à ma recherche; mon vieux Jean voulut l’accompagner. De son côté, Madeleine, ma cuisinière, s’engagea à leur écrire chaque jour pour les instruire de mon retour à Marly, si je devais y revenir jamais.
Déjà deux lettres de Madeleine étaient arrivées par le chemin de fer, ne contenant que ces mots: «Pas de nouvelles de monsieur!» Antoine s’assombrissait et articulait d’horribles blasphèmes contre les jeunes cervelles couvertes de cheveux gris. Junius, qu’il avait retrouvé à Bade, ne pouvant comprendre comment je n’étais pas encore à Marly, quand quatre jours auparavant je lui avais fait mes adieux, prêt à monter en wagon, pensa que j’étais retourné à Carlsruhe, où, disait-il, une certaine Thérèse semblait me tenir au cœur. Le matin même, les deux cousins étaient partis pour Carlsruhe, abandonnant à Jean la surveillance du chemin de fer badois. Il avait pour mission d’inspecter au visage tous les voyageurs qui traversaient la voie, venant de France, ou s’y rendant.
Pauvres amis! combien je me reprochais alors de les avoir laissés si longtemps sans nouvelles!
Avant la fin de son récit, mon vieux Jean, fort distrait de sa nature, paraissait préoccupé de tout autre chose que de ce qu’il avait à me raconter. D’un air inquiet et surpris, il m’examinait de la tête aux pieds. N’y pouvant tenir, s’interrompant tout à coup:
«Monsieur n’a donc plus son parapluie ni sa montre? me dit-il.
--Non; je les ai perdus.
--Au jeu?»
Le mot lui échappa. Contrit de son irrévérence, il baissa la tête; aussi ne put-il voir le coup d’œil sévère que je lui adressai. Sa narration achevée, me regardant en dessous, il reprit d’un ton apitoyé: «Il faut que monsieur ait bien souffert pour en avoir été réduit à acheter un vieux chapeau comme celui qu’il porte!»
C’est de mon chapeau neuf, déjà tant éprouvé il est vrai, qu’il parlait avec ce dédain.
Jean tomba ensuite dans de nouvelles perplexités; il me proposait de se rendre seul à Carlsruhe pour prévenir les deux cousins de mon arrivée, tandis que je l’attendrais à Bade. Sa phrase n’était pas achevée que l’idée de me laisser seul dans ce lieu de perdition, où déjà la roulette m’avait été fatale, la lui faisait modifier dans une foule de sens amphigouriques.
Pour le rassurer: «Nous partirons ensemble, lui dis-je. D’ailleurs, j’ai laissé à Carlsruhe une dette que je suis bien aise d’acquitter.
--Monsieur a fait des dettes?... Puis, avec un hochement de tête significatif, il murmura: Décidément, nous n’avons pas été sage!»
Si j’avais à supporter déjà les gronderies de M. Jean, à quoi devais-je m’attendre de la part de mon terrible et cher Antoine Minorel?
A sept heures du soir, nous arrivons à Carlsruhe. Je me rends aussitôt à l’hôtel de la _Légation_. Au nom de Junius Minorel, le concierge me répond absolument dans les mêmes termes que la première fois: «M. de Minorel est à Heidelberg, où il achève sa cure de petit-lait.» Je demande s’il n’a point passé aujourd’hui par Carlsruhe en revenant de Bade. Réponse affirmative. Je m’enquiers si un de ses parents n’a point fait route avec lui pour Heidelberg. Nouvelle réponse affirmative. «Je crois, ajoute le concierge, que ces messieurs sont allés y chercher quelque chose qu’ils ont perdu.»
J’étais ce _quelque chose_. Satisfait de mes renseignements, je cours à la maison Lebel.
A ma gentille pension bourgeoise du boulevard d’Ettlingen tout est en rumeur. La grammaire et la langue française ont été rayées de l’ordre du jour. On y parle dans toutes les langues pour proclamer le grand événement. Thérèse est partie, Thérèse a été enlevée! «Par un vieux monsieur,» disent les uns; et je suis véhémentement soupçonné d’être le ravisseur. On se rappelle les agaceries de Thérèse à mon égard et nos entretiens secrets dans le petit salon aux sonnettes. Si je reparais aujourd’hui, lorsque depuis douze jours j’étais censément rentré en France, mon but est évidemment de détourner les soupçons.
Jean, qui m’a accompagné à la maison Lebel, pousse des soupirs à faire trembler les vitres. Que devait-il penser de moi, mon Dieu!
Les autres affirment que le séducteur n’est pas aussi vieux qu’on veut bien le dire; il est jeune au contraire, et ce jeune homme n’est autre que Brascassin. Thérèse et lui, le jour de l’enlèvement, on les a vus franchir la porte de Dourlach, en voiture close et les stores abaissés.
Les stores étant abaissés, comment les a-t-on vus? Mais si la médisance ne manquait parfois de logique, elle deviendrait trop redoutable.
Devant les uns et les autres, je tentai de me justifier, et même de justifier Brascassin; je ne l’avais point quitté depuis trois jours, et venais de le laisser à Wildbad.
«C’est cela! bien joué! crie une voix. La porte de Dourlach est justement sur la route de Wildbad. A Wildbad, il aura d’abord laissé Thérèse s’établir seule, pour sauver les apparences, et sera venu l’y rejoindre ensuite. Nous connaissons donc enfin le lieu de leur cachette! Ils sont à Wildbad!
--Ils sont à Wildbad! quelle immoralité!» répètent en chœur tous les habitués de la maison Lebel.
Le dirai-je? Cette supposition invraisemblable, absurde, fit naître en moi non une conviction, mais un doute. Je me rappelai l’air indifférent et désintéressé avec lequel Brascassin, la veille, avait d’abord répondu à mes questions sur Thérèse, puis l’emportement qui s’en était suivi. Évidemment, elle ne lui était pas aussi étrangère qu’il avait essayé de me le faire accroire.
Le temps me manquait pour réfléchir longuement sur ce sujet; je pris à la hâte congé de MM. les grammairiens, en cherchant du coin de l’œil mon vieux Jean. Il n’était plus là. Je le rejoignis à la porte d’entrée, où il se tenait, la tête appuyée contre le mur, gémissant, j’en suis convaincu, de voir son maître mêlé à tant d’intrigues, et devenu un garnement.
J’avais fait quelques pas sur le boulevard lorsque deux voix m’apostrophèrent inopinément:
«Monsieur Canaple, est-il vrai qu’il faut dire _courbatu_ et non _courbaturé_?
--Monsieur Canaple, pourquoi le verbe _admonester_ ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? Vaut-il donc mieux dire _admonéter_?
--Dites ce que vous voudrez!» Et je pressai le pas.
Chassée du temple, la pauvre grammaire en était réduite à demander l’aumône aux passants.
Peut-être ai-je un peu sévèrement parlé de la lenteur allemande; je n’ai eu qu’à m’en louer aujourd’hui. En gagnant le chemin de fer, je craignais de me voir forcé d’attendre pendant deux heures un nouveau convoi se dirigeant sur Heidelberg. Dans la gare, j’en trouvai un prêt à partir. C’était celui qui nous avait amenés d’Oos. A la station de Carlsruhe, on donne au voyageur tout le temps nécessaire pour bien dîner.
Je pris deux places de première, ne voulant pas, sitôt après notre réunion, me séparer de mon vieux Jean. Par un sentiment de convenance exagérée, quoique nous fussions seuls dans le wagon, il se tint aussi éloigné de moi qu’il le put et ne desserra pas les lèvres. J’eus donc tout loisir de me livrer à mes méditations.
Je songeais à la réception qu’allait me faire Antoine, au départ inexplicable de Thérèse, au silence de Brascassin à son sujet; je songeais aussi à Madeleine, l’excellente fille, à mes voisins de Marly, à mon jardin dont les iris et les lilas fleurissaient sans moi, à mon chien, qui devait hurler jour et nuit pendant mon absence; puis, j’en revenais à Antoine. Il m’apparaissait en Jupiter tonnant.