Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 18
Parmi les plus agiles, les plus infatigables et surtout les plus altérés d’entre nous, l’orphéoniste tenait le premier rang. Toujours en mouvement, toujours allant, venant, il était l’éclaireur de la troupe dont j’étais le fourrier. Traversions-nous un hameau, passions-nous devant une chaumière sans nous y arrêter, il semblait qu’une trappe se fût ouverte sous ses pas; il disparaissait tout à coup sans qu’on pût se douter de ce qu’il était devenu. Il avait trouvé moyen d’y boire son pot de bière et son verre de kirsch; quand nous le cherchions derrière nous, il était en avant, à une portée de fusil; nous l’apercevions sortant de quelque taillis et venant à notre rencontre.
Ma curiosité naturelle se portait beaucoup plus volontiers du côté de Baldaboche. J’essayai de le surprendre avec son client en voie de médication merveilleuse. J’échouai dans ma tentative, l’accident de la veille ayant nécessité pour l’intéressant La Fléchelle un régime purement d’abstention. Il n’absorbait plus la séve des arbres; à peine s’il lui était permis de respirer le parfum des fleurs. Ses forces étaient revenues cependant, ainsi que sa malice, cette dernière toujours à mes dépens. Pour entretenir le tout en bon état, il suffisait au grand docteur d’un imperceptible globule de je ne sais quoi avec une verrée d’eau fraîche par-dessus.
Les charlatans répondent à un besoin de l’humanité; ils sont pour les classes aisées de la société ce que sont les sorciers pour le peuple. L’occasion m’était offerte d’étudier de près un de ces hommes audacieux qui usurpent parmi nous le droit divin de faire des prodiges. Ne pouvant le voir à l’œuvre, je m’appliquai du moins à prendre mesure de son intelligence. Athanase, et même La Fléchelle, gens instruits tous deux, ne pouvaient s’être laissé duper par un charlatan vulgaire. J’eus une longue conversation intime avec Baldaboche touchant son système. Je m’attendais à trouver sous son écorce glaciale, sous son apparence de calme bonhomie, un esprit subtil, alerte, quelques traits grandioses des Mesmer et des Cagliostro. Désillusion!
L’homœopathe administrait son esprit, tout ainsi que ses drogues, par doses infinitésimales, mélangées dans des masses d’eau froide. Pas une base discutable à ses principes absurdes, de grands mots inintelligibles, du verbiage sans portée, voilà tout.
Réfléchissant à part moi aux faiblesses de l’humanité, me rappelant que le divin Socrate croyait à son démon familier, que quantité de grands hommes, nos contemporains, membres de l’Institut de France ou de la Société royale de Londres, font tourner des tables ou évoquent les esprits frappeurs, il me revenait en mémoire un mot terrible de mon ami Antoine Minorel.
Un jour, j’invoquais en faveur de la thèse que je soutenais contre lui l’assentiment général du genre humain:
«Le genre humain est un imbécile!» me répliqua mon farouche misanthrope, et il essaya de me le démontrer. «La raison est une, la vérité est une, me dit-il, et toutes deux se confondent pour former cette unité qui ne peut ni varier ni s’étendre. Les erreurs, au contraire, les folies de toutes sortes sont multiples; elles se croisent et se fécondent entre elles; elles ont enfanté des armées innombrables d’autres folies, d’autres erreurs qui aujourd’hui envahissent toute la terre habitable. Voilà pourquoi la sottise y règne universellement et despotiquement. Comprends-tu?»
Le savant casuiste Schupp, au dire d’Henri Heine, est allé plus loin qu’Antoine: «Il y a dans le monde plus de sots que d’individus,» a-t-il osé avancer. Évidemment ce sont là des exagérations. Non, Antoine, non, monsieur Schupp, les hommes ne sont pas.... Mais où vais-je m’embarquer dans ces hautes idées philosophiques à propos d’un Baldaboche? Je me résume: Dieu vous garde des charlatans, mes frères, et un peu aussi des philosophes!
Ma conversation avec l’homœopathe avait produit sur moi l’effet d’une aspersion réfrigérante; pour me réchauffer je me rapprochai de Brascassin.
Parmi les individus marchant de compagnie (j’ai eu souvent occasion de le remarquer sur nos boulevards parisiens), il en est toujours un autour duquel les autres convergent: c’est le pivot du groupe. Si l’on marche de front en se donnant le bras, croché des deux côtés, il forme le point médian de la bande; s’éparpille-t-on pour jouir de la liberté de ses mouvements, c’est pour se mouvoir encore dans son orbite: il est le centre de gravité de ce petit monde. Le rôle de pivot, de point médian, de centre de gravité, Brascassin le jouait par rapport à nous.
A diverses reprises déjà, Brascassin, de lui-même, m’avait offert son bras durant la marche; nos bonnes relations se consolidaient de plus en plus, mais il m’avait été impossible d’avoir avec lui un entretien confidentiel, tant ses satellites ordinaires, Athanase, La Fléchelle et les deux Épernay semblaient régler leurs mouvements sur les siens. Cette fois, je fus plus heureux. Ces messieurs s’étaient arrêtés en route pour causer avec un écho, le seul être du pays qui pût articuler un mot de français: l’orphéoniste fouillait les taillis, Baldaboche bayait aux corneilles et restait immobile là où je l’avais laissé; le moment était favorable; je le mis à profit.
J’entretins d’abord Brascassin des propos invraisemblables débités sur son compte par les beaux esprits de la maison Lebel; il ne fit qu’en rire.
«Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, dit-il; mais on se modifie avec l’âge; aujourd’hui, je ne suis pas plus un démagogue que je ne suis un proscrit.
--Ils prétendaient aussi, ajoutai-je, que vous n’êtes pas un étranger pour Thérèse.
--Je l’espère bien!
--Que, pour son établissement, vous avez avancé les fonds nécessaires.
--Une partie, oui, en effet.... A six pour cent, c’est le taux du commerce. D’ailleurs, ce petit service m’a valu la clientèle de la maison, et j’étais garanti de mes avances par le bonhomme Ferrière. Puisque ces honnêtes messieurs voient en moi un spéculateur, ne faisais-je point là une bonne spéculation?»
Le ton avec lequel il débita sa phrase m’avait décidément convaincu qu’il n’avait jamais été à Thérèse que son marchand de vin de Champagne.
«Eh bien! repris-je assez gaiement, ne donnant plus à cette affaire que l’importance d’un bavardage de petite ville, le croiriez-vous? Ils m’ont affirmé à moi-même que Thérèse était....»
Je restai court sur ce mot. Brascassin venait de me saisir le bras avec une sorte de violence.
«Qu’ont-ils affirmé? me dit-il; et sa voix tremblait, son front avait pâli. Ont-ils osé articuler un mot contre son honneur?
--Non.... mais.... balbutiai-je un peu interdit.
--Qu’ont-ils dit?
--Rien!
--Nommez ceux-là qui ont tenu ce propos infâme!»
Je me redressai d’un air digne; je le déclare, j’étais désolé de la tournure que venait de prendre cet entretien confidentiel, après lequel j’aspirais depuis la veille.
Par bonheur, nos causeurs en avaient fini avec l’écho et Baldaboche avec les corneilles. Le soir, à notre entrée au village de ***, le léger nuage momentanément élevé entre Brascassin et moi était dissipé.
Le lendemain, dès le jour naissant, les machines de la scierie, mises en jeu par le courant de la petite rivière, ébranlèrent la maison, firent trembler notre chambre et sautiller les huit matelas sur lesquels nous dormions encore d’un profond sommeil. Elles sonnaient la Diane pour nous.
Quand nous voulûmes régler avec nos hôtes, ceux-ci prirent une attitude de gens offensés. Un jeune garçon et une jeune fille, de leur service intime, s’étaient particulièrement occupés de nous; comme bonne main, nous leur offrîmes à chacun deux florins, qu’ils refusèrent avec non moins de fierté que les maîtres du logis. Jugeant à leur désintéressement parfait qu’ils étaient les propres enfants des deux frères, le cousin et la cousine, et les supposant avec quelque raison tendrement épris l’un de l’autre, nous leur souhaitâmes un heureux et prochain mariage.
Ce souhait bienveillant fut tout ce que nous coûta leur hospitalité.
Je le répète, on voyage à peu de frais dans la forêt Noire.
V
La commission du Dictionnaire.--Discours d’ouverture du secrétaire perpétuel.--WURZBACH, son maître d’école et son pasteur.--Vacherie de la Croix.--Coricoco.--HISTOIRE SINGULIÈRE DE MARIA ET DE SON FIANCÉ.--Arrivée imprévue à WILDBAD.--Où je me retrouve.--Départ pour Paris.
A mesure que la route s’allongeait devant nous, tous nous comprenions la nécessité urgente de nous guider d’après des renseignements plus sûrs que ceux fournis par nos seules inspirations. Il était temps de nous mettre en communication orale avec les habitants des villages que nous traversions, même avec les passants que nous ne pouvions aborder que du chapeau.
Nous décidâmes de réunir par ordre alphabétique tout ce que chacun de nous possédait de la langue allemande, pour en former un vocabulaire à notre usage. La science éparse ne sert qu’à l’amusement de quelques-uns; réunie en faisceau elle s’empare du monde.
Une légère brume du matin commençait à tomber. A deux cents pas de nous, un groupe de magnifiques châtaigniers dessinait une vaste salle de verdure; l’orphéoniste, courant toujours en avant, s’y était déjà installé. C’était un abri; la commission du Dictionnaire s’y assembla.
Je fournis mon album et mon crayon pour les notes; La Fléchelle, soupçonné de quelque teinture des langues du Nord, nommé secrétaire, secrétaire perpétuel, fut le Villemain de notre académie improvisée. Sous forme de discours d’ouverture, quand nous eûmes pris place, il nous adressa ces mots, du meilleur augure, qui nous étonnèrent et nous charmèrent tout d’abord:
«Meine Herren,
«Guten Morgen; wie befinden Sie sich? Ich befinde mich wohl, Gott sei Dank. Haben Sie die zeitung nicht gelesen? ich bin es zufrieden; wie viel Uhr ist es?»
La traduction qu’il nous en donna immédiatement refroidit quelque peu notre enthousiasme.
«Messieurs,
«Bonjour, comment vous portez-vous? Je me porte bien, Dieu merci; avez-vous lu le journal? Je le veux bien; quelle heure est-il?»
C’est tout ce qu’il avait retenu de ses dialogues allemands.
Ceci me rappela que, à Carlsruhe, j’avais été tenté de faire emplette d’un petit livre du même genre. Je l’ouvris au hasard; j’y lus ces deux phrases significatives:
«Madame la comtesse est sur le lac avec son frère le chevalier; voulez-vous prendre une yole et aller la rejoindre?--Pourquoi n’avez-vous pas mis votre habit écarlate?»
N’ayant ni un habit écarlate à mettre, ni une yole à prendre, ni une comtesse à rejoindre, je fermai le petit livre aux dialogues et ne songeai plus à l’acheter.
Néanmoins, si on ne vota pas l’impression du discours d’ouverture de La Fléchelle, il nous fit espérer que notre secrétaire perpétuel était capable de coopérer utilement à l’œuvre.
A tour de rôle, chacun apporta son offrande.
Pour ma part, malgré mes quelques études commencées dans une voiture de louage, je ne pus fournir que les mots: _wifyl?_ combien?--_Schloss_, château;--_alt_, vieux;--_Gasthaus_, hôtel;--_Hirsch_, cerf;--_Ébernstein_, sanglier de pierre;--_Bach_, ruisseau;--_Berg_,montagne. J’y ajoutai _Trinkgeld_, pourboire, que j’avais appris du garçon de bains de la _Closerie des Lilas_, et cette locution que j’avais vue inscrite sur un grand nombre de cours et de jardins: _verbotener Eingang_, entrée défendue. Mais franchement, avec des sangliers de pierre et des entrées défendues, nous ne pouvions guère espérer nous renseigner sur la route à suivre, ou voir s’ouvrir les portes devant nous.
Il en fut à peu près de même d’Athanase et des deux indigènes d’Épernay.
L’orphéoniste en savait plus long, mais sa prononciation nous parut défectueuse. C’était de l’allemand-suisse. Sous sa dictée, néanmoins, La Fléchelle eut à inscrire une trentaine de vocables, parmi lesquels nécessairement ne furent oubliés ni _das Bier_, la bière, ni _Kirschenwasser_, l’eau de cerises. Tel est le nom inoffensif et bénin du kirsch.
Baldaboche s’abstint sous le prétexte que l’allemand n’était que du hollandais _pas pon_.
Restait Brascassin. Il paraissait impossible que Brascassin, ayant des clients le long de toutes les routes du grand-duché et jusque dans les montagnes, ne pût correspondre avec eux que dans sa langue maternelle.
Jusque-là, pendant notre travail lexicographique, comme un bon prince, il s’était contenté de sourire à nos efforts, sans y prendre part aucune.
Son tour venu, il nous avoua savoir en effet quelques mots d’allemand, pouvoir même, au besoin, se faire comprendre dans cette langue pour les choses indispensables; mais le cri de victoire que nous allions pousser, il l’étouffa sous cette simple observation, c’est que les habitants de la forêt Noire ne parlent et n’entendent pas plus l’allemand que le hollandais ou le français; ils font usage, aujourd’hui encore, de l’ancienne langue des Allamanni, leurs ancêtres, lesquels ont pu imposer leur nom aux peuples de la Germanie, mais n’ont point réussi à leur imposer leur langage.
Nous restâmes atterrés devant cette déclaration.
Il ne restait plus à la commission qu’à mettre le mot _finis_ à notre dictionnaire, lequel contenait alors cent soixante-sept mots français, avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.
Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa révélation foudroyante.
«Nous ne savons pas l’allemand de ce pays, nous dit-il; mais dans le prochain village que nous allons rencontrer, j’en suis convaincu, le maître d’école, le curé, si c’est un village catholique, le ministre, si le village est protestant, entendent le latin. Parlons-leur latin; nous n’avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne puissions nous en tirer avec honneur.»
L’expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase, La Fléchelle et les deux naturels d’Épernay; l’homœopathe sembla ne pas comprendre; moi, je me grattai l’oreille, et l’orphéoniste, à partir de ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.
Enfin, nous vîmes fumer des cheminées; dès les premières maisons, cette inscription tracée sur une porte entr’ouverte: _Sinite parvulos venire ad me_, «Laissez les petits enfants venir à moi,» nous dit que nous étions devant une école. Tout d’emblée, je fus désigné pour porter, en latin, la parole au magister. Je m’en excusai de mon mieux, alléguant que, comme le plus âgé de la bande, j’avais eu plus que les autres le temps d’oublier. L’excuse ne fut point admise. Durant la route, j’avais sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n’osai les détromper.
Au surplus, je n’eus point regret de la visite devant le délicieux tableau qui s’offrit tout d’abord à mes yeux.
Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie douce et paterne, se tenait assis au milieu d’une demi-douzaine de petits marmots, garçons ou filles. Toute l’école était sur les genoux du maître ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne, élève ou professeur, ne semblait songer à le ramasser. Monsieur le magister, tout en riant, appliquait sur l’oreille d’un joli blondin sa grosse montre d’argent, dont le tic tac devait récompenser sa belle conduite, j’aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette récompense, la bande entière des marmousets prenait d’assaut le bon vieux.
Le _salve Domine_ adressé à celui-ci, j’essayai de lui débiter la phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande, il parut n’y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son institution universitaire tenait le milieu entre l’école primaire et la maison de sevrage.
Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en déplorant de n’avoir point eu affaire à un meilleur latiniste, lorsqu’une sorte de rumeur s’éleva au milieu du village; les femmes se mettaient sur le pas de leurs portes; les enfants abandonnaient leurs jeux pour se grouper autour d’un homme vêtu de noir.
«En avant! me dit tout bas La Fléchelle, c’est un ministre protestant; vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin, celui-là!»
Heureusement Brascassin venait de l’aborder.
Du colloque qui s’ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine, résultèrent pour nous de précieux renseignements. Nous avions tourné le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s’élevait la petite ville de Calw, située à l’extrémité de la forêt Noire, du côté westphalien; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad (le bain sauvage), d’où nous rejoindrions facilement une station du chemin de fer.
Il était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue classique d’Horace et de Virgile, Brascassin et le ministre avaient pu entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant le latin avec la prononciation allemande, c’est-à-dire italienne, les _dominous vobiscoum_ et les _monstroum horrendoum_, celui-là avec cette audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.
Quoi qu’il en soit, ces bonnes nouvelles rassérénèrent l’esprit de la troupe, un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée de l’Égarement, qui semblait ne point avoir de limite finale.
A une demi-heure de Wurzbach, nous retrouvâmes l’orphéoniste; la brume du matin s’était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous pressions le pas, lorsqu’une averse formidable, tombant tout à coup, nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce de vacherie située près d’un petit lac, et qu’une grande croix noire signalait de loin. Là nous attendaient d’étranges aventures.
Cette fois, l’hospitalité que nous reçûmes ne fut ni souriante ni empressée.
Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent arriver avec une sorte d’effroi. Ce vieillard avait l’air dur et presque farouche; sa fille portait sur le visage l’empreinte d’une morne tristesse. Nous attribuâmes leur réception à la difficulté pour eux de nous loger. En effet, vu la pluie, les vaches rentraient, et nous étions huit. C’était bien du monde pour si petite habitation.
Force nous fut cependant d’y attendre la fin de l’averse; mais l’averse redoublait; tous les nuages descendus des montagnes semblaient s’être donné rendez-vous au-dessus de nos têtes. Certain léger rhumatisme que j’avais ressenti le matin entre les épaules me faisait craindre la durée du mauvais temps. Il était midi; l’appétit commençait à nous talonner, et pas un signe de nos hôtes n’annonçait leur intention de nous venir en aide pour le calmer. A peine un regard nous avait-il invités à nous asseoir. Trempés, ruisselants, presque aussi mornes, presque aussi taciturnes que nos hôtes, nous nous tenions tous les huit sur une longue banquette de bois, alignés, pressés les uns contre les autres, semblables à une brochette de morfondus. Enfin, Brascassin se levant fit sonner sur la table un large écu de Brabant, et d’un air d’autorité, qui lui allait à merveille, il ordonna à la jeune fille, par un geste, de faire du feu et de nous servir à déjeuner. Elle ne bougea pas, et leva sur son père un regard plus craintif qu’interrogant. Sans plus bouger qu’elle, le père lui répondit par un hochement de tête affirmatif.
Courant au fournil, elle en rapporta un fagot, et bientôt tous les huit, rangés en demi-cercle, nous fîmes face au foyer.
Quelque serré que fût notre demi-cercle, cependant Maria (nous sûmes son nom plus tard) trouva moyen de le briser pour y introduire une poêle de fer qu’elle tenait par son long manche, et, agenouillée, elle guettait à travers nos jambes ce qui se passait sur le feu. Nous avions tous cru à quelque omelette colossale; c’était une affreuse bouillie d’avoine.
La bouillie d’avoine est la nourriture ordinaire des pauvres gens de la forêt Noire.
Une exclamation ou plutôt un gémissement traduisit notre pensée unanime. Comme pour nous rassurer, Maria nous montra un morceau de lard fumé appendu à la cheminée. Nous le décrochâmes. Il sentait le rance, il sentait l’évent.
Non, rien ne peut rendre le désappointement douloureux qui s’empara de nous. La pluie tombait toujours à flots. Nous étions pour la journée entière peut-être enfermés dans cette bicoque, où plus que partout ailleurs les moyens de communication par la parole nous étaient interdits. Nous ne pouvions parler latin ni à Maria ni à son père, et tous les mots de notre fameux vocabulaire y auraient passé en pure perte.
Une sorte de délire comique et furieux s’empare alors de chacun de nous. La Fléchelle veut des œufs à la coque; pour le faire comprendre par la mimique, il s’accroupit sur lui-même, prenant une posture de poule pondeuse, et criant: «Cocorico! coricoco! cocorico! cott! cott! codek!» Je n’ose dire ce que Maria lui apporta. Athanase désire des côtelettes de mouton; il bêle en même temps que son doigt dessine sur la table une côtelette fantastique; il frappe ensuite dessus, probablement pour l’attendrir. Épernay Ier fait de ses deux mains le mouvement de traire une vache et mugit doucement. Épernay II pêche à la ligne; vu le voisinage du lac, il voulait du poisson. L’orphéoniste, après avoir indiqué les cendres du foyer, désigne du doigt le nez rubicond de l’homœopathe, voulant faire entendre par là que, faute de mieux, il se contentera de pommes de terre. Celui-ci branlait la tête en murmurant à demi-voix: «Pas pien ici! pas pien ici!» Et moi, moi.... je pensais à mon rhumatisme, à Madeleine, ma cuisinière, et j’aurais voulu être à Marly, les pieds dans mes pantoufles, chaudement enveloppé de ma robe de chambre, devant un bon feu et un excellent dîner.
Au milieu de tous ces bruits, de ces démonstrations grotesques, le front de Maria s’était déridé; souriante, elle était assez jolie. Quant au père, adossé contre sa porte, les bras croisés, toujours immobile, rigide, il semblait trembler pour sa maison envahie par une bande de fous.
Brascassin ne s’était point associé à la pantomime générale; au geste préférant l’action, il avait visité le fournil, les armoires, et rapportait de ses explorations un nouveau fagot, un pain sombre et noir comme la figure de l’hôte, une panerée de pommes de terre, qui fit ouvrir de grands yeux à l’orphéoniste, et, en plus, une peau de lapin!
Je crus un instant qu’il méditait à notre intention une affreuse gibelotte de peau de lapin.
Le fagot, il le jeta dans le feu; les pommes de terre, il les mit sous les cendres; la peau de lapin, il la fit brandiller sous les yeux du maître. En remuant les cendres, il avait rencontré quelques débris de coquilles d’œufs; il les lui montra, et cette démonstration fut plus expressive que tous les cocorico et les cott, cott, codek de La Fléchelle. A l’appui de sa nouvelle demande il posa sur la table un nouvel écu.
Cette maison devait être pour nous une cause de ruine.
Le vieillard, après avoir empoché les deux pièces brabançonnes, endossa une épaisse redingote de feutre, se coiffa d’une casquette de renard à longue oreillette, maintint ses sabots par de solides guêtres de cuir, et ainsi caparaçonné, se lançant à travers la pluie battante, il alla aux provisions, je ne sais où.
Lui dehors, Maria sembla respirer plus à l’aise; elle devint alerte, agissante, retourna les pommes de terre dans la cendre, mit du gros sel à notre disposition, nous apporta plusieurs jattes de lait, quelques tasses ébréchées, nous montra le pain noir et disparut.
Je n’ai pas pour habitude de manger en attendant le repas. C’est là une méthode russe tout à fait antihygiénique. Je la frappe de ma réprobation.