Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 17
Comme réparation due aux montagnes de la forêt Noire, nos gens avaient décidé de profiter du reste du jour pour visiter la Hornisgrinde, la plus élevée d’entre elles, et dont les crêtes du Mumel-See ne sont que le marchepied. Du haut de la Hornisgrinde, on voit distinctement le clocher de Strasbourg, nécessairement. Je l’avoue, pour l’instant, le clocher de Strasbourg, j’aurais désiré le voir de moins haut et de plus près. Si j’avais pris le chemin de fer ce matin, je serais maintenant à Nancy, à Épernay peut-être. J’en avais assez de l’ascension; comme le héros de Corneille, j’aspirais à descendre. Sous prétexte de crayonnage, mon album à la main, je restai en place, me contentant de les suivre du regard sur les premières rampes de la montagne, et regrettant fort que Brascassin les eût accompagnés.
Le petit La Fléchelle, la tête haute, brandissant son bâton ferré, précédait la bande des explorateurs en se démenant avec des façons de tambour-major. Il espérait peut-être que sa bosse, comme la perruque de l’abbé Porquet, allait un instant devenir le point culminant de cette partie du globe.
Hélas! il n’eut point cette satisfaction.
Une demi-heure plus tard, nos gens étaient de retour au lac, et le guide, assez semblable à un montreur de singes, portait M. de La Fléchelle assis sur son épaule. Une défaillance subite avait pris au petit homme, avec accompagnement de crampes dans les jambes, résultant, affirmait l’homœopathe, d’une expansion excessive de fluide magnétique, causée par une trop grande absorption de séve végétale, qui ne s’élaborant qu’avec peine dans les cavités thoraciques, vu la raréfaction de l’air des montagnes, avait brusquement passé de la pléthore aiguë à l’annihilation des forces musculaires.
Le mot _courbature_ eût suffi, je crois.
Au Hirsch, où nous n’arrivâmes guère qu’avec la nuit, la table était dressée pour nous, et devant chaque couvert figurait une bouteille de vin de Champagne de la maison Le Brun, d’Avize, celle avec laquelle Brascassin était le plus particulièrement associé. «Le vin Le Brun, disait-il, est le vin le plus honnête et le plus consciencieux de la Champagne.»
Cette surprise, préparée dès la veille par notre inappréciable compagnon, dont l’influence vinicole s’étendait aussi bien sur les humbles gasthaus de la forêt Noire que sur les riches hôtels de la plaine, nous mit tous de belle humeur et fit, par enchantement, disparaître nos fatigues de la journée, excepté toutefois pour M. de La Fléchelle, à qui on dut dresser un lit de repos dans un des coins de l’immense salle du Hirsch, aussi bien dortoir que réfectoire. Lui-même, je lui rends cette justice, eut le bon esprit d’applaudir à notre entrain.
Pendant le cours du repas, les mots vifs et mousseux ne manquèrent point. Tout en y apportant sa bonne part, Brascassin les attribuait moins encore à notre esprit naturel qu’à la vertu spécifique de son vin de prédilection. Il en reconnaissait l’effet dans nos réparties plutôt gaies que folles, spirituelles sans exagération. Il avait établi tout un système d’observations touchant l’influence exercée par les divers vins de Champagne sur les élucubrations du cerveau, et prétendait pouvoir reconnaître si tel mot plaisant, telle boutade humoristique, étaient nés sous l’influence du vin mousseux ou du vin crémant. Au besoin, il aurait pu signaler la localité exacte du département de la Marne où ce mot, cette boutade avaient d’abord été confectionnés et mis en bouteille, non-seulement à Reims, Épernay, Avize ou Sillery, mais dans la plus minime de leurs subdivisions. Selon lui, le moët pousse plus à l’imagination qu’à la gaieté; le montebello fait plus rêver que parler; le cliquot tourne facilement à la politique: ainsi de vingt autres vins moins fameux qu’il rangeait sous les dénominations générales de _vins facétieux_, _vins égrillards_ et même de _vins inconvenants_.
Ce système œnologique nous amusa beaucoup et donna lieu à une foule d’observations folles; mais lui, Brascassin, en les rétorquant, ne se départit pas d’une sorte de gravité qui lui semblait habituelle.
Cet homme, je l’avais jugé d’abord devoir être un loustic vulgaire; ses relations mystérieuses avec Thérèse, les confidences de messieurs les habitués de la maison Lebel étaient loin de m’avoir favorablement disposé envers lui.
Entraîné à sa poursuite par un mouvement déplorable de curiosité, surpris vis-à-vis de moi-même d’être revenu si vite sur son compte, j’essayais en ce moment, tout en buvant son vin, qui était excellent, de définir sa nature vraie.
Évidemment, sa nature était complexe. Il y avait à la fois en lui un artiste, un poëte et un commis-voyageur, un philosophe et un bouffon; mais le bouffon se dissimulait sous le manteau du philosophe; sa pensée riait plus que son visage. Ces mélanges d’instincts et de facultés, ces bizarreries d’organisation ne doivent pas être aussi rares qu’on le croit communément; si les hommes étaient faits tout d’une pièce, comme on nous les représente dans les grandes comédies à caractères, la plupart d’entre eux seraient-ils restés une énigme indéchiffrable pour le penseur? Quels que fussent les antécédents de Brascassin, sa position sociale, aussi étrange que le reste quand on le savait sorti de l’École polytechnique, il joignait à une haute intelligence un cœur excellent. Pour le prendre au sérieux, je n’avais aujourd’hui qu’à me rappeler le cimetière de Laaken. Non, je n’avais pas à me défendre du sentiment d’affection qui me poussait vers lui!
Je ne savais point encore ce qu’il valait comme poëte.
Au dessert, sur mon invitation, il nous chanta quelques-unes de ses chansons. Elles respiraient la gaieté, la verve, la franchise, comme celles de Désaugiers, père ou fils. Au moment de l’explosion la plus joyeuse, un éclair de sentiment y brillait tout à coup, rappelant ainsi les mélodies ravissantes de Nadaud; le rire aux lèvres, une larme à la paupière, dans notre enthousiasme, nous en répétions les refrains à tue-tête, de façon à être entendus des fées du lac. La Fléchelle lui-même, qu’on oubliait dans son coin, pour ne pas s’avouer vaincu, entonnait les chœurs avec nous. Jamais les marchands de bœufs, habitués ordinaires de l’endroit, n’avaient fait retentir d’autant de bruit la grande salle du Hirsch.
Déjà, à plusieurs reprises, nos voituriers nous avaient avertis que la nuit se faisait noire, que pour traverser sûrement les vallées de Seebach et de Kappel il fallait avoir l’œil sur la tête de son cheval; nous n’en tenions compte:
«Encore une chanson! encore une bouteille de champagne!»
Enfin on se leva de table, et les voituriers firent claquer leurs fouets.
Le docteur Baldaboche, que nous avions vainement essayé de griser, qui n’avait reculé devant aucune rasade, qui avait ingurgité trois pleines bouteilles Le Brun, sans en ressentir plus d’émotion que n’eût fait dans des conditions identiques ma boîte de fer-blanc, nous déclara alors son client incapable, pour le moment, de supporter les cahots de notre patache.
Il refusait de se séparer de son malade.
Athanase ne voulait point quitter son ami La Fléchelle.
Brascassin était résolu à suivre l’exemple de son ami Athanase.
Les deux naturels d’Épernay auraient cru forfaire à l’honneur en se séparant de leur ami Brascassin.
L’orphéoniste se trouvait bien où il était, et jurait de passer la nuit à table.
Malgré ma résolution de résister à tout nouvel entraînement, que pouvais-je faire seul contre cette formidable majorité?
La parole fut donnée à Brascassin pour une motion d’ordre.
«Messieurs, laisser La Fléchelle à Seebach, retourner sans lui à Achern, serait un acte odieux que la postérité la plus reculée nous imputerait à crime. Mais le savant docteur répond que demain son client, grâce à quelques juleps de bouleau et de peuplier, sera debout et alerte. Ne pouvant plus compter sur nos voitures, je propose pour demain de gagner tous, pédestrement, non plus Achern, dont la route ne nous est que trop connue, mais Appenweier, plus proche de nous, et où le chemin de Bade s’embranche à celui de Kehl; nous pouvons ainsi, avec économie de temps, acquérir une connaissance intime de la forêt Noire.»
Un hourra unanime accueillit la proposition.
Les voitures congédiées, l’hôtelier jeta quelques matelas sur le plancher de notre salle à manger. Une heure après, nous gisions tous étendus, et fort mal à notre aise, sur nos couchettes improvisées, où des serviettes nous tenaient lieu de draps.
Seul, l’orphéoniste, fidèle à son serment, resta à table, en compagnie d’un énorme pot de bière et d’un petit flacon de kirsch.
Et moi, en m’endormant, je me disais que, si j’avais pris le chemin de fer à Achern, je serais maintenant à Paris, peut-être à Marly-le-Roi.
IV
Du Hirsch à Appenweier.--Le guide-batelier.--FREUDENSTADT.--La vallée de l’Égarement.--Tableaux et paysages.--Études de mœurs; caractères.--Explication avec Brascassin.
A Antoine Minorel.
(D’UNE SCIERIE, DANS LA FORÊT NOIRE.)
«Cher Antoine,
«Quiconque voyage doit renoncer à son libre arbitre. La fantaisie, le hasard, le caprice, _le désir des choses qu’on n’aime pas_, comme dit quelque part notre ami Stahl, jouent un si grand rôle dans son existence! On a soif de revoir ses pénates et on poursuit sa course en leur tournant le dos. Que faut-il pour cela? Un consentement irréfléchi, un verre de vin de Champagne, la maladresse d’un guide. Là où le temps ne vous manque pas pour correspondre avec votre ami, êtes-vous sûr de pouvoir vous procurer une plume, de l’encre, du papier? Votre lettre écrite, existe-t-il un bureau de poste pour la transporter à son adresse?
«C’est l’alternative où je me trouve en t’écrivant. La maison que j’occupe passagèrement, pour une nuit, fait partie d’un charmant village; le nom de ce village? je l’ignore. Il est situé au milieu des montagnes; de quelles montagnes? je n’en sais rien. Cela te paraît étrange, n’est-il pas vrai? Mais tout n’est-il pas étrange dans notre vie à nous autres coureurs de routes? Oui, Antoine, oui, ton sédentaire Parisien court aujourd’hui la pretantaine au point d’être incapable de régler ses comptes avec la mappemonde. Suis-je dans le Wurtemberg, dans le duché de Bade ou dans celui de Hohenzollern? le timbre postal de cette lettre t’en instruira peut-être; quant à moi, je ne pourrais te le dire.
«Depuis deux jours, j’explore la forêt Noire, non plus avec Bade et ses gracieux alentours (ce ne sont là que les franges dorées du manteau de cette autre Hercynie), mais en pénétrant dans ses profondeurs les plus ignorées. Hier, j’ai vu des merveilles, j’ai vu les indescriptibles cascades d’Aller-Heiligen, dont tu n’as peut-être jamais entendu parler, et qui n’en mugissent pas moins sur un parcours de plus d’une lieue d’étendue; j’ai vu le lac des Fées, sur l’un des sommets de la Hornisgrinde, montagne aussi haute que les Alpes et toute peuplée d’ours, qui diffèrent de ceux de Paris en ce qu’ils ne sont ni chimistes, ni numismates, ni mathématiciens. Le lac des Fées, d’un aspect sauvage, terrible, sublime, rappelle les descriptions les plus vigoureuses et les plus effrayantes de Dante et de Byron. A lui seul, il vaut le voyage.
«Ce matin, avec Athanase (_vulgo_, Ernest Forestier) et quelques aimables compagnons de voyage, nous avons quitté le Hirsch (_Hirsch_ signifie cerf), c’est le nom d’une hôtellerie située dans les montagnes, à l’extrémité des belles vallées de Seebach (_Seebach_, c’est-à-dire le ruisseau du lac). Nous nous dirigions vers la petite ville d’Appenweier, où vient aboutir le chemin de fer de Kehl. Tu le vois, je te revenais. Mon bon ange, probablement, ne jugeait pas que j’eusse encore assez couru le monde; il voulait que je prisse une connaissance plus intime de ce magnifique Schwarzwald (_Schwarzwald_ est la traduction allemande de notre mot: forêt Noire). Je suis en train d’accomplir la volonté de mon bon ange.
«Du Hirsch à Ottenhœfen, nous prîmes pédestrement un chemin tracé le long du Sohlberg. Arrivés à Lautenbach.... Ne t’effraye pas trop de ces mots en _berg_ et en _bach_, Antoine; votre vocabulaire de chimie en renferme de bien autrement étranges; _berg_, signifie montagne; _bach_, ruisseau: donc le Sohlberg est simplement la montagne de Sohl, et Lautenbach, le ruisseau de Lauten, qui a donné son nom à la petite bourgade où nous nous arrêtâmes pour prendre notre premier repos et notre premier repas.
«Continuant à remonter la rive droite de la Rench, dans laquelle se jette le Lautenbach, nous traversons divers petits hameaux; enfin, après trois heures de marche, nous apercevons une ville, c’est Appenweier! c’est le chemin de fer de Kehl! vivat! Déjà nous voyons s’élever la fumée des locomotives. Non! cette ville, c’est Oppenau, et nous avons dépassé la station. Athanase, qui s’était chargé de la conduite, fut sur-le-champ cassé aux gages. Il s’agissait de le remplacer par un guide plus expérimenté.
«Nous nous arrêtons devant une belle maison villageoise, toute ceinturée de verdure. En buvant une chope de bière, nous demandons à l’hôte s’il peut nous procurer ce guide précieux. Il nous désigne aussitôt du doigt un grand gaillard de batelier qui venait de lui amener du monde, car le Rench, ou le Ramsbach, je ne sais lequel des deux, passe justement au pied de la maison verdoyante.
«Nous nous abouchons aussitôt avec cet amphibie, à la fois guide et batelier; nous lui expliquons clairement que nous nous rendons à Appenweier, afin d’y prendre le chemin de fer de Kehl. Il fait un signe de tête affirmatif; par un autre signe, il nous invite à entrer dans son bateau.
«Après avoir longé durant une demi-heure les rives de la Rench ou du Ramsbach, notre batelier relève tout à coup son aviron, saute à terre, tire son batelet sur le sable, l’attache à un pieu, et, sans même nous adresser un regard, d’un pas délibéré il s’engage dans un large sentier ouvert entre deux collines. Nous le suivons pleins de confiance, escaladant de temps à autre les berges du chemin pour voir si nous approchons d’Appenweier. Nous n’apercevons devant nous que de hautes montagnes et d’épais massifs de sapins.
«Vers deux heures de l’après-midi une petite ville s’ouvre devant nous. Le nom de Freudenstadt, inscrit à l’entrée du faubourg, suffit à nous apprendre que nous ne sommes pas à Appenweier. Évidemment, notre second guide n’a pas été plus heureux que le premier. Ne jugeant plus ses services nécessaires, nous le payons et le renvoyons à son bateau. Un des nôtres nous fit sagement observer que peut-être n’était-il pas tout à fait dans son tort; peut-être notre manière de prononcer l’allemand d’_Appenweier_ avait fait pour lui _Freudenstadt_. Nous admîmes cette raison.
«Descendus à une auberge d’assez bonne apparence, tandis qu’on prépare notre dîner, pour donner aux fourneaux le temps de s’allumer nous allons faire un tour dans la ville. Tout le commerce de Freudenstadt m’a paru se résumer dans la fabrication de la verrerie, des chapeaux de paille, des boîtes à musique et des horloges de bois.
«Quand nous rentrâmes à l’hôtel, notre dîner était servi. Il se composait de jambon froid, de saucisson froid, d’une salade avec assaisonnement d’œufs durs, et d’une tarte froide, aux pommes de terre froides. Nous aurions pu nous dispenser de sortir pour donner à l’hôtelier le temps d’allumer ses fourneaux.
«Rendons toutefois justice à ce dernier; si sa table était modeste, ses prix furent modérés. Chacun de nous acquitta son écot moyennant quelques kreutzers, une valeur de soixante à soixante-quinze centimes, et quand nous prîmes congé, en laissant un demi-florin pour le garçon, celui-ci exécuta à notre bénéfice une pantomime de surprise, de joie et d’attendrissement, qui à coup sûr dépassait de beaucoup la valeur du pourboire et même celle du dîner.
«De nouveau nous voilà en route, ne prenant cette fois pour guide que le hasard, car dans la ville, comme chez notre hôte, nous n’avions pu découvrir un seul individu parlant le français, cette langue universelle, à ce qu’on prétend.
«Du reste, notre essai de vie nomade et aventureuse ne nous déplaisait pas. Le croiras-tu, philosophe? ton ami Augustin était peut-être le plus enchanté de tous. J’avais oublié Paris, Marly, toi-même! Ces longues heures passées en plein air, au milieu de sites tour à tour sublimes ou gracieux, me ravissaient. La forêt Noire est loin de présenter ces tableaux sombres et terribles que son nom et sa vieille réputation font tout d’abord supposer à l’homme qui vit obstinément claquemuré dans un laboratoire de chimie, ou qui jamais n’a franchi la banlieue parisienne. Si le Schwarzwald offre de hautes montagnes au front chauve et couronné de neiges, des torrents tapageurs, des aspects sauvages et échevelés, c’est par coquetterie d’arrangement et pour mieux faire ressortir la gracieuseté de ses jeunes taillis, de ses plaines riantes, de ses fraîches vallées bocagères toutes parsemées de fleurs et de jolis cours d’eau. Les montagnes ne sont ici que les solides murailles enclosant mille ravissants jardins, en pleine floraison. Ah! je n’herborise que sur ma fenêtre! vous l’avez dit, monsieur! Viens donc me voir, le bâton ferré à la main, escaladant les pentes abruptes pour recueillir sur le rocher quelque beau saxifrage, ou le rosage, dont on croyait les Alpes seules en possession, et suis-moi si tu l’oses!
«Ne crois pas que chez moi le botaniste prenne seul sa part de la fête; le poëte et le dessinateur se font la leur aussi. Le long de notre route, que de points de vue enivrants pour l’œil, que de rencontres charmantes ou grotesques! Tantôt, loin de tout séjour habité, au milieu d’un massif de sapins, nous entendons tout à coup sonner l’heure; c’est un marchand d’horloges de bois: une horloge pend sur sa poitrine, dix autres sur son dos; il en a deux sous chaque bras; en passant devant notre escouade, il fait tinter ses sonneries pour nous mettre en goût d’horloges; nous ne nous soucions même pas de prendre de ses heures, quoiqu’il en ait de très-variées. Tantôt c’est une belle jeune femme qui traverse la route, les yeux baissés, en parfilant une touffe de petits brins de paille. Dans ce pays les femmes filent la paille tout aussi bien que le lin ou le chanvre. Au détour de la route, voici de gaies et robustes villageoises à cheval; elles vont rejoindre la noce qu’on entend s’agiter sous les grands arbres au bruit du violon. Que de contrastes, que de surprises en traversant les villages ou les bois! Autour d’un lavoir une douzaine de figures blondes et rieuses saluent notre présence en agitant leurs battoirs; les hommes soulèvent devant nous leurs immenses chapeaux ornés de pompons rouges; puis les chansons des jeunes filles, celles des oiseaux, le clapotage des petites rivières entre les rochers, le tic tac des moulins, le bruit même de la cognée au sein de la forêt profonde, celui de la chute retentissante de l’arbre, le grincement de la scierie voisine, pour laquelle l’arbre avait crû, pour laquelle travaillait le bûcheron.... Écoutons! dans l’épaisseur de la sapinière un coup de feu retentit sourdement; une ombre s’allonge au loin, dessinant la silhouette d’un saint Jean à l’agneau: c’est un braconnier qui fuit un chevreuil sur l’épaule. Tous ces bruits, tous ces tableaux successifs et variés nous réjouissent; nous prenons joyeusement notre soi-disant mésaventure. La vallée qui nous a conduits à Freudenstadt, nous l’avons surnommée la vallée de l’Égarement; elle se prolonge devant nous et sans cesse et toujours, mais charmante, mais pittoresque, et nous adressons des remercîments à Athanase, la cause première de nos déviations topographiques, même à notre batelier-guide qui nous a si mal guidés; nous sommes ravis de notre déroute, de notre voyage au hasard, et plus d’une fois nos rires bruyants se sont mêlés à ceux des lavandières, aux chants des jeunes filles, au fracas des torrents, aussi bien qu’au bêlement des troupeaux.
«Hier, le soleil commençant à décliner vers l’horizon, nous avons planté notre pavillon de nuit dans un village.... De ce village, je ne te dirai point le nom; il est resté un secret pour nous. A partir de Freudenstadt, les communes cessent d’apposer leur extrait de baptême sur leurs murs; il n’est pas d’usage non plus que chaque localité municipale ait son auberge. On cherche son gîte où l’on peut. Nous nous mîmes donc en devoir d’en appeler à l’hospitalité privée.
«J’avais été nommé fourrier de la troupe, bien malgré moi; ces messieurs daignent m’accorder un geste expressif et suppléant facilement à la parole; d’ailleurs, disaient-ils, devant mon air honnête et rassis, les portes devaient s’ouvrir d’elles-mêmes. Le mot rassis t’aurait réjoui, mécréant!
«La soirée était fraîche; les rues étaient désertes; dans la première maison où je m’adresse, je tombe au milieu d’un troupeau de femmes et d’enfants, réunis autour du foyer sous la présidence d’un bonhomme fumant sa pipe. C’était un tableau, ce n’était pas un gîte. Le moyen de proposer à ces femmes, jeunes pour la plupart, de loger à la nuit huit hommes, jeunes aussi, _pour la plupart_? Antoine, tu le vois, je te fais des concessions!
«Je me disposais à battre en retraite; mais tous les cœurs ont l’instinct de l’hospitalité dans les pays sans auberges; le bonhomme se lève et m’indique, à quelques pas de son logis, une scierie où, me dit-il, je trouverai facilement à me loger moi et mes compagnons. J’ai la ferme confiance que ce sont là ses paroles exactes, quoiqu’elles aient été articulées dans l’allemand le plus volubile, le plus saxatile, le plus guttural, le plus croassant que de ma vie j’aie entendu.
«A la scierie, dans une chambre du rez-de-chaussée, je trouvai deux hommes d’assez bonne mine jouant une partie de dames sur une simple planche soutenue par quatre rondins et fraîchement échappée aux dents de la longue scie.
«C’est sur cette table, digne des âges bibliques, que je t’écris en ce moment, cher Antoine. Nos hôtes n’ont pas mis à notre disposition huit lits ornés de leurs courtines et baldaquins, mais bien huit matelas sur une épaisse litière de foin. Pour des voyageurs déjà endurcis cela est plus que suffisant. Quant au menu du souper, voir la carte du dîner pris à Freudenstadt: jambon, saucisson, etc.; seulement la tarte aux pommes de terre froides fut remplacée par des pommes de terre chaudes, cuites à l’eau et servies au gros sel. Nous les mangeâmes à l’anglaise, en guise de pain. Le pain ici est rempli de son, peut-être de sciure de bois, vu la localité. Eh bien, sans les pommes de terre je m’en serais accommodé.
«Antoine, ton ami est devenu un Spartiate.
«Au village de ***, forêt Noire,... mai.
«J’ai tant vécu depuis quelques jours que je ne sais plus même la date du mois.»
A cette lettre adressée à mon excellent ami Antoine Minorel, je crois devoir ajouter un complément indispensable.
Tout ce que je lui raconte touchant nos accidents de route, notre gaieté, notre entrain, nos bons rapports de compagnon à compagnon, est exactement vrai, beaucoup plus vrai, beaucoup plus exact que l’apparition des ours sur la Hornisgrinde et ma prétendue admiration pour cette affreuse grenouillère du lac des Fées. J’usais avec lui du droit d’un voyageur poëte qui ne veut pas s’être détourné de sa route et avoir manqué le chemin de fer pour visiter une mare.
Durant nos marches comme durant nos haltes, j’avais observé les différents types composant notre petite escouade nomade. Il est utile, je pense, de les faire connaître.