Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 16
«Ce jeune homme, c’était un réfugié français compromis politiquement à la suite d’une folle manifestation de quelques élèves de l’École polytechnique; il avait choisi la Belgique pour son lieu d’exil, espérant retrouver là une autre France. Quoique par nature peu porté aux affections mélancoliques, le mal du pays l’avait atteint. A Bruxelles, le joyeux Français n’était plus qu’un misanthrope fuyant le monde, évitant même la société des autres réfugiés. Il cherchait les lieux déserts et sombres, dont la tristesse pût s’harmoniser avec sa pensée. Le cimetière de Laaken était devenu sa promenade favorite; le petit mort qu’il y venait visiter, sans jamais l’avoir rencontré sur la terre, il éprouvait pour lui quelque chose de sympathique, de tendre; il l’aimait. Né en France, l’enfant était venu mourir en Belgique, dévoré par la maladie.... Similitude entre eux qui, plus tard, bientôt peut-être, devait se compléter. Puis à cette mère, qu’il n’avait qu’entrevue un instant à travers un massif de cyprès, n’avait-il pas promis de veiller sur le tombeau de son enfant? En regardant ce tombeau, il lui semblait qu’elle lui avait légué son droit de souffrance et d’amour.
«Les bonnes pensées rafraîchissent l’âme; il éprouvait un soulagement à ses tristesses habituelles en songeant que dans ce pays, où rien ne le rattachait par le cœur, il avait maintenant un devoir pieux à remplir.
«Néanmoins, sur cette terre d’exil, si les sentiments qu’il avait jusqu’alors inspirés autour de lui sentaient parfois la contrainte et la défiance ils n’étaient point hostiles; ils le devinrent tout à coup.
«On ne se passionne pas facilement pour les étrangers en Belgique, disposé qu’on y est à ne voir en eux que des brouillons ou des banqueroutiers jetés hors de leur pays par la bascule de la Bourse ou le tremplin politique. Partout où notre homme avait jusque-là rencontré des regards indifférents, il rencontrait des regards farouches. A sa sortie du cimetière, les habitants du faubourg de Laaken se le désignaient du doigt avec l’expression du mépris. Qu’était-il arrivé? Déjà, à différentes reprises, son logeur lui avait témoigné en avoir assez de sa pratique. Il lui en expliqua la raison un beau jour, nettement, rudement.
«Était-il digne de l’hospitalité belge celui qui avait détourné une pauvre fille de ses devoirs? L’ancien polytechnicien voulut nier; mais ne s’était-il pas dénoncé lui-même par ses visites fréquentes au tombeau de l’enfant? Pourquoi eût-il pris tant de soins de ce tombeau s’il n’était le père du petit défunt, par conséquent le séducteur de la jeune mère? Était-ce donc à l’enfant qu’il fallait songer seulement? Il pouvait se passer de fleurs, tandis que la pauvre fille, faute d’une réparation, flétrie dans son honneur, repoussée par sa bienfaitrice, s’était vue forcée de quitter la Belgique, en proie à la misère et au désespoir.
«Pour s’être fait le gardien d’un tombeau, notre ami se trouvait dans cette situation étrange de passer pour le père d’un enfant dont le sexe même ne lui avait pas été révélé, et pour le séducteur d’une femme qu’il n’aurait pu reconnaître s’il l’eût rencontrée.
«Peu de temps après, il fut rappelé de son exil, par conséquent guéri de sa nostalgie.
«Avant de partir, bravant de nouveau l’opinion publique, il se rendit une fois encore au cimetière de Laaken et rétribua largement le gardien, lui confiant le soin du petit tombeau pendant son absence. Qu’elle fût fille ou femme, il l’avait promis à la mère!»
Cette histoire me toucha vivement. Athanase me la racontait tandis que, pour nous rendre aux cascades, nous gravissions ensemble les jolies collines blondes déjà entrevues par moi à travers les ogives démantelées de la chapelle. Puis, s’arrêtant:
«Eh bien, mon cher Augustin, croyez-vous que Brascassin (car c’était encore de l’éternel, de l’inévitable Brascassin qu’il s’agissait ici), croyez-vous que Brascassin, même avec les idées de mariage que vous lui supposez, puisse jamais songer à prendre pour femme cette Thérèse, la fille séduite de Bruxelles?
--Je ne sais ce que je pense, lui dis-je, mais votre joyeux ami, dont jusqu’ici je n’avais qu’une mince opinion, je vous le déclare, vient d’entrer brusquement dans mes affections. C’est un noble cœur, et sa conduite au tombeau de l’enfant...»
Ici, j’interrompis ma phrase par un cri. C’était un cri d’admiration.
De l’endroit où nous étions, les cataractes d’Aller-Heiligen se développaient sur une longue étendue. On eût dit vingt rivières étagées les unes sur les autres. C’était magnifique, c’était sublime! De ma vie de Parisien je n’avais rien vu de plus beau, même les grandes eaux de Versailles. Quand la nature s’en mêle, elle distribue ses largesses avec plus de prodigalité encore que le grand roi Louis XIV.
Nos compagnons nous attendaient un peu plus haut, à demi-portée de fusil; c’était de là que nous devions partir pour descendre le long des cascades.
En abordant Brascassin, par un mouvement involontaire, je lui tendis la main.
Il ne sut trop ce que cela voulait dire. Mais je songeais au cimetière de Laaken.
Alimentées par la Mourg, par l’Enz et les nombreux cours d’eau descendus des pentes de la forêt Noire, les cascades d’Aller-Heiligen se sont frayé leur route à travers un terrain rocheux qui, par ses résistances, les a transformées en immenses cataractes, reliées entre elles sur près d’un kilomètre d’étendue.
Autrefois, pour oser les côtoyer dans tout leur parcours, il fallait s’aventurer le long des berges escarpées et glissantes: on y risquait sa vie.
Naguère encore, des échelles, ayant pour points d’appui d’énormes rochers mis à découvert par les eaux torrentueuses, facilitaient la route aux curieux. Si la visite n’entraînait plus un péril de mort, elle causait du moins une grande fatigue et tentait seulement sinon les plus braves, du moins les plus robustes.
Aujourd’hui, tout le monde est appelé à jouir du spectacle; des escaliers commodes, quoique un peu rapides, avec rampes et garde-fous, ont remplacé les échelles. C’est plaisir que de descendre ainsi, de cascade en cascade, au milieu du bruit assourdissant de toutes ces masses d’eau qui, en passant, vous saluent par une aspersion d’abondante rosée. Jamais je ne m’étais trouvé à pareille fête.
Les populations campagnardes accourues au festival remplissaient les escaliers; les riches fermières avec leur taille sous les aisselles, leurs grands chapeaux de paille ornés de fleurs champêtres, les dames bûcheronnes, leur petit feutre sur la tête, les ouvrières, en bonnet de soie, rouge ou bleu, la plupart tenant leurs enfants à la main ou dans leurs bras; les villageois avec leurs longs bâtons blancs, leurs redingotes amples et flottantes; les forestiers avec leurs vestes d’uniforme et leurs grandes guêtres à la souabe; tous ces groupes, mêlés à des groupes de citadins aux habits étriqués, aux petits chapeaux ronds, à la casquette universitaire, cheminant, ayant près d’eux leurs femmes ou leurs sœurs, au buste allongé sur une base arrondie et volumineuse, présentaient le plus singulier mélange de formes et de couleurs.
Une partie de la foule, venant du plateau de l’abbaye, montait; l’autre, ayant, comme nous, escaladé les collines, descendait, et ce remous humain, le contraste entre tous ces costumes, les modes de Paris et celles de la forêt Noire confondues ensemble, les bruits, les murmures de cette foule, couverts par les murmures et les bruits des cascades, tout cela encadré dans la sévérité d’un paysage alpestre revêtait les allures d’une grande mascarade défilant au milieu d’une noble et majestueuse décoration.
J’essayai d’en reproduire quelques détails par le crayon. Ce petit diable bombé de M. de La Fléchelle, à force de tourner, de gambader autour de moi, et de s’extasier sur l’œuvre avant même qu’elle fût commencée, m’en rendit l’exécution impossible.
Il fallut enfin dire adieu à ces merveilles d’Aller-Heiligen. Comme souvenir, je cueillis sur la rive de la dernière cascade une superbe _pédiculaire_, m’apprêtant à l’insérer précieusement dans ma boîte. Dans ma boîte, je trouvai un paquet d’orties. Décidément, le nain en voie de devenir géant m’avait pris à partie pour ses malices. Je lui fis du doigt un signe de réprimande. Il pouffa de rire. Peut-être en grandissant deviendra-t-il plus raisonnable.
A l’entrée du petit bois où j’avais abordé le matin, nous trouvâmes non-seulement des voiturins, mais des chars à bancs. Athanase, Brascassin, l’homœopathe, La Fléchelle, deux autres convives d’Épernay, un ami de rencontre qu’Athanase avait détaché de l’orphéon et moi, nous formions une bande de huit individus. Nous prîmes deux chars à bancs. Je pensais retourner à Achern:
«Et le _Mumel-See_! me dit Athanase.
--Est-ce là que nous devons dîner, demandai-je, songeant à mon déjeuner si fatalement interrompu.
--Nous dînerons au _Hirsch_, me répondit Brascassin.
--Pourquoi pas à Achern? Je compte bien ce soir prendre le chemin de fer pour Paris.
--Nous aussi, parbleu! sinon pour retourner à Paris, du moins à Épernay, reprit Athanase. Mais, malheureux! vient-on à Aller-Heiligen sans visiter le _Mumel-See_?
--Qu’est-ce que le Mumel-See?
--C’est le lac des Fées! me dit La Fléchelle.
--Et où est situé ce lac des Fées?
--Au Mumel-See.»
Je ne jugeai pas nécessaire de prolonger de pareilles explications. D’ailleurs, ce mot de _lac des Fées_ avait doucement résonné à mon oreille.
Nous voici dans la délicieuse vallée de Kappel. Au lieu du tumulte de l’entonnoir, du tapage, des bruits de toutes sortes, cris de la foule, vacarme des cascades, trompettes et contre-basses de la _Musik-Fest_, qui, depuis le matin, avaient surexcité la partie nerveuse de mon organisation, silence complet, à peine troublé par quelques chants d’oiseaux, par quelques mugissements de génisses. Du sein d’immenses prairies, entre les hautes herbes, s’élève de temps à autre un front cornu, et deux gros yeux nous regardent passer. Notre char à bancs avec ses ressorts de bois, vraiment de très-bon usage dans les routes accidentées, semble glisser sur le sable; j’éprouvais une quiétude, un calme parfaits. Parmi mes compagnons, les uns fumaient avec cette taciturnité naturelle aux fumeurs; les autres dormaient. Peut-on dormir, un pareil tableau sous les yeux! Moi, je méditais, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps au milieu de ma vie agitée; je songeais à Thérèse et au vainqueur des Turcs, à Thérèse surtout. Non! je ne pouvais ratifier la sentence portée contre elle par Athanase; il avait été abusé par ses propres suppositions ou celles de son entourage; Brascassin n’avait pas parlé avec mépris de la pauvre fille; elle lui était si dévouée, si reconnaissante!...
Je ne fus distrait de ces pensées qu’à la vue des vallées de Seebach, qui s’enchaînent à celles de Kappel et les font oublier; là un horizon de hautes montagnes boisées, un double rang de collines parsemées de nombreux chalets; aux flancs de la colline, se détachant nettement sur leur verdure un peu sombre, bondissent des chèvres blanches, serpentent de jolis ruisseaux qui semblent se rouler sur eux-mêmes et caqueter au soleil; à la porte comme aux fenêtres des chalets, apparaissent des figures de femmes, toujours blondes, souvent charmantes; du fond de la vallée montent vers nous des bourdonnements, des murmures, et les tintements doucement monotones de la clochette des troupeaux.
J’étais sous le charme! il me semblait déjà ressentir l’influence magnétisante des fées du lac. Je ne connais la Suisse que par ouï-dire et pour avoir vu un grand nombre de ses portraits, plus ou moins bien coloriés; mais peut-elle présenter quelque chose de plus gracieux, de plus idéalement pittoresque que cette ravissante vallée de Seebach? Je me promis bien d’inscrire sur mes tablettes, comme une des journées les mieux employées de ma vie, celle où j’avais vu les cascades d’Aller-Heiligen, cet agreste paradis de Seebach, et qui devait se terminer au lac des Fées!
Je commençais à me prendre au sérieux et à me croire devenu, toujours malgré moi, un illustre voyageur. Au milieu de ces idées vaniteuses, repu de ces beaux spectacles, fatigué d’admiration, je finis par m’endormir à mon tour. Nous dormions donc à l’unanimité dans nos deux chars à bancs, quant un double ressaut des voitures nous fit ouvrir les yeux à tous les huit à la fois.
Nous arrivions au _Hirsch_!
III
LA PIPE DU DIABLE.--Le Titan La Fléchelle.--LAC DES FÉES.--Dissertation sur les cascades et les montagnes.--Je m’éprends de plus en plus de Brascassin.--Des vins de Champagne et de leur influence.
Le Hirsch, c’est-à-dire _le Cerf_ (j’aurais dû me rappeler ce mot, moi qui, à Bade, logeais à l’hôtel du _Hirsch_; mais ma mémoire est rebelle au tudesque), le Hirsch donc est un grand gasthaus, station ordinaire des marchands de bestiaux, des colporteurs d’horloges de bois qui vont gagner les villes de la plaine, ou de messieurs les touristes en route pour le lac.
Nous entrâmes dans une vaste salle, blanchie à la chaux, sans autres ornements que quelques tables boiteuses et des chaises rustiques. Un tableau cependant en décore la muraille principale. Ce tableau, ou plutôt cette gravure sur bois, vigoureusement coloriée de rouge, de jaune et de bleu, représente la rencontre de Waldhantz et du diable, un des souvenirs glorieux du pays.
L’Allemagne entière, l’Alsace même et les Vosges, ont leur _Chasseur sauvage_, dont on entend les meutes aboyer au milieu de l’ouragan. A la forêt Noire spécialement appartient le joyeux Waldhantz, le roi des braconniers. Son aventure est dans toutes les mémoires, son nom dans toutes les bouches, son portrait sur toutes les pipes. Pour ce dernier point c’est justice; sans lui, qui jamais eût entendu parler de la PIPE DU DIABLE?
Waldhantz était un garçon de belle humeur, courant après les jolies filles, mais amoureux seulement de la chasse; d’une dévotion parfaite, mais surtout envers saint Hubert, dont on voyait l’image toujours appendue à la boutonnière de sa veste. C’est saint Hubert qui rabattait le gibier pour lui; c’est saint Hubert qui lui faisait éviter la rencontre des gardes-chasse; bref, saint Hubert et Waldhantz étaient au mieux ensemble.
De son métier légal et reconnu, Waldhantz, horloger et mécanicien, avait su se confectionner un petit fusil facile à dérober aux yeux de l’autorité, et dont la forme trompeuse était loin de faire pressentir une arme meurtrière.
Un jour, sur l’une des cimes les plus élevées de la forêt, un homme à la chevelure noire et hérissée paraît tout à coup devant lui.
«Bonjour, Waldhantz.
--Bonjour, Satan, lui répond le hardi braconnier, qui l’a reconnu rien qu’à l’odeur de soufre répandue autour de lui.
--Que portes-tu donc à la main?
--C’est ma pipe, milord.
--Singulière pipe! Tu es un homme habile, Waldhantz, on le dit, mais je te croyais plus occupé à la fabrication de piéges et de traquenards qu’à celle des pipes. Voyons, je veux essayer de la tienne; elle me semble tout à fait originale.»
Waldhantz se trouble d’abord; puis, il lui passe par la tête le projet le plus audacieux qu’un homme ait jamais pu concevoir. Il va délivrer le monde, les races présentes et les races futures, de leur plus redoutable ennemi. C’était la réconciliation de la terre et du ciel qu’il osait tenter.
«Ta pipe est-elle bourrée? dit Satan.
--Elle l’est, milord.
--Et comment se sert-on de cet instrument?»
Waldhantz lui mit le canon du fusil au bord des lèvres, non sans trembler un peu, mais plus d’aise que de crainte.
«Tu as ton briquet? allume maintenant.»
Après une prière mentale faite à saint Hubert, le jeune homme pressa la détente. Les échos des montagnes hurlèrent tous sous une effroyable détonation.
Waldhantz était tombé à genoux en pressant contre son front l’image de saint Hubert. Quand il se releva, le diable était encore debout devant lui, clignant de l’œil, hochant la tête, comme quelqu’un pris d’une forte envie d’éternuer.
Il éternua en effet, et, en éternuant, il expectora quelques chevrotines dans un nuage de poudre et de fumée, ce qui parut le soulager beaucoup.
«Mille torchons brûlés! quel mauvais tabac est le tien, mon garçon! il m’est tombé dans la gorge. Quand tu viendras me voir aux enfers, ce qui ne peut tarder, je t’en ferai fumer de meilleur.
--Je tâcherai de me dispenser du voyage, milord.
--Baste! Quel braconnier n’est exposé à tuer son garde forestier un jour ou l’autre, par conséquent à être pendu! Au revoir donc, Waldhantz.»
Waldhantz eut la gloire de la tentative, non celle de la réussite. Cette gloire lui a suffi.
Mais pourquoi Waldhantz appelait-il son terrible interlocuteur milord? Dans la conscience du peuple, peut-être le diable a-t-il le droit de siéger à la chambre haute du parlement anglais.
Je ne puis m’expliquer la chose autrement.
Le soleil commençait à jeter sur les collines des regards obliques. Armés de bâtons ferrés (pour la première fois cette arme du franchisseur de montagnes se trouvait entre mes mains) et accompagnés d’un guide, nous nous dirigions vers le Mumel-See, en suivant les bords du ruisseau qui en descend.
J’avais projeté d’accoster Brascassin durant la route; mais la montée, rude et longue, interdisait la causerie. Quoique m’appuyant sur le bras du guide, je haletais et, pour comble d’humiliation, tandis que je gravissais péniblement le terrain, je voyais au-dessus de moi, sautant d’un roc à l’autre en me lançant de haut son coup d’œil goguenard, M. de La Fléchelle devancer toute la bande. On eût dit d’un Titan escaladant les montagnes.
Baldaboche lui-même, malgré ses jambes interminables, le suivait à grand’peine. Un instant je fus sur le point de confesser la science homœopathico-magnético-végétale.
Le Mumel-See ne mérite guère tout le bien qu’on a dit de lui et tout le mal que nous nous étions donné pour lui faire notre visite. Mieux aurait valu mille fois lui envoyer simplement notre carte.
Une grande cuve creusée dans la profondeur des vallées, sans cesse noircie par l’ombre des hautes cimes et des noires sapinières qui l’entourent; un terrain aride, dénudé, parsemé çà et là de quelques arbres échevelés, tordus par le vent; des eaux stagnantes, à reflets plombés, où pas un nénufar ne s’étale, où les oiseaux aquatiques eux-mêmes évitent de venir tremper le bout de leurs ailes, où nul poisson ne peut vivre: voilà le fameux lac des Fées!
Nous nous étions groupés sur un tertre, auprès de cette miniature grotesque de la mer Morte, de cette immense grenouillère, pour laquelle nous nous étions détournés d’Achern et avions entrepris un voyage.
«Oh! m’écriai-je sous l’empire d’un souvenir récent, cela ne vaut pas les cascades d’Aller-Heiligen!
--Qui ne sont pas déjà si merveilleuses!» dit La Fléchelle avec son rire narquois.
Et il ajouta, en se tournant vers moi:
«Cher monsieur, vous revenez peut-être de Pontoise, mais, à coup sûr, vous ne revenez pas comme nous de Schaffouse. La chute du Rhin, voilà qui est beau!
--Après le Staubach à Lauterbrunn,» dit l’orphéoniste qui déjà nous avait entretenus de ses explorations en Suisse, d’où il avait rapporté, outre une foule d’histoires invraisemblables, divers ranz des vaches et de précieux gargouillis tyroliens.
«Fi du Staubach! répliqua La Fléchelle; un mince filet d’eau, de haute taille, c’est vrai, mais qui n’arrive pas même à vous défriser les cheveux; c’est une cascade poitrinaire.
--Moi, dit un des deux naturels d’Épernay, comme Athanase je viens de voir la chute du Rhin; comme monsieur de l’orphéon, j’ai vu le Staubach à Lauterbrunn; tout aussi bien que M. Canaple, j’ai, ce matin, longé l’Aller-Heiligen; tout cela est assez gentil, mais autrefois, en Égypte, avec mon père, alors au service de Méhémet-Ali, j’ai visité les cataractes du Nil. Après les cataractes du Nil, messieurs, il faut tirer le rideau: ce sont les plus belles cascades du monde.
--Oh! fit Baldaboche, qui jusqu’alors n’avait pas été prodigue de ses paroles, les cascades du Niagara sont encore _pien meilleures_; je l’ai entendu raconter dans des livres de _voyaches_.»
Devant les cascades du Niagara chacun courba le front; le premier prix de cascades leur fut décerné à l’unanimité, et, pour ma part, je me sentis un peu honteux de mon admiration de Parisien pour celles d’Aller-Heiligen.
Brascassin n’avait pas pris part à la discussion. Son chapeau abaissé sur ses yeux, il restait muet, appuyé des deux coudes contre le talus qui nous servait de dossier.
«Ce que je trouve de vraiment _choli_ et même de _pien peau_ dans ce pays, reprit l’homœopathe, encouragé par son succès, savez-vous quoi? c’est les montagnes.
--Allons donc! mesquines! mesquines! lui répliqua un autre; elles sont à peine à la hauteur des puys de l’Auvergne; tenez, voyez d’ici, à l’horizon, les ballons des Vosges; pour moi, je les préfère.
--Vous n’avez jamais vu les Pyrénées? dit un troisième; le cirque de Gavarnie, à la bonne heure! Vive le cirque de Gavarnie!
--Que direz-vous donc des Alpes, messieurs? objecta l’orphéoniste, qui s’était donné pour mission de soutenir la cause sainte de l’Helvétie. Les Alpes ne feraient qu’une bouchée de vos puys d’Auvergne, de vos ballons des Vosges et de vos montagnes des Pyrénées, en y mettant celles de la forêt Noire comme assaisonnement.
--Oui, très-bien, accordé! riposta La Fléchelle. Vive la vieille Helvétie, sa liberté, ses fromages et sa Yungfrau! Il paraît cependant que vos Alpes ne sont que des mottes de terre assez bien venues, si on les compare aux Andes du Pérou, aux Cordillères.... Le Chimboraço!... Ah! ah! messieurs, le Chimboraço!»
Le premier prix de montagnes allait être accordé au Chimboraço lorsque Brascassin, sortant de son immobilité:
«Que venez-vous parler de vos Cordillères et du Chimboraço? Il est des montagnes bien plus hautes encore!
--Lesquelles? nous écriâmes-nous.
--Les montagnes de la lune, messieurs!»
Et tout à coup, s’échauffant sous une indignation de poëte, qui m’étonna chez un marchand de vin d’Épernay: «Ah! tenez, poursuivit-il, la peste étouffe tous ces faux amis de la nature qui ne savent admirer que par comparaison! qui déprécient ce qu’ils ont sous les yeux au profit de merveilles que, le plus souvent, ils n’ont pas vues, qu’ils ne verront jamais! qui crachent sans cesse dans notre admiration pour nous en dégoûter! Si vous vous extasiez devant un beau site de la Touraine ou de la Bretagne, même des environs de Paris, où il y en a tant, ils viennent jeter dessus, pour l’éclipser, les vallées de l’Arno, le Pausilippe, tous les Tibre et tous les Tivoli possibles. Rêvez-vous devant un petit ruisseau, à peine visible, à peine murmurant sous les touffes d’herbes et de fleurs qui frangent ses bords, ils vous le noient aussitôt sous un débordement du Rhin, du Rhône et du Danube réunis. Est-ce qu’une petite chaumière moussue, entourée de quelques arbres, avec sa cheminée qui fume, et dont la vitre s’illumine sous un rayon du soleil couchant, n’intéresse pas aussi vivement le regard que le château princier le plus splendide au milieu de son vaste parc? Non, ils ne sont pas de vrais voyageurs, de vrais artistes, ceux-là qui, avec un chef-d’œuvre de Dieu ou des hommes sous les yeux, n’éprouvent d’autre sentiment que le regret de ce qu’il ne leur est pas donné de voir. C’est de l’ingratitude envers la Providence!
--Bravo, Brascassin!» cria Athanase. Les autres se courbèrent sous la réprimande qu’ils avaient méritée.
Moi, j’étais ému. Décidément cet homme me devenait tout à fait sympathique. Je me levai et, pour la seconde fois de la journée, j’allai lui tendre la main. Il me comprit mieux qu’à ma première et maladroite démonstration, et son étreinte cordiale répondit à la mienne.
Nous étions amis.