Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin
Part 12
Une petite ville, située sur la Mourg, entourée, traversée par vingt autres cours d’eau, comme inondée au milieu de ses prairies marécageuses, Gernsbach, était la seule ressource qui fût à notre portée. Mais qu’espérer de cette piètre Venise, habitée seulement par une population de pêcheurs, de bûcherons, de flotteurs, où l’on n’entend que le bruit de la cognée qui déracine les sapins, de la longue scie qui les divise en planches et des eaux grondantes qui les charrient sur la rivière? Notre cocher ne connaissait pas le pays sous le rapport des subsistances; Junius, quoique devenu presque Badois, n’avait jamais mis les pieds à Gernsbach, sans doute dans la crainte de se les mouiller. Sous les excitations de la faim, nous devînmes soudainement modérés dans nos désirs comme dans nos espérances; nous ne demandâmes à Gernsbach que quelques couples d’œufs, un plat de goujons et du pain pas trop anisé. Avec ces dispositions d’anachorètes, après avoir descendu les pentes rapides de la montagne plutôt en haquet qu’autrement, car notre voiture glissait alors sur son sabot, nous fîmes piteusement notre entrée dans la ville.
J’ai omis de le dire, depuis quelques instants il pleuvait à verse, ce qui n’aidait pas à nous réconforter.
Comme la voiture débouchait sur la place: _Gasthaus!_ m’écriai-je victorieusement à la vue de ce mot inscrit en grosses lettres sur la maison de poste. Gasthaus! un restaurant! nous sommes sauvés.
«Lisez _Gatshaus_, dit alors notre littérateur émérite, car c’est là évidemment notre mot familier _gâte-sauce_, défiguré par une transposition de lettres.»
J’ai honte de rapporter ce jeu de mots pitoyable, surtout émanant d’un homme d’une si grande réputation; cependant nous en rîmes beaucoup, et notre hilarité durait encore lorsque notre voiture s’arrêta devant l’hôtel de la poste.
Un rapide examen de la maison nous ramena tout aussitôt à la gravité de la situation.
Dans une salle du rez-de-chaussée, parfaitement calme et tranquille, plusieurs femmes, servantes ou maîtresses, s’occupaient de lingerie; dans une autre, un monsieur, installé devant un métier de tourneur, confectionnait des bâtons de chaises. C’était le maître du logis.
«Monsieur, lui dis-je, lorsque, selon l’usage, il fut venu à notre rencontre, auriez-vous, par hasard, de quoi nous donner à manger?
--Pourquoi pas?» me répondit-il sans paraître offensé de cet irrévérencieux _par hasard_, qui avait trahi mes terreurs secrètes.
Nous n’étions pas encore tout à fait rassurés.
«Et que pourriez-vous nous donner? repris-je.
--Tout ce que vous voudrez, Messieurs.»
Nous nous regardâmes, étonnés de l’aplomb de ce Vénitien.
«Monsieur, lui dit alors notre littérateur émérite, voulant rabattre un peu de cette jactance, pour ma part un bon cuissot de chevreuil, cuit à point, me plairait fort; toutefois, je me contenterai d’un morceau de fromage, faute de mieux.
--Un cuissot de chevreuil? très-bien, dit l’hôte.
--Un coq de bruyère me flatterait de même, interrompit Junius en se frisant la moustache.
--Un coq de bruyère? très-bien, répéta l’hôte; il m’en est arrivé un justement ce matin.»
Nous crûmes à une mystification. Pour le pousser à bout:
«Avez-vous des truffes? demanda notre peintre paysagiste.
--Ce n’est guère la saison, Messieurs; cependant il nous en reste de conserve, au vin de Champagne. Au surplus, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vous servirai _un dîner_.»
En Allemagne, un dîner signifie un repas à prix fixe, que le maître du gasthaus compose à son gré et selon les ressources dont il peut disposer. C’est une table d’hôte au petit pied.
Malgré le sérieux de ce tourneur de chaises, le doute nous restait implanté dans l’estomac plus profondément que jamais. Le littérateur émérite prétendait que notre Vénitien-Badois était un gascon, et qu’au lieu du coq de bruyère et du cuissot de chevreuil nous aurions deux omelettes, l’une au lard, l’autre au beurre.
En attendant ce dîner hyperbolique, nous profitâmes d’une éclaircie pour aller visiter la ville.
Gernsbach mérite d’attirer l’attention du voyageur qui n’est pas affamé.
De Gernsbach partent ces immenses trains de bois qui, charriés par la Mourg jusqu’au Rhin, par le Rhin jusqu’à la mer du Nord, vont approvisionner la Prusse, la France et la Hollande de planches, de poutres et de mâts.
La Mourg, vu l’étroitesse de ses rives, ne les voiture d’abord que par fragments; quelquefois même un seul arbre, mais immense, flotte à sa surface; d’autres le suivent, puis d’autres encore. Le Rhin recueille, réunit, enchaîne les uns aux autres ces débris épars, et en compose ces radeaux monstres sur lesquels une population tout entière semble émigrer; des passagers par centaines suivent avec eux le cours du grand fleuve. Sur ces îles flottantes, parsemées çà et là de petites cahutes en planches ou en clayonnage, les mariniers sont à la manœuvre; de nombreux groupes de femmes, assises sur des tapis de joncs, tricotent; des jeunes filles, devant un fragment de miroir, peignent leurs longs cheveux, qui, en se déroulant au vent, forment comme les blondes banderoles de cette flotte sans voiles et sans cordages; et les bons bourgeois de Coblentz ou de Cologne, en se mettant le matin à leur fenêtre, se frottant les yeux, se disent: «C’est la forêt Noire qui passe.»
Oui, la forêt Noire seule a fourni ces madriers, ces poutres, ces sapins, qui, par milliers, forment le solide et raboteux plancher de ces gigantesques radeaux.
Mais par quels efforts de la mécanique a-t-on pu faire descendre jusqu’à la Mourg ces vieux arbres souvent placés à des hauteurs et sur des escarpements inabordables aux chevaux? Le moyen est simple et peu dispendieux.
Vers la fin de l’automne, on a fermé par des écluses les petites vallées échelonnées le long de la montagne; l’eau des pluies et des sources s’y est amassée lentement; les neiges de l’hiver ont achevé de les combler. Profitant de toutes les pentes obliquant de haut en bas, on a déjà fait glisser vers chacune de ces petites vallées les arbres voisins, ébranchés en même temps qu’abattus. Tout aussi bien que les sapins vulgaires, les rois des grands taillis et des roches escarpées se sont dirigés vers ces réceptacles communs. Quand les chaudes bouffées du printemps ont fondu les triples couches de neige et de glace, alors arrive le jour de la débâcle. Les écluses sont ouvertes; les cascades furieuses entraînent avec elles le dépôt qui leur a été confié, et c’est là un spectacle merveilleux que de voir, au milieu de ces eaux écumantes, se redresser, s’entre-choquer ces grands arbres, ces gros _hollandais_, semblables à des géants foudroyés; la forêt de Macbeth ne marche pas, elle court, elle se précipite; la montagne tremble, les cataractes mugissent; et durant cette terrible avalanche et tous ces bruits étourdissants, les habitants de Gernsbach se frottent les mains en songeant aux ducats, francs, thalers et rixdales de la Hollande, de la France et de la Prusse.
Quant à nous, tandis qu’un vieux flotteur du pays, ancien soldat de l’Empire, nous mettait ainsi au courant de cette curieuse opération, nous songions à notre dîner. Une scène qui se passait au bord opposé de la Mourg vint à propos me distraire de cette préoccupation.
Sous quelques arbres figurant une promenade publique, un homme sautillait au milieu d’un groupe de jeunes filles, lesquelles, à qui mieux mieux, semblaient rire et se moquer de lui. Cet homme, par les dieux immortels! je l’aurais juré, c’était mon amoureux Anglais de Carlsruhe! Quoique, à cette distance et à travers la légère brume qui s’élevait de la rivière, il ne me fût guère possible de distinguer ses traits, je le reconnaissais à ce qu’il avait de britannique dans son encolure, et surtout à ce qui le distinguait de ceux de sa race, la vivacité dans les mouvements, une certaine élasticité des membres, généralement refusée par la nature aux autres Grands-Bretons. Je l’observais allant de l’une à l’autre des jeunes filles en multipliant ses gestes de séducteur en voyage. Par malheur, une forte ondée survint, qui dispersa la troupe et interrompit mes observations. Mais que venait faire à Gernsbach ce diable d’homme que j’avais laissé à Carlsruhe si fort en quête de verlobtage?
A l’heure convenue, nous dirigeant vers le gasthaus de la poste, au lieu de ce calme de si mauvais augure qui nous y avait accueillis à notre première entrée nous entendons un tumulte épouvantable non moins inquiétant. Une servante criait et pleurait; les autres criaient et riaient; l’hôte et l’hôtesse en fureur apostrophaient un individu qu’entouraient bruyamment quelques postillons et garçons de cuisine. Au milieu de ce conflit, qui avait pu songer à notre dîner?
L’individu ainsi apostrophé, c’était lui, c’était mon Anglais! Je m’apprêtais à interroger sur ce séducteur d’outre-mer le maître du gasthaus; mais, de leur côté, mes compagnons s’adressaient à celui-ci tous les trois à la fois, réclamant ce dîner, devenu plus hyperbolique que jamais. Un instant nous fîmes chorus dans la bagarre. Enfin l’hôte prononça ces mots magiques: «Ces messieurs sont servis.»
Pour le moment, chez moi, l’appétit l’emporta sur la curiosité, et, laissant mon Anglais se débattre au milieu des marmitons et des postillons, je suivis, avec les autres, le chemin de la salle à manger, située au premier étage.
Nous n’avions pas atteint les marches de l’escalier qu’une odeur délicieuse, une odeur de rôti, monta jusqu’à nous des antres de la cuisine. Nous nous regardâmes avec un sourire béat; notre littérateur émérite, sceptique impitoyable, le fit disparaître d’un mot: «Omelette au lard,» dit-il.
Enfin, nous entrons dans une chambre d’assez froide apparence; sur la table figurent quelques légers hors-d’œuvre vinaigrés, maigre escorte du potage; mais à peine venons-nous, la mine piteuse, de décoiffer la soupière, ô merveille! deux servantes nous arrivent, portant chacune un plat: dans l’un s’étale un magnifique coq de bruyère, avec ses plumes en tête et ses ailes demi éployées; dans l’autre, un cuissot de chevreuil nage dans son jus noirci de truffes. Nos folles exigences avaient été satisfaites; elles devaient être dépassées.
Je ne détaillerai point le menu de ce festin pantagruélique, auquel rien ne manqua, ni le poisson ni la fine pâtisserie, et qui nous coûta moins cher que le plus modeste repas à la carte fait dans un mince restaurant à Paris.
En sortant de table, je n’eus rien de plus pressé que de m’enquérir de mon Anglais; il était parti. Interrogée par moi, l’hôtesse, sans prétendre attaquer son honorabilité, m’affirma que, depuis quinze jours qu’il rôdait dans le grand-duché, c’était la seconde de ses servantes à laquelle il s’attaquait: avec la première il en était venu à ses fins; il l’emmenait avec lui; quant à la seconde....
Je fus forcé de me contenter de cette phrase inachevée. Mes trois compagnons étaient déjà installés dans la voiture. A son tour, notre cocher se fâchait, criait, tempêtait, déclarant que nous ne serions de retour à Bade qu’à la nuit noire.
Comme toujours, ma curiosité restait inassouvie.
Quel drôle de petit Anglais!
VIII
Le vol au parapluie.--Métamorphose subite.--Le vainqueur des Turcs.--La collégiale de Bade.--Un futur historien.--La Favorite.--LA PRINCESSE SIBYLLE-AUGUSTE.--Grand magasin de bric-à-brac.--Cent quarante-quatre portraits et deux modèles.--Une cénobie.--Le carnaval après le carême.
Lettre à M. Antoine Minorel,
A MARLY-LE-ROI.
«Mon cher Antoine,
«Je commence par t’annoncer une bonne nouvelle: on m’a volé mon parapluie.
«Ce matin, comme je flânais hors de la ville, rêvant à de grands projets dont je t’instruirai à mon retour, une petite averse tombe à l’improviste. J’ai à peine eu le temps d’ouvrir le susdit parapluie, qu’une femme vient à moi et d’une voix suppliante: «Ah! monsieur, je vous en prie, rien qu’un instant!»
«Je comprends qu’elle m’implore en faveur de sa toilette menacée par l’averse. En galant chevalier, je lui offre mon bras, lui proposant de la reconduire à son hôtel. Nous n’avons pas fait cent pas: «Dieu! mon mari! s’écrie-t-elle. Ah! monsieur! il est si jaloux!... S’il nous trouve ensemble....»
«Je m’empresse de me réfugier sous un arbre, lui laissant entre les mains l’objet en question. Le mari se présente, lui prend le bras à son tour, tous deux s’éloignent le plus paisiblement du monde, et le tour est fait.
«Que dis-tu de ce vol au parapluie? La nouvelle est bonne, n’est-ce pas? d’abord pour toi. Tu auras enfin l’occasion, une fois dans ta vie, de te moquer justement de ma galanterie avec les dames; elle est bonne aussi pour moi, si heureusement débarrassé de ce meuble incommode et inutile. Je ne voyage qu’en voiture.
«Je ne t’en dirai guère plus aujourd’hui, dans le doute si ces quelques mots te trouveront encore à Marly. En tout cas, je compte sur Madeleine ou sur le vieux Jean pour te les retourner si tu as perdu patience à m’attendre. Je me reproche vivement de ne pas t’avoir écrit depuis ma malencontreuse arrivée à Carlsruhe. Tu dois me croire mort, mort assassiné par quelque brigand de la forêt Noire. Rassure-toi; messieurs les brigands de la forêt Noire, à Bade, leur quartier général, ont pu attenter à ma bourse, même à mon parapluie; quant à ma vie, non-seulement ils l’ont respectée, mais encore rendue douce et facile. Je te conterai cela de vive voix. Après-demain, lundi, je quitte Bade, que je n’ai pu me dispenser de visiter en passant. Adieu donc et à bientôt, mon cher Antoine; je commence à en avoir assez des voyages.
«Ton ami, «A. C.
«Bade, 10 mai.
«POST-SCRIPTUM. Je rapporte quelques traditions assez curieuses du pays; cependant je n’ai plus l’esprit aux légendes. Tout bien examiné, tu as raison, ce sont là des passe-temps frivoles, parfois dangereux, tendant à fausser, à dénaturer l’histoire, à propager des erreurs nuisibles; j’y renonce. Une idée plus grave me préoccupe. Il se pourrait bien faire que, aussitôt mon retour en France, je me livrasse exclusivement à des travaux historiques. Oui, mon ami, oui; que veux-tu? je ne suis plus jeune; tu me l’as répété assez souvent pour que la conviction me soit venue. L’historien qui se respecte devant bien se garder de faire montre d’esprit et surtout d’imagination, ce rôle convient à mon âge, et me va sous tous les rapports.
«Antoine, je te vois écarquiller tes petits yeux et t’écrier: «Historien, toi! toi, jusqu’à présent le zélateur passionné du conte bleu! C’est impossible! Comment une semblable idée a-t-elle pu te venir en tête?»
«Eh! bon Dieu! cher ami, elle m’est venue comme le reste; je suis historien comme je suis voyageur, par l’effet du hasard, par entraînement, presque malgré moi. Je te conterai cela à mon retour, bientôt.... Au fait pourquoi pas tout de suite? Ma plume d’auberge est excellente, l’encre est limpide, fine est mon écriture, et sans risquer d’ajouter à mon timbre-poste, je puis bien achever de noircir cette seconde page, et même entamer la troisième, la chose en vaut la peine.
«Hier donc, je me reposais des fatigues de la veille, où avec ton cousin Junius nous avons poussé nos excursions jusque sur les bords de la Mourg, à quatre ou cinq lieues de Bade. Assez désœuvré, je me promenais devant certaine galerie des légendes, à laquelle je n’avais plus rien à demander, quand au-dessus de la porte nord de cette galerie, je vis un tableau jusqu’alors échappé à mon regard. C’était une espèce de grisaille représentant une entrée triomphale.
«Qu’est-ce que cela? murmurai-je, et assez haut pour qu’une voix tudesque me répondît:
«--C’est le retour du vainqueur des Turcs à Rastadt, monsieur; de notre célèbre margrave Louis-Guillaume de Bade. Que pense-t-on en France de notre héros, monsieur? ajouta la voix.
«--Il y est fort estimé,» répondis-je effrontément, car, à ma profonde humiliation, je te l’avoue, du vainqueur des Turcs je ne connaissais pas le premier mot. Nous autres Français, nous avons déjà tant de grands hommes en propre, que le loisir nous manque pour nous occuper de ceux des autres. Cependant, je trouvais étrange qu’un margrave badois eût été en querelle sérieuse avec les Turcs, et s’en fût gaillardement tiré. Il me fallait un éclaircissement; je le trouvai dans la bibliothèque du casino de cette ville, où j’appris que Louis-Guillaume, général en chef des armées de l’empereur, avait partagé avec Jean Sobiesky la gloire de la délivrance de Vienne; qu’à Gran, à Bude, à Vicegrad, et sur vingt autres champs de bataille les Turcs durent reconnaître en lui leur éternel vainqueur.
«Comme tu le penses bien, cher ami, ce ne sont pas ses batailles qui m’affriandèrent; non, mais bien son histoire personnelle, vraiment fort singulière. Tu en auras la preuve dans ma relation. Restons-en là pour aujourd’hui.... Cependant en quelques lignes je puis résumer pour toi son curieux historique.
«D’abord, Louis-Guillaume de Bade est né à Paris; pour un Badois, c’était débuter d’une manière piquante; de plus, il fut tenu sur les fonts de baptême par Louis XIV, et pour son apprentissage de guerre, le filleul devait battre le parrain, avant de battre les Turcs. Tu vois déjà d’ici que, grâce à ces relations de filleul ou d’adversaire entre mon personnage et le grand roi, je pourrai relever l’importance de ma biographie du margrave par des considérations détaillées sur la cour de France à cette époque; sur Mmes de Montespan et de Maintenon. Grâce à l’illustre philosophe M. Cousin, les belles femmes historiques sont fort à la mode aujourd’hui. Et quelle entrée en matière!
«Le père, le frère et les oncles de Louis-Guillaume étaient morts par des accidents de chasse ou de guerre. Prévoyant le même sort pour lui, sa mère, Louise de Carignan, l’avait retenu en France, et caché sous ses jupes. Toutefois, la cachette éventée, au nom de l’intérêt général du peuple, qui ne pouvait se passer de son souverain, il avait été ramené à Bade; mais ses tuteurs avaient solennellement juré à sa mère que jamais une arme à feu ne se trouverait entre les mains du jeune prince. Il fut élevé comme Achille à Scyros, en demoiselle de bonne maison. Un jour, la demoiselle séduisit une de ses gouvernantes, puis, tout à coup saisie d’une ardeur belliqueuse, sauta par la fenêtre pour aller se battre avec des portefaix qui se chamaillaient sur la place du Château-Neuf.
«Il fallut se rendre devant des instincts amoureux et guerriers manifestés si énergiquement. On le maria et on lui ceignit l’épée.
«Louis-Guillaume, margrave de Bade, après avoir fait vingt-six campagnes, commandé à vingt-cinq siéges, livré quarante batailles ou combats, mourut paisiblement dans son lit, sans avoir jamais eu la peau effleurée ni par le plomb ni par le fer. Tel est, mon ami, l’homme qui vient de changer soudainement mes instincts littéraires, et auquel je consacre ma plume.
«J’ai passé hier toute ma journée à recueillir des notes. Ce matin, je me suis rendu à l’église collégiale de Bade où se trouve son tombeau, exécuté par notre compatriote Pigalle, à grand renfort de personnages allégoriques comme celui du maréchal de Saxe, que j’ai visité à Strasbourg. Une longue inscription latine attira d’abord mon attention. Du plus loin que j’en pus déchiffrer le premier mot: _Subsiste, Viator!_ Arrête-toi, voyageur! je m’arrêtai. Du fond de sa tombe, mon héros lui-même m’en donnait l’ordre. Un tumulte se fit dans mes idées; il me semblait que nous venions l’un l’autre d’entrer en communication. Pensif et recueilli, je murmurai en moi-même: «Louis-Guillaume, ce voyageur inconnu qui vient aujourd’hui vers toi, c’est ton futur historien.»
«Après un salut profond, je relevai la tête et arrêtai mon regard interrogant sur la statue du margrave; je crus lui voir faire un mouvement.... Illusion, sans doute.
«Je copie l’inscription, vrai résumé des hauts faits que j’avais à signaler: _Infidelium debellator.--Imperii protector.--Atlas Germaniæ.--Hostium terror.--Quoad vixit, semper vicit, nunquam victus_..., etc. C’était là un latin à ma portée; j’en fus ravi; un peu de latin est chose indispensable dans un ouvrage sérieux.
«Une heure entière, je restai en méditation devant le tombeau.
«C’était ma veillée des armes.
«Ne me traite pas de rêveur et de songe-creux, Antoine; mais quand je sortis de la collégiale quelque chose d’inexplicable s’était opéré en moi: je marchais d’un pas plus lent, plus régulier; les pensées m’arrivaient plus graves; je ne retournais plus la tête de droite et de gauche pour inspecter les passants, ou fureter de l’œil à travers la vitre des boutiques; tout ce qu’il y avait encore de frivole et de peu rassis dans ma nature se modifiait, se métamorphosait; je me sentais devenir historien.
«Junius, que j’allai voir, me demanda si j’étais malade, tant il me trouva changé d’allure et de physionomie. Tandis qu’il me questionnait ainsi, avec bienveillance d’ailleurs, je regardais sa cravate blanche; je me disais qu’une cravate blanche pourrait me convenir tout autant qu’à lui. Il est diplomate, je suis historien: deux positions respectables.
«Je ne sais si je dînerai aujourd’hui à la table d’hôte. Me faire servir chez moi, dans ma chambre, serait peut-être plus convenable.
«Mais ce _post-scriptum_ vient d’envahir jusqu’aux marges de mes quatre pages; je te quitte, mon cher Antoine. Ton cousin Junius me fait demander par un garçon de l’hôtel si je veux l’accompagner au château de _la Favorite_; je n’y manquerai pas. _La Favorite_, située à deux heures de Bade, du côté de l’ouest, était le séjour de prédilection de la margrave Sibylle-Auguste, femme de Louis-Guillaume. J’y trouverai occasion d’ajouter à mes documents déjà recueillis quelques notes sur la compagne de mon héros, digne de lui, je n’en doute pas.»
* * * * *
«Même jour, dix heures du soir.
«Me voici de retour de _la Favorite_; je crois sortir d’un rêve; je me hâte de rouvrir ma lettre, cher ami, pour lui donner un supplément, et te faire part de mes impressions tandis qu’elles ont encore toute la vivacité, tout le relief de la surprise. C’est un double timbre qu’il m’en coûtera, mais je suis en fonds aujourd’hui.
«En abordant la résidence de la veuve du grand margrave, conservée intacte, même dans la disposition des appartements, des tentures et du mobilier, telle enfin qu’elle l’a laissée à sa mort, vers 1733, j’avais pris un air de circonstance, le front baissé, le chapeau à la main; je m’attendais à trouver une habitation grandiose, sévère, magistrale, en rapport avec les souvenirs qu’elle rappelle. J’y vis une immense boutique de bric-à-brac, une exposition générale de tous les bibelots imaginables, aujourd’hui redevenus à la mode; potiches, chinoiseries, vases et statuettes de porcelaine, de jade ou de céladon, cristaux de Bohême, glaces et verres de Venise, pâtes de Sèvres, craquelés de la Chine, bois de fer de l’Inde, émaux de Limoges, bronzes antiques, faïences et majoriques du seizième siècle, tout y est accumulé sur les murs, les corniches, les chapiteaux; les tables, les dessus de cheminées et de poêles en regorgent; partout, ce ne sont qu’étagères et vitrines. Non, jamais le _Petit-Dunkerque_, Susse, Tahan, les magasins du boulevard de la Bastille, le musée Sauvageot et le musée de Cluny, en se cotisant, n’en pourraient offrir une collection plus complète. C’est fort curieux, d’accord; mais cela manque tout à fait de dignité.