Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 10

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J’étouffais dans cette atmosphère, et à l’idée de toutes les souffrances dont cette salle avait été le témoin, une sueur froide me perlait au front. Je regardai Junius. Il souriait en mordillant le bout de sa canne.

«Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous émouvoir à ce point pour si peu de chose!

--Si peu de chose! m’écriai-je avec une voix presque aussi sépulcrale que celle de notre guide; et d’un geste plein d’éloquence, je lui montrai les instruments de torture et de mort qui nous entouraient.

--Autrefois, me répliqua-t-il avec le plus beau sang-froid du monde, quand l’ennemi faisait irruption dans la contrée, ces vastes caveaux recevaient les femmes, les enfants, les troupeaux du pays, et ces terribles anneaux, ces chaînes, ces crampons de fer n’ont servi qu’à attacher des vaches et des baudets. J’ai, jusqu’à ce moment, respecté vos illusions, mon cher compagnon; il vous fallait des francs-juges, va pour des francs-juges! Mais dès qu’ils en viennent à vous causer la sueur d’angoisse, à vous comprendre au nombre de leurs torturés, je les supprime. Aucun tribunal weimique n’a siégé ici.»

Il est certaines émotions pénibles qui ne sont pas sans douceur; je tenais à conserver les miennes; je lui fis observer que par leur sombre majesté ces souterrains témoignaient d’eux-mêmes n’avoir jamais servi qu’à l’accomplissement d’une œuvre mystérieuse et terrible; il persista dans son opinion de paysans et de bêtes à cornes; je m’obstinai dans la mienne touchant les francs-juges.

Quant au guide, comme on ne lui avait appris qu’à nommer chaque chambre, avec accompagnement d’une phrase redondante, il s’abstint de prendre part à la discussion. Après nous avoir fait passer sur un petit pont, dont les planches disjointes, largement espacées, laissaient arriver jusqu’à nous un air humide, imprégné d’une odeur de tombe, se retournant tout à coup:

«Voici les oubliettes!» exclama-t-il de sa même voix macabre.

Je pris une pierre; je la laissai tomber par un des interstices du plancher; elle mit dix secondes à arriver au fond.

Je croisai les bras, je regardai Junius:

«Eh bien? lui dis-je.

--C’est un puits,» me répondit-il.

J’étais outré de sa persistance.

Je demandai au guide si on n’avait pas conservé le souvenir traditionnel d’un de ces événements tragiques accomplis dans les temps anciens et le nom d’une de ces grandes et illustres victimes, précipitées au fond de ces oubliettes.

Il me dit savoir, de science certaine, qu’autrefois, quand il était bien jeune encore, un petit chien nommé Love, entré, à la suite de son maître, dans les souterrains, avait disparu entre les planches du pont. Le maître était Anglais, par conséquent très-riche: il avait offert des sommes énormes pour qu’on allât chercher son chien, mort ou vif. Au fond des oubliettes on n’avait trouvé qu’un cadavre, cadavre de chien, bien entendu.

L’aventure dudit Love ne me sembla pas rentrer dans une classe d’événements historiques assez importants pour m’en faire une arme contre Junius Minorel.

Plus j’étudiais le caractère de celui-ci, plus il m’était difficile de faire concorder ensemble ses manières d’une politesse si correcte, son langage toujours si calme et si mesuré, avec sa ténacité et l’exagération évidente de quelques-unes de ses opinions. Heureusement, ses aveux me venaient en aide dans mes observations psychologiques.

Comme nous sortions des souterrains de Neu-Schloss, notre discussion se continuant, il eut envers moi certains mouvements de vivacité qui me surprirent.

Un instant après, il me faisait des excuses, et s’accusait, avec une bonne grâce parfaite, de sa propension naturelle à la colère et même à la violence. Qui l’eût jamais pensé? ainsi que Socrate, Junius était d’un tempérament bilieux et sanguin; et comme un tel tempérament ne convient pas plus à un diplomate qu’à un philosophe, pour le modifier, pour le vaincre, il se soumettait, toujours dans l’intérêt de son avenir, à un régime calmant et réfrigérant fort à la mode en Allemagne.

Non-seulement il usait des eaux thermales de Bade, auquel il avait foi entière; non-seulement il achevait là sa cure de petit-lait, commencée à Heidelberg, mais il comptait bien, à sa rentrée à Carlsruhe, s’y soumettre à une cure de jus d’herbes, puis enfin, l’automne venu, pour compléter la déroute de l’ennemi, à une cure de raisins, non moins efficace que les deux autres.

Beaucoup de personnes pensent à tort que pour faire un bon diplomate il suffit de la science du droit international et de plusieurs décorations étrangères; dans beaucoup de cas, le petit-lait et les jus d’herbes ne sont pas moins indispensables.

III

La galerie des légendes.--L’IMAGE DE KELLER.--UN ARTISTE AU DOUZIÈME SIÈCLE.--LE BALDREIT.

La veille, Junius m’avait présenté au Casino de Hollande, où s’assemblent les curieux et les archéologues du pays. Il y a là une bibliothèque peu nombreuse, mais composée exclusivement des ouvrages ayant rapport à l’histoire et aux traditions du grand-duché. Je trouvai au Casino des gens excellents, de ces bons, de ces vrais Allemands qui digèrent aussi facilement la science que la bière; aussi n’en paraissent-ils nullement gonflés.

Ce soir, avec eux, j’ai accompagné Junius à la nouvelle Trinkhalle, où se tiennent les distributeurs de petit-lait. Devant la nouvelle Trinkhalle, qu’il faut bien se garder de confondre avec l’ancienne, s’élève en forme de portique une longue galerie soutenue par des colonnes d’ordre corinthien. Entre chaque paire de colonnes, sur le mur du fond, se détachent quatorze fresques dont chacune a pour objet une légende du pays. Ces fresques, j’avais déjà eu occasion de les examiner à loisir; ces légendes, j’en connaissais le sujet, grâce à une petite brochure explicative que Mme Marx m’avait complaisamment déterrée dans son cabinet de lecture. Une seule m’avait paru mériter attention, celle de l’_image de Keller_.

«Un jeune châtelain badois, du nom de Keller, assez dissolu dans ses mœurs, traversant le soir les bois de Kuppenheim, y avait, à deux reprises, rencontré une dame voilée, qui, à son approche, s’était abîmée sous terre. Il fit creuser à l’endroit où il l’avait vue disparaître; il y trouva les débris d’un autel romain, puis une statue mutilée, dont il ne restait d’intact que le buste. Ce buste était d’une grande beauté, et Keller, toujours porté à la galanterie, eut regret que sa nymphe de pierre ne pût devenir femme, comme la Galatée du sculpteur grec.

«Dans ces mêmes bois de Kuppenheim, à l’heure de minuit, la dame voilée lui apparut pour la troisième fois; à cette troisième fois, la terre ne s’entr’ouvrit pas pour la recevoir; appuyée contre l’autel, elle souleva lentement son voile. Sa figure était celle de la statue, mais animée, vivante. Keller se précipita vers elle; elle lui ouvrit ses bras; quand elle les referma sur lui, ils étaient redevenus de pierre. Le lendemain, Keller fut retrouvé gisant mort au pied de l’autel, un flot de sang à la bouche.

«La dame voilée n’était autre que le démon; alors le diable avait bon dos.»

Cette légende, publiée déjà, je ne l’aurais certes point répétée, si, comme celle du petit homme jaune de Strasbourg, elle n’avait eu ailleurs son complément explicatif. Cet autre récit, tout à fait différent du premier, quoique basé sur des événements à peu près identiques, nous fut fait, ce même soir, à la nouvelle Trinkhalle, en face de la fresque représentant l’_image de Keller_, par un de mes nouveaux et savants amis du Casino de Hollande. Il avait trouvé ce curieux épisode, qui, selon moi, soulève une question d’art assez importante, dans la chronique d’Othon de Freissingen, sauf quelques détails empruntés à celle de Gunther. Je l’intitulerai:

UN ARTISTE AU DOUZIÈME SIÈCLE.

«Au milieu du douzième siècle, donc, et non vers la fin du quinzième, comme on l’a affirmé sans preuves, à la cour du margrave Hermann, vivait un jeune homme dont les mœurs et les idées semblaient être en contradiction complète avec celles de son temps.

«Quoique brave, il n’aimait pas la guerre; cependant il avait accompagné Frédéric Barberousse à sa première croisade. Mais de l’Orient, il n’avait rapporté qu’une grande admiration pour les belles armes et les belles étoffes. Quoique de cœur humble vis-à-vis de Dieu, il ne se sentait que faiblement porté vers les pratiques de dévotion; cependant il avait été à Rome pour y assister au sacre de ce même empereur Frédéric Barberousse. Mais à Rome, ce qui l’avait le plus préoccupé, ce n’était ni le pape, ni les processions, ni les saintes basiliques. Les temples, les monuments, les statues, merveilles de l’art antique, y avaient attiré et charmé ses regards avant toute autre chose.

«Burkardt Keller avait en lui les instincts d’un grand artiste d’aujourd’hui; il aimait la beauté plastique, la ligne simple, la suavité dans la forme; par malheur, il était seul à les aimer et à les comprendre. Un gentilhomme artiste était alors un oiseau aussi rare que le phénix, et, comme le phénix, il risquait fort de mourir sur un bûcher.

«A son retour de Rome, lorsque Keller assistait aux offices divins, à la suite du margrave, dont il était l’écuyer, sa tenue n’était ni grave ni convenable.

«Plusieurs en firent la remarque.

«Avec des mouvements de répulsion, parfois il détournait ses yeux de l’image des saints, non par antipathie religieuse, car il était croyant, mais par trop de délicatesse dans ses goûts épurés. Tout ce qui était heurté, anguleux, grimaçant, lui donnait des nausées, et la statuaire naïve du moyen âge, avec ses personnages amaigris, étiolés, fluets jusqu’à la dessiccation, révoltait ce zélateur des anciens.

«On suspecta son catholicisme.

«Le margrave Hermann aimait paternellement Keller, l’ayant nourri chez lui en qualité de page; il espéra lui donner une sauvegarde contre les mauvais propos en lui faisant épouser la fille du prévôt de Kuppenheim, connu pour la rigidité de ses principes religieux. L’artiste se laissa fiancer sans y mettre obstacle. Toutefois, pour lesdites fiançailles, quand on fit sortir Mlle Kuppenheim de son couvent, il la trouva si maigre de formes, si disgracieuse de visage, qu’il jugea que sa mère, pendant sa grossesse, avait tenu ses yeux fixés plus souvent sur les saintes martyres de la chapelle d’Alt-Schloss que sur des Vénus grecques. Sa parole était engagée, il se résigna, et, deux jours de suite, on vit Burkardt Keller rentrer chez lui, la nuit close, après avoir traversé les bois de Kuppenheim. Il venait de faire la cour à sa verlobte.

«Le lendemain, son valet, le sachant curieux de toute ancienne construction, vint en hâte lui annoncer que des bûcherons, en déracinant un vieux arbre dans une partie de son domaine, y avaient mis à nu une voûte de pierre, enduite d’un ciment tellement dur qu’à peine si les racines séculaires avaient pu l’entamer. Au faîte de la voûte, Keller fit pratiquer une ouverture par laquelle il descendit armé d’une torche. Il était dans un petit temple, d’ordre dorique, au milieu duquel se dressait une statue de marbre; cette statue, par sa perfection artistique, semblait porter la signature de Phidias.

«Tout ce que, depuis, on a entrepris de fouilles, de déblais, de grattages, pour débarrasser de leur cangue de lave les ruines de Pompéi, il l’essaya, pour rendre à l’air et au jour son inespérée conquête. Durant ce travail, qui dura un mois, l’artiste enthousiaste ne se sépara pas un instant de la blanche fille de Phidias, prenant soin lui-même de faire disparaître les souillures imprimées par les siècles et l’humidité sur sa peau marmoréenne. Cette œuvre ingrate terminée, il put enfin contempler sa déesse dans son magnifique ensemble; puis il étudia, il analysa une à une ses perfections de détail; et il s’oubliait auprès d’elle, mais auprès d’elle il oubliait aussi Mlle Kuppenheim, ce qui devait lui porter malheur.

«Or, le temps n’était pas loin où, en Allemagne, les soldats du Christ, après des luttes incessantes, étaient parvenus à soumettre les derniers partisans de Teutatès et de Jupiter. On assurait que quelques obstinés païens, échappés au baptême, pratiquaient encore dans les cavernes de la forêt Noire le culte des faux dieux de Rome. Les tribunaux vehmiques, créés par Charlemagne, n’avaient pas cessé de comprimer dans le pays non-seulement les écarts de la politique, mais aussi ceux de la mythologie.

«Le prévôt de Kuppenheim présidait un de ces tribunaux. L’injure faite à sa fille ne devait point rester sans vengeance.

«Un jour, on trouva le temple renversé et la fille de Phidias mise en pièces. Au milieu des débris, Keller était étendu, percé au cœur d’un poignard; sur ce poignard se trouvait le sceau des francs-juges. Les francs-juges ne se déchargeaient pas de leur responsabilité sur le démon; ils cachaient leur main, mais ils signaient leurs œuvres.»

En résumé, la tradition légendaire a fait du pauvre Burkardt Keller un libertin; la chronique en a fait un impie. Selon moi, ce fut un martyr, le martyr de l’art antique au moyen âge, un précurseur de la Renaissance. Que l’histoire recueille son nom!

Quand Junius sortit de la Trinkhalle, sa dernière goutte de petit-lait sur les lèvres, notre savant du Casino en était justement de son récit au moment où les francs-juges y interviennent. Je me gardai de l’interrompre, mais, dès qu’il eut terminé: «Les francs-juges, m’écriai-je avec un regard sarcastique à l’adresse de Junius, ont donc siégé dans ce pays? Ils occupaient donc les souterrains du Château-Neuf, puisqu’ils ont pu, sous la présidence d’un Kuppenheim, prévôt de Bade, prononcer leur arrêt contre Burkardt Keller et l’exécuter?»

Je le croyais écrasé. Il se recueillit quelques instants, puis, le geste arrondi, s’adressant moins à moi qu’aux autres, il entama un historique clair et rapide des institutions vehmiques, lesquelles, selon lui, avaient, dans leur temps, rendu autant de services à la religion que l’inquisition elle-même, qu’il glorifia en passant. Les francs-juges, puissants surtout en Westphalie, avaient tour à tour résidé à Francfort, à Rastadt, le plus souvent à Bade; mais jamais ils n’avaient tenu leurs séances dans le sous-sol de Neu-Schloss; il le soutint.

A ma profonde stupéfaction, mes savants du Casino opinèrent pour lui.

J’étais fort humilié. Un autre tableau de la galerie aux légendes aida à me remettre de cette humiliation.

La puissance curative des eaux thermales de Bade ayant été mise en doute par un des nôtres, Junius, baigneur déterminé, et qui d’ailleurs ne perdait jamais une occasion de discourir, se fit le champion de leur efficacité. Par un reste de rancune taquine, je me déclarai contre lui, et trouvai d’assez bons arguments que j’allai chercher je ne sais où, n’étant nullement au courant de la question.

«Vous avez foi aux légendes, me dit Junius d’un air quelque peu goguenard; celle-ci vous répondra pour moi.» Et, du doigt, il m’indiqua un tableau intitulé: _le Baldreit_.

Dans _le Baldreit_, on voit, se disposant à quitter son hôtellerie, un seigneur palatin s’élancer lestement sur son cheval. Encore en bonnet de nuit, l’hôtelier, à sa fenêtre, paraît saisi de stupéfaction; la servante lève les bras au ciel; les valets, ahuris de surprise, font le signe de la croix. De quoi s’agit-il?

Le palatin était atteint d’une paralysie à la jambe; il est venu à Bade; le voilà radicalement guéri.

«Mais alors, dis-je à Junius, c’est donc un miracle, un fait sans précédents que cette guérison due aux eaux de Bade? Par leur surprise, presque semblable à de l’épouvante, cet hôtelier, cette servante, ces valets témoignent suffisamment n’avoir jamais été témoins, n’avoir même jamais entendu parler d’un événement semblable. Observez que _le Baldreit_ est le seul tableau de cette galerie dont le programme taise et le nom du héros et la date de l’aventure, ce qui pourrait faire soupçonner cette guérison unique et merveilleuse d’être de pure invention. Mais, vous l’avez dit, je crois aux légendes, aux légendes peintes comme aux légendes orales ou écrites; elles ont toujours pour base une vérité quelconque. Eh bien, demandons d’abord à celle-ci son acte de naissance. La toque à plumes du palatin, comme ses bottes jaunes, nous reportent vers le treizième ou le quatorzième siècle; si le peintre, M. Gœtzenberger, n’a pas fait choix d’un sujet plus moderne, c’est que, probablement, le miracle ne s’est pas renouvelé depuis. Loin d’admettre votre preuve, je déclare donc ce tableau tout à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays.»

Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir applaudi en riant à mon argumentation, ils décidèrent qu’une requête serait adressée par eux à l’autorité pour faire remplacer cette fresque insolente.

J’avais pris ma revanche sur Junius.

IV

Promenade du matin.--La Flore badoise.--Le sédum de Siébold.--Vertus des gamins de Bade.--Une lettre de Paris m’arrive.--Nouvelles de Thérèse.

Le grand-duché, sous le rapport du climat, tient le milieu entre la France et l’Italie; il est pour nous une des portes de l’Orient.

A Bade, comme partout, la nymphe des forêts est tributaire de la nymphe des plaines; le détritus végétal des montagnes environnantes, entraîné par les eaux, y devient un engrais perpétuel. Dans ses promenades, les lilas, les faux ébéniers, les marronniers rubiconds, les néfliers à étoiles d’argent, les aubépines blanches ou rouges, à fleurs doubles, et hautes comme des arbres, répandent sur vous leur ombrage et leurs douces senteurs; sur le versant des montagnes qui lui servent de cadre s’élancent les grands épilobes, les prunelliers éclatants, des potentilles monstres telles que je n’en avais jamais rencontré.... dans aucun herbier de ma connaissance; les stellaires, les lychnides, les prénanthes et les digitales pourprées, les mélilots, les saxifrages granulés, les lamiers blancs, jaunes ou rouges, y fourmillent; le long de ses cours d’eau fleurissent les alisma, les flambes jaunes, les petites renoncules flammettes, et les jolies persicaires roses s’y alignent par bandes innombrables; dans ses prairies, les gentianes, les orchis, les anémones, les polygala, reflètent doucement leurs teintes variées, et jusqu’aux bords des chemins l’adorable myosotis semble venir dire au voyageur comme à l’amoureux: «Ne m’oubliez pas!»

Non, on ne vous oublie pas dès qu’on vous a connu, riant séjour des fées; on vous aime, eût-on d’abord médit de vous, et fait votre connaissance à ses dépens.

A Bade, j’en suis certain, les joueurs malheureux ne se tuent pas; la nature y est trop belle. Quant à moi, cette sotte idée ne m’est pas un instant venue en tête.

L’amour des fleurs suffit à faire apprécier le caractère d’un individu, a-t-on dit; leur culture, partout multipliée, peut de même révéler celui d’une population.

Ici, comme à Carlsruhe, la porte des maisons, les croisées, les balcons en sont surchargés. On a des vitrines devant sa fenêtre pour les protéger contre le froid des nuits ou les rigueurs des derniers jours d’automne. Dans les plus humbles chalets des bûcherons, dans ces chaumières délabrées, jetées çà et là sur les pentes de la forêt, on y cultive de beaux rosiers dans de vieilles marmites hors de service; de grandes giroflées montent la garde sur les marches des escaliers extérieurs; mais la plante dont les pauvres gens se font le plus honneur, c’est le sédum de Siébold, avec ses jolies fleurs roses, et ses petits disques charnus, étagés, en guise de feuilles, les uns sur les autres.

Cette plante délicate, chinoise de naissance, demande des soins pour être conservée; elle redoute le froid des hivers, les gelées tardives du printemps; il lui faut un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l’éloge de la population badoise.

A Bade, les arbustes d’agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosporum, ornent en dehors la façade des riches maisons et des principaux _gasthaus_; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d’eux est orné d’une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.

«Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l’excellent M. Heiligenthal, ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens?

--Jamais! me répondit-il sans hésiter.

--Mais vos étiquettes de porcelaine ainsi livrées à leur merci, représentent une certaine valeur monétaire; il doit en disparaître de temps en temps.

--Oh! non, ce serait un vol.»

Mot sublime, et qui m’inspira l’estime la plus profonde pour toutes les classes de Badois, les gamins y compris.

M. Heiligenthal me remit alors une lettre à mon adresse et datée de Paris. C’était la réponse de Donon et Cie. Il m’ouvrait un crédit illimité sur la maison Meyer, de Bade.

Maintenant rien ne s’oppose plus à ma rentrée en France; mon passe-port est en règle; mes ressources pécuniaires sont assurées. Il était temps! Je ne possédais plus que quinze centimes d’argent de poche!

Cependant, ô abîme du cœur de l’homme! depuis que je tenais en main mon moyen de délivrance, mes désirs impérieux du départ, mes élans vers la patrie semblaient s’amortir d’eux-mêmes. Deux jours m’étaient encore nécessaires pour compléter mes études. Bade la magicienne me retenait enlacé dans les rets de ses mille séductions. Elles étaient d’autant plus grandes, ses séductions, qu’à cette première époque de l’année les étrangers n’y affluaient pas encore; c’était un Éden presque solitaire, où les fleurs semblaient ne s’épanouir, les concerts ne se faire entendre que pour ma propre satisfaction; j’aurais pu croire que la ville ne prenait ses airs de fête qu’en mon honneur. Partir, c’était presque de l’ingratitude; je craignais de laisser le vide derrière moi, je craignais de faire de la peine à M. Bénazet!

Je songeai d’abord à renforcer ma garde-robe quelque peu insuffisante. Je me débarrassai de mon caoutchouc; il faisait un temps superbe; d’ailleurs, en cas d’averse, n’avais-je pas mon parapluie? J’achetai un pardessus d’été sous lequel ma redingote marron, qui ne s’attendait pas à venir à Bade, put cacher ses vieilles cicatrices; j’achetai en sus un pantalon de rechange, des souliers vernis et un chapeau de soie, ma casquette n’étant pas toujours de mise dans ce pays des élégances.

En faisant emplette d’un chapeau, je ne prévoyais pas tout ce que je me préparais de déboires.

Je quittais mes fournisseurs, lorsque je rencontrai Junius, qui sortait de l’église. Je lui fis part du ravitaillement complet de mes finances, de ma promenade du matin, promenade à la fois botanique et philosophique, et comment rien que par une inspection florale, j’avais pu porter un jugement certain sur la prospérité et la moralité d’un pays, où nul ne songeait à voler les étiquettes de porcelaine.

Junius sourit; il sourit en se frisant la moustache, comme lorsqu’il s’apprêtait à me contredire.

«Gardez votre estime et votre admiration pour une occasion meilleure,» me dit-il.

J’allais me récrier, mais je commençais à en avoir assez des discussions; je me tus; il continua:

«Ce qui prouverait contre la prospérité du grand-duché, c’est l’émigration continue qui éparpille sa population soit en France, soit dans les autres États de l’Allemagne. Savez-vous quelle est la ville où se rencontrent le plus de Badois? C’est Paris; la statistique l’a constaté. Or, l’émigration chez un peuple est toujours une preuve de malaise et de misère. Quant à la moralité des habitants de ce pays, je veux bien reconnaître que parmi eux les voleurs et les meurtriers sont rares; mais on y trouve pis que cela, et en quantité, des brouillons politiques.»