Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin

Part 1

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LE CHEMIN DES ÉCOLIERS

OUVRAGES DE M. SAINTINE PUBLIÉS A LA MÊME LIBRAIRIE.

=Le chemin des écoliers=; magnifique édition illustrée de 450 vignettes par Gustave Doré, Forster, etc. 1 vol. grand in-8, broché, 20 fr. » c.

_Le même ouvrage_, format in-18 jésus, broché, 3 50

=La Mythologie du Rhin=; 1 vol. grand in-8, illustré par Gustave Doré. Broché, 10 »

=Picciola=; 36e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 3 50

=Seul=; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 3 50

=Antoine, l’ami de Robespierre=; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 2 »

=Chrisna=; 2e édition. 1 vol. in-10 jésus, broché, 2 »

=Contes de toutes les couleurs=; 1 vol. in-18 jésus, broché, 2 »

=Le mutilé=; 1 vol. in-18 jésus, broché, 1 »

=Les métamorphoses de la femme=; 2e édition. 1 v. in-18 jésus, broché, 2 »

=Les trois reines=; 2e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 2 »

=Un rossignol pris au trébuchet;--Le château de Genappe;--Le roi des Canaries=; 2e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 2 »

=Une maîtresse de Louis XIII=; 3e édition. 1 vol. in-18 jésus, broché, 2 »

Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.

LE CHEMIN DES ÉCOLIERS

PROMENADE DE PARIS A MARLY-LE-ROY EN SUIVANT LES BORDS DU RHIN

PAR X.-B. SAINTINE

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77

1862

Droit de traduction réservé

LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.

PRÉAMBULE.

.... Je pris ma plume, et, après l’avoir tenue quelque temps suspendue, j’écrivis à Antoine Minorel la lettre suivante, dont, je dois l’avouer, j’avais d’abord esquissé le brouillon en vers.

15 avril 18...

«Ce vieux spectre pâle et frissonnant, le père des brumes et des neiges, a fui devant ce joli enfant nommé Avril. Ami, vois-tu Avril le poursuivre, armé de sa petite houssine, qui va verdir et fleurir entre ses mains? Parfumant l’air de son haleine, il a déjà mis en éveil quelques arbres de nos boulevards, et dans les jardins, les abricotiers, les pêchers s’étalent le long des murs, pétales déployés, pour être passés en revue par lui.

«Les tulipes se mettent sous les armes; les violettes, les cynoglosses bleues, les primevères et les nivéoles, corps d’avant-garde, sont en marche depuis le beau temps; Avril appelle à lui les hirondelles et elles arrivent de confiance; il souffle sur les bourgeons paresseux pour les faire gonfler, désemprisonne les papillons de leur chrysalide, dénoue le gosier des fauvettes et des rossignols et met le couvert pour les abeilles.

«Le gentil mois d’avril achève de tout embellir, de tout transformer dans le ciel comme sur la terre. Hier, il s’occupait de nettoyer la face du soleil, qui, aujourd’hui, a mis son habit des dimanches et ses rayons d’été; il éteint le feu des cheminées, ouvre toutes les fenêtres de Paris, et, dans nos promenades, fait monter une séve rose au visage des femmes.

«Cher Antoine, nous avons assez foulé l’asphalte et le macadam; je t’invite aux fêtes que le printemps donne en ce moment à Marly-le-Roi. Ma maisonnette sera toute joyeuse de s’ouvrir devant toi; puisse-t-elle te retenir jusqu’à l’automne! Demain matin j’irai te prendre.»

Ma missive achevée, revêtue de son enveloppe, illustrée de mon cachet d’ancien poëte démissionnaire représentant une lyre brisée, je sonnai Jean. Au lieu de mon vieux Jean, ce fut Minorel lui-même qui entra.

Minorel avait la figure pâle, le teint marbré et son air grognon des grands jours. Il ne me salua pas autrement qu’en secouant, avec un geste de colère, son chapeau cerclé à sa base d’une légère ligne blanche.

«Voyons, prête-moi un parapluie,» me dit-il brusquement.

Je regardai du côté de la fenêtre; il neigeait.

Le moment ne me sembla pas favorable pour remettre l’épître à son destinataire; j’essayais de la faire disparaître; apercevant son nom sur l’adresse:

«Tiens! tu m’écrivais? Je t’épargne les frais du timbre.»

Il prit la lettre, la décacheta, la parcourut en haussant les épaules et en détournant la tête de temps en temps pour regarder tomber la neige qui tourbillonnait sous le vent. Après quoi il alla s’accroupir devant la cheminée, où quelques charbons brûlaient encore. Et j’entendis une voix grave monter jusqu’à moi:

«Prends-y garde, Augustin; les enfants trop tôt raisonnables cessent de grandir, dit-on; par une loi analogue, il se peut que les hommes restés trop tard poëtes ne deviennent jamais raisonnables.

--J’ai renoncé à la poésie, lui dis-je, et ce ne sont pas là des vers.

--C’est pis que des vers! C’est de la prose soufflée, cannelée, gaufrée. Tu retombes dans tes anciennes lubies, dans le faux, dans l’idylle! N’est-ce pas une honte, à ton âge?

--Quoi! mon âge! Je ne me sens pas déjà si vieux. Si mes cheveux grisonnent, c’est que la pensée....

--Si tes cheveux grisonnent, c’est que tu as quarante-huit ans, jeune fou!

--Quarante-cinq! répliquai-je vivement.

--Va pour quarante-cinq! Mais voilà trois ans que tu me le dis; j’applique la règle du calcul différentiel et je crois mon compte exact. Et quel moment choisis-tu, malheureux, pour enfourcher tes arcs-en-ciel? pour adresser tes hymnes au printemps? pour m’inviter à venir partager tes plaisirs champêtres? Ne sais-tu donc pas qu’avril est le plus traître de tous les mois? Si l’hiver, _ce spectre pâle et frissonnant_, ainsi que tu le dénommes dans un de tes hémistiches, est le père des neiges et des brumes, avril est le père des bronchites et des rhumatismes. Dans ta simplicité de cœur, doublement crédule et facile à l’illusion, comme poëte et comme bourgeois de Paris, tu as consulté ton almanach; il t’a annoncé le printemps pour le 20 mars; tu te crois déjà en été; tu as rêvé de rossignols et de soleil des dimanches, et aujourd’hui, 15 avril, tu es capable de te mettre en route pour Marly en pantalon de nankin. Miséricorde! Ignores-tu, imprudent, que ton Marly est une véritable Helvétie de banlieue? que c’est sur tes Alpes marlésiennes que Louis XIV attrapa le refroidissement dont il est mort? Ah! tu as raison, tu es jeune, toujours jeune; tu n’as pas quarante-huit ans, tu en as seize, seize pour la troisième fois. Tu ne comprendras jamais rien à la vie positive.»

Minorel aime à gronder; c’est peut-être par là qu’il m’a plu: sa gronderie est parfois si douce, si caressante! Mais ce jour-là, il était en plein dans sa méchante humeur.

Quand il eut lui-même ranimé mon feu, qu’il s’y fut réchauffé tant bien que mal, se levant tout à coup:

«Prête-moi un parapluie? me répéta-t-il impérativement.

--Es-tu si pressé de partir? As-tu déjà fini de m’injurier, chimiste, mathématicien, réaliste?

--Écoute, mon Augustin,» me dit-il, les cordes de sa grosse voix tout à coup détendues et en venant s’asseoir près de moi.

La réaction commençait; je sais par cœur mon Minorel et ne m’en étonnai pas. Il poursuivit:

«Si je sonne ainsi l’alarme devant tes travers, c’est que je t’aime. Quoique tu sois mon aîné de dix ans.... au moins!... mon affection pour toi (chose bizarre!) ressemble à de l’amour paternel. Comme si j’étais ton père, j’aurais voulu te voir bien posé dans le monde; j’y renonce, mais avec regret. Augustin, Augustin, qu’as-tu fait de tes trois adolescences? Tu as de l’esprit, suffisamment; de l’imagination, trop; des connaissances, des aptitudes. Tu pouvais te faire un nom dans les sciences ou dans les arts sérieux; même dans l’administration.

--Dans l’administration, moi?

--Toi! Pour devenir receveur général des finances, ne possédais-tu pas la vertu essentielle: le cautionnement? N’y pensons plus! Tout chez toi avorte par manque de souffle et de persévérance, par ce je ne sais quoi d’inerte et de passif, de casanier, que tu tiens de ta nature parisienne. Tu as cultivé le dessin, la peinture, et n’as jamais exposé que dans les albums de ces dames; les questions de géographie, la lecture des voyages te passionnent, et tu n’as jamais été jusqu’à Fontainebleau; tu prétends adorer la botanique, et, depuis quinze ans que je te connais, tu n’as guère herborisé que sur ta fenêtre ou dans ton jardin; tu te crois littérateur pour t’être essayé dans le conte bleu, et poëte pour avoir rimé des ballades. Je te le répète, c’est ta prétendue poésie, en vers ou en prose, qui t’a perdu. Cela m’irrite, me chagrine! Non que je ne rende justice à tes excellentes qualités! Inoffensif et confiant jusqu’à la crédulité, tu as un cœur d’or, tu es dévoué à tes amis..., et à bien d’autres encore, je le sais; maître d’une jolie fortune, tu en as fait usage plutôt pour augmenter le nombre de tes obligés que celui de tes gens. C’est bien, c’est très-bien! mais tu n’es pas moins condamné à rester à perpétuité un simple amateur, un bourgeois, un bonhomme, ne possédant réellement à fond que la science du bien-être et la règle du whist en dix points. J’ai dit.»

Tout compte fait, dans les gronderies de mon sermonneur, l’éloge était pour le moins aussi exagéré que le blâme. Je n’avais pas lieu d’être mécontent. Néanmoins:

«Bon Dieu! m’écriai-je en gardant mon sérieux, pourquoi donc es-tu si méchant aujourd’hui?

--Pourquoi? me répondit-il; tu oses me demander pourquoi?...»

Puis le sourire lui vint aux lèvres:

«Parce que je suis frileux, parce que j’étrennais mon chapeau neuf, défloré maintenant par tes giboulées d’avril; parce que je suis un mathématicien, un chimiste, incapable d’apprécier tes bucoliques; parce que tu n’as pas le sens commun, parce que tu as comploté contre moi et contre mon chapeau en voulant m’entraîner à Marly par ce temps épouvantable!... Tu ne refuseras pas du moins de me prêter un pa....»

Il n’acheva pas.

Une grande lumière resplendit soudainement dans ma chambre; un soleil ardent nous éblouit. J’ouvris la fenêtre; l’air était tiède, le ciel bleu; le thermomètre marquait dix-huit degrés centigrades, et déjà les trottoirs ne conservaient plus la moindre trace de la neige ou de l’humidité.

«Adieu! me cria Minorel en faisant un rapide mouvement de retraite.

--Antoine, mais tu oublies....

--Quoi?

--Ce parapluie.»

Et je lui présentai le plus long, le plus lourd, le plus imperméable de mes parapluies. Il rit. Nous pactisâmes. Je consentis à retarder d’une quinzaine encore mon départ pour Marly-le-Roi; de son côté, il s’engagea, sous serment, à venir le 1er mai m’y gronder à son aise, longuement, et jusqu’à ce que je crie grâce.

Les jours suivants, le temps donna raison à Minorel; il y eut des alternatives de pluie, de grêle et de soleil. Enfin, le soleil resta maître de la place. Le long des quais et des boulevards, dans les squares publics, la verdure achevait d’envahir les arbres; les fleurs grimpaient aux murs, aux fenêtres, aux balcons, jusque sur le plomb des mansardes; tout Paris était dehors avec des fleurs à la main ou à la boutonnière; les lilas, les narcisses doubles, les jacinthes, se promenaient par charretées à travers les rues, et leurs parfums poussaient à l’émigration.

Cette espèce de frénésie campagnarde, qui vers la fin d’avril s’empare de tous les citadins et de moi plus que des autres, me torturait; je n’y tenais plus! comme une âme en peine, j’errais, silencieux et taciturne, au milieu de cette population en fête, qui semblait aspirer l’air du printemps par tous les pores. Mais m’installer à Marly avant Minorel, le pouvais-je? C’eût été la violation de notre traité, presque un _casus belli_. Par bonheur, nous touchions aux derniers jours du mois.

Le 29, une idée lumineuse me traversa le cerveau et s’y photographia. J’allais entreprendre une promenade hors Paris, en me dirigeant vers Marly-le-Roi, non par la ligne droite, que je déteste, non par le chemin de fer de Saint-Germain, que je hais non moins cordialement, mais par le chemin des écoliers, en traçant une courbe à ma fantaisie, pédestrement, en flâneur, en touriste. Je serais à Marly le 1er mai, à l’heure du dîner, en même temps qu’Antoine, avant lui peut-être. Qu’aurait-il à dire?

Quand j’annonçai à mon vieux Jean et à Madeleine, ma cuisinière, que le lendemain ils partiraient avec mes bagages pour Marly, où je les rejoindrais bientôt, tous deux ouvrirent des yeux démesurés.

«Monsieur va rester seul à Paris? me dit Madeleine.

--Non, j’ai un petit voyage de trente-six heures qui m’appelle ailleurs.

--Monsieur va voyager seul? me dit Jean, prenant tout à coup l’alarme. Pourquoi n’accompagnerais-je pas Monsieur?

--A quoi bon? Suis-je un enfant?

--Non certes!... au contraire. Mais, quoique Monsieur ait bon pied, bon œil, qu’il ne soit pas encore ce qu’on appelle âgé, quand on a la cinquantaine, est-il bien prudent de courir les routes comme un jeune homme?»

C’est Madeleine qui me fit cette dernière observation.

Je n’avoue que quarante-cinq ans; Antoine Minorel, et à tort, m’en suppose quarante-huit; Madeleine, sans hésitation, m’en infligeait cinquante. De nous trois, qui était dans le vrai? Mais que sert d’approfondir de semblables questions? Les Orientaux se piquent généralement d’ignorer la date de leur naissance. La sagesse nous vient de l’Orient.

Après avoir médité mon itinéraire, j’avais, pour raisons à moi connues, décidé de sortir de Paris par le faubourg du Temple et l’ex-barrière de Belleville. Le 30 avril, de grand matin, coiffé de ma casquette de campagnard, mon album de dessins en poche, portant d’une main le bâton du voyageur, de l’autre la boîte de fer-blanc du botaniste, je me disposai à sortir de mon petit hôtel de la rue Vendôme, et ce fut dans cet équipage que je reçus, comme bordée d’adieux, les nouvelles lamentations de Madeleine et de Jean.

«Est-ce que Monsieur osera traverser le boulevard ainsi fagoté? disait Madeleine.

--Un bourgeois en casquette! ça ne se doit pas, disait Jean; on prendra Monsieur pour un ouvrier; mieux encore, pour un laitier avec sa boîte au lait. Je ne le souffrirai pas; je la porterais plutôt moi-même, quoique j’aie mes douleurs!»

Tandis qu’il tiraillait ma boîte d’un côté, Madeleine, de l’autre, s’emparait de mon bâton:

«Ce n’est pas une canne qu’il faut à Monsieur, c’est un parapluie. Dans cette saison, est-ce que le soir ressemble au matin?

--Non-seulement Monsieur devrait prendre son parapluie, mais son paletot ciré!

--Et une voiture! ajoutait Madeleine; du moins Monsieur ne ferait pas scandale dans la rue.»

Après tout, ces bonnes gens pouvaient avoir raison. J’échangeai mon bâton contre un parapluie (le même que j’avais présenté à Minorel), et je pris mon paletot de caoutchouc.

«Qui soignera Monsieur pendant ces deux jours-là? reprit alors mon vieux Jean d’un air accablé.

--Quelle cuisine vont-ils faire à Monsieur le long de la route?» dit Madeleine avec un gros soupir.

Pour mettre fin à ces doléances, je pris le pas gymnastique. Un instant après, je tournai la tête. Madeleine et Jean stationnaient encore sur le seuil de la maison, me suivant du regard, et je crus voir des larmes dans leurs yeux.

N’était-ce pas là une douleur bien légitime? trente-six heures au plus de séparation! J’aurais dû en rire. Cependant, je me sentis ému de leur émotion.

PREMIÈRE PARTIE.

I

BELLEVILLE.--Une maison qui a changé de propriétaire.--Chassé du Paradis terrestre.--L’HUILE DE SUREAU.--Le Trou-Vassou.--La maison disparue.--Un ancien ami.

Autrefois, Belleville, joyeux village de quelques mille âmes, perché sur sa hauteur, en regardant autour de lui, voyait d’un côté Paris se dérouler comme un immense panorama; de l’autre, les Prés-Saint-Gervais et les bois de Romainville l’encadraient dans la verdure. J’ai passé à Belleville mon enfance et une partie de ma jeunesse, et c’est à l’intention d’y récolter de précieux souvenirs que je l’avais inscrit en tête de mon itinéraire. Je me rappelais ses beaux jardins, ses élégantes maisons de campagne, ses rues bordées de lilas, sa petite église modeste, placée presque en face de l’_Ile d’Amour_, guinguette célèbre, où le soir, au bruit des orchestres de danse, les arbres s’illuminaient de verres de couleur.

Aujourd’hui le village, à la tête de ses soixante-cinq mille habitants, vient de faire son entrée dans la grande enceinte parisienne; les populations ouvrières des faubourgs, qui, aux jours de fête, comme une marée montante, l’envahissaient naguère, s’y sont fixées; les lilas ont fait place à des murs, les maisons de campagne à des usines; l’_Ile d’Amour_ est une mairie, et la petite église une cathédrale.

Non sans peine je parvins à retrouver la maison construite par mon père, et que j’avais possédée après lui, tant de nombreuses voisines étaient venues s’entasser autour d’elle. Combien l’aspect en était changé! La grande grille, surmontée du chiffre de l’ancien propriétaire, avait disparu. Une horrible et maigre bâtisse, presque neuve, déjà décrépite, s’élevait insolemment aux dépens de la cour, masquant tout ce que j’étais venu chercher.

Je pris mon parti. Au risque d’être indiscret, je sonnai à la petite porte, maintenant l’unique entrée extérieure de l’habitation. Les aboiements d’un chien répondant seuls à mon appel, je tournai le bouton, j’entrai.

Rien ne bougeait dans la maison; le chien, après m’avoir salué d’un nouveau jappement, ayant regagné sa niche, je pus, tristement, à mon aise, prendre note des changements subis par elle depuis tantôt vingt-cinq ans que je ne l’avais revue.

Noircie et lézardée, elle me fit l’effet d’un catafalque. Ce catafalque, il recouvrait la première moitié de ma vie et les dernières années de mon père. Sur sa toiture, où la tuile avait remplacé l’ardoise, s’élevait encore la girouette que j’y avais fait planter. Les persiennes, reconnaissables pour moi à un reste de couleur verte, à moitié désarticulées, en signe de deuil s’inclinaient de haut en bas contre le mur; à la double fenêtre de la chambre qu’avait occupée mon père, et où, plus tard, j’avais installé ma bibliothèque, pendaient de vieux linges et des bas rapiécés.... Cette maison, grande, spacieuse, aérée, mon père en avait disposé les appartements pour ma mère, et ma mère était morte avant que les portes s’en fussent ouvertes devant elle.

Comme je m’abandonnais à ces tristes impressions, le cri d’un oiseau funèbre sembla déchirer l’air et me fit tressaillir. C’était la girouette qui tournait sous le vent.

Le cœur serré, je détournai mon regard et le reportai sur le jardin. Ce beau jardin, le paradis de mon enfance, qu’en restait-il? Qu’étaient devenues ses larges pelouses et ses allées couvertes? Divisé, morcelé par des spéculateurs, la portion minime se reliant encore à la maison ne représentait guère qu’un chantier. J’y voyais plus d’arbres couchés sur terre, ébranchés, que d’arbres debout. Quand le temps ne peut détruire assez vite, les hommes lui viennent en aide. Au milieu de cet abatis, de ce désordre, mon œil plongeait en vain; rien n’y parlait à ma mémoire, rien n’y réveillait pour moi les temps passés. Cependant, ces deux marronniers qui s’élèvent en pyramide, leur force, leur hauteur, le disent assez clairement, ils sont de vieille date implantés dans le terrain.... Je m’orientai, et de leur âge, de la position qu’ils occupaient, je pus conclure avec certitude que c’étaient bien ceux-là qu’un jour, en revenant de l’école, j’avais déposés en terre, simples marrons. Je les avais vus sortir de terre, croître d’année en année, et pour la première fois fleurir sous mes yeux, simples arbrisseaux! Qu’ils étaient grands! qu’ils étaient beaux aujourd’hui! Ne sont-ils donc plus à moi, mes élèves, mes enfants? Ah! devrait-on jamais vendre la maison de son père! Pourquoi me suis-je laissé effrayer par l’invasion des faubourgs?...

Parés de leurs innombrables fleurs en girandoles, murmurant au vent du matin, mes chers marronniers semblaient m’appeler à eux. Je me dirigeai vivement vers le jardin.

A peine avais-je fait quelques pas, le chien, resté muet tant que j’étais demeuré immobile, s’élança de sa niche, en aboyant de nouveau et avec fureur contre moi. C’était une espèce de dogue, à la mine retroussée et hargneuse. Je ne m’intimidai pas d’abord. Le voyant solidement attaché à sa cabane par une chaîne de fer, et l’espace restant libre entre nous, je continuai d’avancer. Mais sous l’élan qu’il prit alors, sa cabane, construite trop légèrement (j’ai tout lieu de le supposer), se déplaça; il la traînait après lui, il me barrait le passage. J’essayai de le calmer du geste; par un second élan, il arriva jusqu’à moi et faillit me mordre. Je reculai prudemment; il me suivit, toujours traînant sa cabane, écumant de rage, prêt à me dévorer. Tout à fait intimidé, je me hâtai de regagner la porte de sortie, et la refermai sur moi au plus vite.

C’est ainsi que je fus chassé de mon ancien paradis terrestre. Et par qui?

Moi, à qui mes amis accordent un heureux caractère, plus enclin à la bonne humeur qu’à l’humeur noire, je me sentais profondément attristé. Pour un voyage d’agrément c’était mal débuter. J’espérai me distraire à la vue des fraîches vallées de Saint-Gervais et du joli bois de Romainville. Pour y atteindre, il me fallut, une demi-heure durant, longer une double file de murs et de maisons. A Saint-Gervais, des murs et des maisons encore; à Romainville, rien que des maisons et des murs. Dans ce dernier village, ce qui me surprit presque autant que la destruction complète de son bois, ce fut d’y rencontrer une boutique d’horloger. Autrefois, on y eût trouvé à peine trois montres disséminées entre tous les habitants. Chez notre horloger de Romainville, il est vrai, s’étalaient le long de la vitrine plus de paires de sabots et de pots de moutarde que de chronomètres.

Devant l’église, je vis un vieux sureau, noueux et rabougri, le seul arbre du pays auquel la hache n’eût osé toucher. Voici l’histoire merveilleuse qui s’y rattache et dont j’avais été bercé dans mon enfance. C’est encore un souvenir que j’évoque.

Il y a un siècle à peu près, le saint homme alors en possession de la cure de Romainville s’était complétement dépouillé de tout en faveur de ses pauvres. L’épicier du village, homme avide et défiant, refusa de lui livrer à crédit la provision d’huile destinée à l’entretien de la lampe du sanctuaire. Bientôt, privée de son alimentation indispensable, la lampe, charbonnant, crépitant, agonisant, jeta ses dernières clartés au milieu d’un nuage de fumée noire.

Pour le bon curé, son extinction était un sacrilége dont il se croyait responsable envers Dieu. Perdant la tête, il quitta l’autel en poussant des cris d’angoisse. Arrivé dans son jardin, les deux genoux en terre, il se frappa la poitrine en répétant des _meâ culpâ_. Dieu prit pitié de lui.

Le jardin du presbytère, décoré seulement de plantes médicinales, en l’honneur des pauvres, ne recevait d’ombre que d’un tilleul et d’un sureau. Tout éploré, le malheureux tenait ses yeux fixés sur ce dernier arbre, quand il vit l’écorce du tronc s’entr’ouvrir et donner passage à un jet de séve abondante, bien différente de la séve ordinaire. C’était de l’huile. Le ciel venait de faire un miracle en sa faveur.