Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées

Part 4

Chapter 43,848 wordsPublic domain

Peut-être les monarchies avaient-elles raison. Il faut vivre, et la vie ne peut se maintenir que par l’injustice. Quand les maîtres sont au pouvoir, les coups retombent sur les esclaves; si l’État est gouverné par la coalition des esclaves, c’est contre les maîtres que l’injustice est déchaînée. La lutte est de droit: et toute lutte suppose des alternatives de vainqueurs et de vaincus. Toute doctrine, soit d’autorité, soit d’anarchie, se trouve quelque jour la doctrine du règne. L’heure est aux Jésuites, à leur morale facile, et on les chasse! Personne ne veut plus marcher que sur le chemin de velours, et on tourmente ceux qui l’ont établi! Rien n’est blessant comme une faute de logique.

Ce qui est énorme, par-dessus tout, c’est qu’on ait réussi à faire accepter comme un bienfait au peuple des misérables la substitution de la dureté aveugle du Code à l’indulgente doctrine de l’excuse. Le Code ne demande pas: avez-vous faim? avez-vous des enfants à nourrir? avez-vous volé un pauvre ou un riche, un artisan ou un avare? Le Code ne demande rien. Il condamne. Du fagot que la vieille a récolté pour faire bouillir sa dernière soupe, il lui rompt les reins avec sérénité.

Le Code a raison. Il est fait précisément pour protéger la civilisation contre la barbarie, ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Il est le piège à loups où l’on trouve parfois une bête innocente; mais qu’importe, si la veille il a pris un loup et si le lendemain il prend encore un loup. Scientifiquement, il faudrait un Code pour chaque individu; mais cela compliquerait un peu les sociétés. Paul Bert voulait que l’on appelât les lois: commandements de l’État en pendant aux commandements de l’Église. Les faux savants sont toujours tarés de mysticisme. Celui-là croyait que le code, œuvre de la raison, peut s’opposer au catéchisme, œuvre de la foi. Ses successeurs se voient forcés d’emprunter à l’œuvre de foi un article qu’ils repoussaient il y a vingt ans au nom de la raison. Ces deux domaines ne sont pas bien déterminés. L’incroyant n’est pas toujours celui qui fait profession de ne pas croire. Quand donc saura-t-on que l’irréligion est une religion?

X

PRETIUM STUPRI.--Le soin des casuistes s’étend à toutes les circonstances de la vie sociale. Ils traitent des plus minimes questions, de celles que dédaignent les moralistes abstraits, de celles qui suggèrent aujourd’hui tant de chroniques et de petites pièces de théâtre. La pièce à _thèse_ n’est qu’un cas de conscience dialogué; ce genre, qui est une négation impuissante de l’art, a son origine directe dans ces _thèses_ de morale et de théologie dont on allait jadis écouter en apparat la discussion solennelle. J’en ai une petite collection, françaises du XVIIe siècle, allemandes du XVIIIe où les matières les plus imprévues sont brassées par des érudits naïfs armés de grec et d’hébreu. Comme il est naturel, beaucoup de ces petits in-quartos disputent des rapports sexuels, de la pudeur, de la fornication, de la nudité. Les unes sont catholiques; les autres, luthériennes; mais d’un esprit au fond peu différent. Le protestantisme a eu ses casuistes, que nous ignorons; ils ne sont pas moins singuliers que les nôtres et presque aussi impudents. Voici une _Commentatio de nuditate capitis, pectoris, ventris, pudendorum et pedum_, une _Disquisitio theologica de tactibus impudicis_. Ces livrets en mauvais latin d’école se débitaient aux curieux plutôt qu’aux savants: Beverland s’était fait en ce genre une réputation équivoque et l’on ne savait plus s’il rédigeait en théologien ou en libertin ses extraordinaires _Lucubrationes_.

Il y a donc toute une littérature qui gravite autour du casuisme; elle est presque toujours inférieure à celle même des casuistes, parce qu’elle substitue au sens pratique de la vie une vaine science littérale. Le casuiste, surtout s’il est de la Compagnie, ne s’occupe que du présent; sa tâche est de concilier la loi et les mœurs, d’adoucir ce qu’il y a de trop pénible en certains devoirs de nature ou de profession. Il a trouvé des excuses aux voleurs, il n’en manquera pas pour les prostituées. Elles exercent un métier déshonnête; sans doute, et qui le nie? Mais c’est leur métier, et le propre d’un métier, est qu’il doit nourrir. Tamburini (le nom convient à cette exégèse bouffonne) reconnaît donc la légitimité du «prix du stupre». On accorde ici à ce mot un sens étendu, _stuprum_ ayant en latin de casuiste le sens de fornication, de gré ou de force, avec une vierge. Il s’agit des complaisances d’une femme qui vit d’être aimable. Elle a le droit d’en exiger le prix, si tel est le contrat verbal ou tacite passé entre les parties. Juge de paix, Tamburini taxerait les nuits et les moments; Jésuite bénin, qu’il serait aimé des tristes voyageuses qui de Cythère reviennent les mains vides! On devrait imprimer son portrait avec sa consultation autour, colorié dans le goût d’Épinal. Des piétés canoniseraient cet honnête homme. Car Tamburini ne fait rire que par excès d’honnêteté et de logique. A toute peine son salaire, dit-il avec simplicité; et il ajoute: au péché de cette fille qui se prostitue et au tien, mâle misérable qui profites de sa pauvreté, pourquoi veux-tu encore ajouter la filouterie? Paie, puisque tu as promis de payer; et, restant pécheur, sois du moins pécheur honorable.

XI

AVORTEMENT ET STÉRILITÉ.--On lit dans les Propositions dictées au collège de Clermont par le P. Airault (1644):

«Pr.--Si une femme peut se procurer un avortement?

«R.--Si une honnête fille avait été corrompue malgré elle par un jeune libertin, elle pourrait, avant que le fruit soit animé, s’en délivrer, suivant le sentiment de plusieurs, de peur de perdre son honneur qui lui est beaucoup plus précieux que la vie même.

«Pr.--S’il est permis à une femme mariée, qui, en accouchant, est toujours en grand danger de mourir, de prendre un remède pour être stérile, afin d’éviter ce péril?

«R.--Je réponds que cela est permis parce que, poussée par une juste cause, elle conserve sa vie par ce moyen; et, en effet, il est plus à propos qu’elle en use ainsi que de refuser à son mari le devoir conjugal et mettre son salut en danger.»

Les dispositifs des jugements sont médiocres, mais les jugements sont sages et inattaquables. La pratique alléguée dans la seconde proposition a passé dans nos mœurs par des moyens plus honteux et pour des motifs plus légers que ceux que le Jésuite a supposés. Quant à l’avortement précoce, on n’oserait plus guère le considérer comme un crime, hors le cas de meurtre ou de scandale. Mais que d’années il nous a fallu pour regagner, après l’avènement au pouvoir de la morale vulgaire, l’état de civilisation dont témoigne un humble cours de philosophie que faisait, l’an de _Rodogune, princesse des Parthes_, un tout petit Jésuite. Voilà de quoi méditer et disserter, car les deux thèses dans les deux cas sont discutables. On peut incliner vers l’une ou l’autre selon qu’on se trouve disposé à respecter davantage la liberté individuelle ou les droits anonymes et mystiques de la vie. Elle proteste, la vie, contre la stérilité aussi bien que contre l’avortement. On dit que les Arabes connaissent un breuvage qui rend les femmes stériles. C’est à un tel remède que songeait Airault. La recette s’en est perdue; plus barbare que la barbarie, la science fend les ventres qu’elle veut neutres. Mais la vie, vaincue, se venge, car voici les conséquences de l’ablation des ovaires: «Le vagin se rétrécit, la vulve prend un aspect infantile, les poils du pubis se raréfient...[16]» Les romanciers qui exploitent l’heureuse stérilité des «ovariotomisées» n’ont point su ces détails honteux, cet infantilisme, qui n’est qu’une vieillesse anticipée. La vie est terrible. Elle a un but qui n’est pas celui que nous insinuent notre vanité et notre lâcheté: elle piétine et déchire le chemin de velours.

[16] D. Blondel, _Ovaire_, dans _la Grande Encyclopédie_.--L’Église a décidé récemment d’appliquer à ces femmes la prescription qui interdit le mariage aux castrats.

XII

LE PROBABILISME.--Rédigé en termes d’école, stricts et obscurs, le probabilisme paraît d’abord une doctrine singulière. La voici en langage clair. Les probabilistes déclarent tout d’abord que la vérité est fort difficile à connaître: à côté de ce qui passe pour vrai, il y a ce qui approche de la vérité, et à des degrés variables. Il y a des opinions très probables, il y en a de probables, il y en a de moins probables; elles sont très sûres, sûres, plus ou moins sûres. Sommes-nous tenus de suivre toujours la plus sûre et la plus probable? Voilà toute la question. Si l’on répond par l’affirmative, c’est que l’on détient la vérité. Qu’est-ce que la vérité? En dehors, disent les théologiens, des matières de la foi, il n’y a que des opinions. La plus sûre, aujourd’hui, était méprisée hier et le sera demain. Le probabilisme favorise la liberté, le jeu de la vie. En réalité, nous n’agissons jamais avec, comme moteur, la certitude; c’est la croyance, la confiance qui nous permet l’acte. S’il fallait, avant le geste, acquérir la notion précise de ses conséquences, toute vie de relation nous serait rendue impossible. Pour s’en tenir au point de vue théologique, si l’opinion la plus sûre doit toujours être suivie, cela restreint jusqu’à l’étouffement la prison morale. Nous n’avons plus le choix qu’entre la non-activité et une seule activité bien déterminée. C’est ce que voulait Port-Royal en préconisant ce qu’ils appelaient le _tutiorisme_; cela concordait logiquement avec leurs idées sur la prédestination et la grâce. Après avoir ôté à l’homme la liberté théorique, ils devaient vouloir lui enlever la liberté pratique. Un Janséniste, par des voies opposées, en arrivait au même état d’esprit qui suscitait le Jésuite; par impossibilité d’agir, il se jetait au cloître, comme le Jésuite dans les rets de la compagnie par impossibilité de vouloir: l’un avait une maladie des centres nerveux, l’autre une maladie de l’appareil moteur.

La raison par laquelle Antoine Escobar, tant moqué, défend le probabilisme est admirable:

«C’est, dit-il, que l’homme ne peut acquérir des choses une certitude pleine et entière.» Comment même essayer de réfuter cela? Et comment a-t-on osé jeter le ridicule sur une opinion aussi saine formulée en un langage si simple et si sûr? Ce qui nous semble la vérité n’est qu’une manière de voir les choses; relativement aux choses, une manière d’être vues. Et peut-être la vie n’est-elle qu’un pur phénoménalisme et nos sensations une suite d’illusions créatrices de leurs causes apparentes. Sans aller jusque-là (quoique cela soit permis et logique), on doit s’en tenir au doute. Affirmer la vérité métaphysique, morale ou pratique, c’est faire acte d’imposteur ou de prophète, mais les termes sont équivalents.

L’affirmation de la vérité morale, en particulier, ne peut être qu’un geste théologique. Le kantisme est une hérésie chrétienne, et qui a bien gardé, en les renforçant, les caractères essentiels du christianisme. Sans un dieu moral, c’est-à-dire libre et conscient, il n’y a de morale humaine que celle de l’empirisme. La morale est l’expression de la volonté de l’absolu, ou rien, ou un code d’usages. Dieu écarté, la morale tombe, comme un cérémonial de cour à la chute de la royauté.

Le probabilisme mène jusque-là. La haine des protestants chrétiens et kantiens (des nuances) est donc toute naturelle contre une telle méthode[17]. Poussée à fond, elle eût abouti à la liberté, c’est-à-dire à la suprématie de la force. C’est contraire absolument aux principes chrétiens qui commandent de détruire les aristocraties en leur imposant la morale qui fait les bons esclaves, les bons citoyens. Aussi, comme l’on comprend bien l’émotion de Paul Bert[18] interprète de la médiocrité universitaire et parlementaire, à célébrer ces mots sublimes, conscience, vérité, justice, ces mots «saints»! La conscience morale, pour cet esprit simple, est absolue. Elle ne comporte aucun degré. Tous les hommes ont une notion égale et lucide du Devoir. Il y a le bien et le mal; et ces deux couleurs ne comptent aucun aveugle. Il s’exalte, il s’enivre de ses paroles comme d’une bave: il en arrive à proclamer le libre arbitre, à déclarer que ceux qui mettent en doute la certitude morale sont des malfaiteurs. Pour lui, il n’a jamais éprouvé aucune hésitation: le bien est à gauche et le mal est à droite. Il n’y a pas de cas de conscience. Une voix intérieure, une voie impeccable, une voix impérative, nous dicte toujours notre devoir. Douter de cela, c’est douter de la dignité humaine. Ah! le bon type d’imbécile! Qu’on me donne un tome d’Escobar, qu’on me permette de relire la page où cet homme véridique avoue «qu’il n’est pas donné à l’homme d’acquérir des choses une certitude pleine et entière».

[17] Il y a une édition du _Syllabus_ imprimée à Genève par les soins de quelque ministre, qui est bien intéressante.

Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux qui condamnent toute la philosophie moderne; et il s’écrie à l’article LVI: «_Anathème à qui dira_: Les Lois de la morale n’ont pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles reçoivent de Dieu la force obligatoire.» Il s’écrie: _Bon article!_ Je crois bien: c’est le garrot. Le _Syllabus_ est d’ailleurs un des plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature. Comme la formule _Anathème_, etc., n’est pas répétée à chaque article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable volupté intellectuelle:

«LIX. Le droit réside dans le fait matériel; tous les devoirs des hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains constituent un droit.»

«LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et des forces naturelles.

Cela est plus clair et plus beau en latin:

_LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium summa._

_LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum offert._

L’article II si tranchant, du bon Spinoza:

_Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum._

[18] En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre: _la Morale des Jésuites_. Paris, 1880.--Ce livre ne se compose guère que d’une préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans les œuvres des casuistes.

XIII

L’ÉQUIVOQUE ET LA RESTRICTION MENTALE.--Ce sont des surnoms honnêtes ou puérils du mensonge. Les casuistes ont bien connu que les hommes ne pouvaient tenir société sans recourir au mensonge; mais, n’osant contrevenir directement à un précepte du Décalogue, ils imaginèrent des subterfuges. La méthode des Jésuites comporte quantité de caches, de portes dissimulées, de trappes, toute une machinerie vraiment déplaisante. Un terrain uni et solide convient mieux, avec des murailles sans surprises, aux jeux de la discussion. Mais ils étaient pris entre leur foi théologique et leur scepticisme moral; de là ces pans de tapisserie qui s’ouvrent pour permettre au conspirateur de dépister les alguazils aussi bien que les «familiers»; car ils furent toujours un peu traités comme les ennemis du genre humain: l’Inquisition d’Espagne inquiétait Escobar pour la sévérité de sa doctrine cependant que Pascal le bafouait pour son relâchement. Pascal le savait: et cela prouve bien que son fameux mot, «vérité en deçà--erreur au delà», représente, non pas la constatation d’un philosophe, mais la plainte d’un chrétien.

Pascal est d’avis qu’on ne doit jamais mentir; Arnauld, qui le fournissait de citations tronquées, était «tutioriste», sinon l’inventeur du mot et de la doctrine. Les casuistes de la Compagnie, plus déliés, d’esprit souriant, ne pouvaient consentir à répéter éternellement aux hommes: le mensonge est toujours un péché. Défendre toujours le mensonge, cela équivalait, selon leur justice ingénieuse, à damner toute l’humanité, puisque les sociétés humaines ne sont possibles que par le mensonge, puisque, pour tout dire, le mensonge est le grand lien social[19].

[19] Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intitulé _les Femmes et le langage_, dans la deuxième partie du présent ouvrage.

Je crois qu’il ne faut pas reculer devant le mot. Pourquoi équivoquer comme saint Augustin et distinguer entre «mentir» et «cacher la vérité»? Il est vrai que cette distinction, si elle est mauvaise verbalement, est juste moralement. Il y a bien des sortes de mensonges. Il y a surtout ceux qui sont innocents et ceux qui poignardent. Moïse n’en défend qu’un, le faux témoignage. Le P. de Condren, un oratorien qui ne passait pas pour un ami de la morale facile, a établi très dignement ce qu’on pourrait appeler le droit au mensonge. Il use, comme saint Augustin, de deux termes, mais choisis avec finesse: «Toute la difficulté vient de ce qu’on confond le mensonge avec la fiction, de ce qu’on comprend sous le nom de ce péché odieux toutes les apparences qui se peuvent donner légitimement sans violer ni la justice, ni la charité, ni la simplicité, ni aucune autre vertu.» A cette objection que «nos paroles sont les signes naturels de nos pensées; et que, par conséquent, c’est un péché contre nature, quand elles ne sont pas conformes», il répond «que les paroles sont signes libres et volontaires de nos intentions plutôt que de nos pensées... L’homme a droit et même obligation de défendre son honneur et ses biens, et tout ce qui appartient au prochain, de ses paroles aussi bien que de ses mains[20]». Cette distinction entre le mensonge et la fiction, si ingénieuse (comme le remarque le P. Daniel), les Jésuites ne semblent pas l’avoir goûtée. Ils admettent que déguiser la vérité est toujours un mensonge, et leur art n’intervient que pour composer des formules qui permettent à la fois de ne pas mentir et de ne pas dire la vérité. En cela, il faut l’avouer, leur art est misérable. Sans doute, Pascal, sur ce point comme sur tous les autres, a exagéré et même dénaturé la pensée des casuistes. Sanchez dit quelque part: «Ce n’est pas mentir que d’user de termes ambigus en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même.» Et il ajoute: «Il n’y a pas là mensonge proprement dit, mais l’usage de ces termes n’en doit pas moins être défendu, à moins qu’il n’y ait une cause légitime qui nous donne droit d’en user.» «Je veux maintenant, dit le Jésuite, vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques par laquelle il est permis d’user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez[21].» On voit combien il est dangereux d’aller chercher dans _les Provinciales_ des arguments contre les casuistes. Le plan de cette lettre, particulièrement calomnieuse, fut fourni à Pascal par Nicole. La polémique anti-cléricale vit depuis deux siècles et demi sur quelques citations équivoques par quoi Pascal raille l’équivoque. C’est un des plus curieux exemples de tromperie qui soient au monde. Il semble pourtant que les Jansénistes auraient pu demeurer dans l’exactitude sans risques pour leur cause, car c’est un point où les Jésuites sont extrêmement faibles, et même ridicules. Cependant que l’on examine telle formule d’Emmanuel Sa: «Toute personne qui n’est pas interrogée légitimement peut répondre qu’elle ne sait rien de ce qu’on lui demande, en sous-entendant _de façon qu’elle soit obligée de le dire_.» Le moyen est médiocre comme sauvegarde de la liberté; mais il n’est pas monstrueux. Il est vrai que les pamphlétaires suppriment dans la proposition le «n’est pas interrogé légitimement». Et ainsi de même en toutes les propositions analogues. Si Castro Palao commence par ces mots une dissertation sur l’équivoque: «Toutes les fois qu’il se présente un juste sujet de déguiser la vérité...», on biffe cette prémotion, et la suite semble le préambule d’un code de bandits.

[20] Cité par le P. DANIEL. _Réponse aux Lettres Provinciales de L. de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe_. A Bruxelles, 1697, pages 371-373.

[21] DANIEL, _op. cit._, pages 277-80.

Il reste que les hommes sont imbéciles et qu’il ne faut point leur parler nuances et subtilités. L’affirmation grossière, voilà ce qui convient au peuple,--et par peuple, comme disait Mme de Lambert, j’entends tout ce qui pense bassement et communément. Tous ceux qui, répugnant à admettre la légitimité pure et simple du mensonge, se trouveront dans le cas d’expliquer que «toute vérité n’est pas bonne à dire», tomberont dans les maladresses où les Jésuites ont trébuché. A chaque instant, dans la vie, et non pas seulement pour le mensonge, on se trouve pris entre «Tu ne dois pas...» et «Il faut...». Que l’on appelle cela cas de conscience ou conflit moral, peu importe; mais une solution est nécessaire, puisque l’action est nécessaire. On se voit donc obligé, quand on a posé une morale trop sévère, de la ruiner peu à peu par des complaisances, pour permettre le jeu, de plus en plus complexe, de la vie. Les Jésuites, sans s’en douter, travaillèrent contre la morale chrétienne dans le même sens que les poètes, les conteurs, les philosophes et les savants. Mais leur malheur, et la cause du mépris qu’ils ont subi, est qu’ils le firent sans franchise et parfois sans dignité. Ils ont rongé comme des rats le vaisseau qui les portait; croyant le rendre plus léger et plus habile à vaincre les courants, ils l’ont criblé de trous par où est monté le bouillonnement de la mer. A force de finesse, de logique, de bon vouloir, ils ont été inintelligents. On peut les dédaigner, puisqu’ils ne sont plus bons à rien, puisqu’ils sont rentrés dans le rang, mais non les maudire. Quand le vaisseau de la vieille morale chrétienne sombrera tout à fait, qu’une voix s’élève pour dire la litanie des Sa, des Suarez, des Escobar, pour nommer ces démolisseurs stupides et patients qui ont travaillé pendant des siècles à préparer le naufrage de la nef de saint Pierre. Calvin voulait les tuer ou, «si cela ne se peut commodément faire», ajoute-t-il naïvement, les écraser sous le mensonge et la calomnie: «Jesuite vero, qui se maxime nobis opponunt, aut necandi, aut, si hoc commodo fieri non potest, ejiciendi, aut certe mendaciis et calumniis opprimendi sunt.» Voilà une haine que je ne comprends guère, à moins qu’on n’y mêle Calvin lui-même et tous les fanatiques, et peut-être tous les croyants; mais cela serait l’humanité entière, car combien y a-t-il d’hommes libres? Le point de vue est donc détestable. Ce n’est pas sur leurs croyances qu’il faut juger les hommes, ni sur leur manière d’interpréter dogmatiquement la morale. Il y a d’autres contacts pour la sensibilité; l’esprit a d’autres antennes.

XIV

BRÈVE CONCLUSION.--C’est bien moins avec l’esprit scientifique qu’avec l’esprit protestant et rationaliste que les Jésuites furent en désaccord. Ils représentèrent, en somme, la partie la plus saine et la plus acceptable du christianisme, celle qui tâchait d’accommoder des principes destructeurs aux nécessités de la vie. Avec eux on put s’entendre superficiellement, sur presque tout; avec le chrétien pur, l’entrée en conversation était à peine possible. Tant qu’il eut besoin de cet intermédiaire, ils furent dans le siècle quelque chose comme le médiateur plastique de la vieille philosophie: dans ce rôle, devenu inutile, les Jésuites rendirent des services que l’on ne doit pas oublier à la civilisation, à la liberté des mœurs.

_DEUXIÈME PARTIE_

NOUVELLES DISSOCIATIONS D’IDÉES

LA GLOIRE ET L’IDÉE D’IMMORTALITÉ

I