Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées
Part 15
Sans doute il faut que la femme soit conservatrice, mais non rétrograde. La jeune fille, c’est la maison; or, le moyen de faire entrer une idée nouvelle dans une maison où l’on croit que toute pensée française depuis un demi-siècle n’a été que démence ou acrobatie? Au moindre contact, la sensitive va se replier; la lumière même, si elle est trop vive, resserre ses fibres. La jeune fille pourvue d’une bonne et solide éducation est aussi peureuse et aussi prompte à rentrer ses antennes. On n’a obtenu la sécurité matérielle qu’en dressant les organes du contact à se dérober à la moindre alerte. De tous les contacts superficiels, de tous les frôlements, le plus difficile à obtenir d’une jeune fille, c’est le contact intellectuel. Elle donne beaucoup au bal et rien à la causerie. La main, les cheveux, ceci ou cela, il y a toute une hiérarchie de jeux sans perversité; mais le jeu intellectuel est impossible. Il semble bien que cela soit par l’intelligence qu’on les dompte bien plus que par le sentiment. La religion amollit les jeunes filles, tout en leur fournissant certaines armes délicates et assez solides; le cœur a trop de part en des croyances qui font appel à l’amour. Longtemps, on s’était contenté de cette prison douce; elle n’est tout à fait bonne qu’entourée d’un fossé profond. La culture de l’intelligence consiste à faire creuser ce fossé par l’intelligence elle-même. Ce sera un fossé ou ce sera une muraille; ce qui importe c’est le travail bien plus encore que la forme de la défense. On remuera de la terre ou des pierres; on bourdonnera autour d’une littérature ou d’une histoire. Le chantier se croit occupé d’un travail utile. Telles, les abeilles qui, depuis des milliers d’années, ne savent pas encore qu’on leur vole leur miel,--et qui ne le sauront jamais. Il s’agit de creuser une douve ou d’élever un mur qui ait exigé des ouvrières un tel labeur qu’elles ne puissent douter de l’importance de leur œuvre. Ce sera l’œuvre, celle qui seule existe, celle qui annihile toutes les autres, celle qui s’étend comme une conquête sur la nature. Ainsi l’on creuse dans les pensionnats la littérature du XVIIe siècle français.
Le choix est bon. A cette période, la langue est assez obscure pour que l’on puisse donner, sans être suspect, le sens le plus convenable à toute expression équivoque; elle est assez claire pour n’être pas rebutante; et la pensée est assez morale et assez religieuse pour que l’on puisse soutenir sans démence que son seul but est d’exalter la religion et la morale. Ainsi on incorpore à l’intelligence les notions qui lui sont le plus étrangères. La morale devient la floraison naturelle d’un grand esprit et la religion la forme supérieure de la raison. Cinq ou six ans de ces inhalations méthodiques suffisent à dompter les natures les plus sauvages. Elles se plient au joug de l’uniformité parce qu’il leur est offert comme le signe de l’élection et de la noblesse. De jeunes âmes, qui consentiraient à n’être pas tout à fait semblables à des âmes voisines dont elles connaissent les faiblesses, rougissent qu’on les suppose incapables d’égaler, au moins d’intention, les belles âmes de jadis. La vie des saints leur a donné des modèles d’amour; la vie des poètes leur donnera des modèles d’intelligence. Corneille n’enseigne-t-il pas le sacrifice? Ne voit-on pas en Bossuet unies la raison à la piété? C’est ainsi que la littérature devient un mur ou une cave. La tour d’où sœur Anne regarde au loin les actions des hommes est rentrée sous terre et devant les fenêtres ouvertes à notre prison une prodigieuse muraille s’est épaissie, qui nous cache le ciel et la vie.
Ces réflexions ne veulent pas dire que l’on ait tort d’utiliser comme un caveçon la littérature dans l’éducation des jeunes filles. On ne blâme pas la méthode, mais son hypocrisie; et encore tout bas, car il est clair qu’elle n’est efficace qu’en demeurant secrète. La vérité est qu’il est impossible d’instruire une jeune fille sans la déflorer. Ce mot est mis à dessein. Les natures délicates se corrompent par la tête, comme les roses qui commencent à se faner par la pointe des feuilles. Une intelligence cuirassée assure la défense de l’organisme tout entier. Ouverte et libre, elle semble inviter l’ennemi. La curiosité sensuelle est très rare chez les vierges, et les émois de leurs cœurs superficiels et fugitifs. Quand elles succombent, c’est par ignorance ou par sottise. C’est pourquoi on leur donne des principes. Ils ne seront jamais trop sévères et, en vérité, tous les moyens sont bons qui cultivent leur défiance et fortifient leur esprit.
Tant que la civilisation européenne n’aura pas été profondément modifiée, la jeune fille devra rester ce qu’elle est et maintenir son état dans un rapport sans équivoque avec l’idée qu’éveille le nom même qu’elle porte. C’est là l’obstacle aux progrès du féminisme. Même sur les bancs de la Sorbonne, et mêlée à six mille jeunes gens sans mœurs, il faut que l’étudiante ait des mœurs. Il faut qu’elle reste une jeune fille. Elle doit craindre un contact, un regard trop prolongé, une parole douteuse. Elle est libre, comme une perdrix dans le chaume; elle est une proie. L’homme aussi est une proie; mais sa capture ne lui enlève qu’un peu de force absolue. Sa force relative n’est pas atteinte, puisque tous ses frères tombent aux mêmes rets. Mais la jeune fille, si elle est prise, se perd toute. Elle n’a plus de valeur; ou sa valeur, de sociale, devient anti-sociale. Ce jeune homme, même le plus sérieux et le moins sensuel, n’aura-t-il pas eu quelque liaison, n’aura-t-il pas fait quelques visites aux amours faciles? Mais le contraire même lui serait une tare et le rendrait ridicule, ce qui, en France, est pire que d’être odieux. Cette jeune fille, son camarade d’études: oh! la sagesse même! En quatre ans, elle n’a eu qu’un amant et cinq ou six passades. Voilà la limite du féminisme, et posée par la société elle-même. Bref une jeune fille est une jeune fille--ou une fille.
Si la civilisation pourrait s’arranger d’un dilemme moins strict, il est tout à fait inutile de le rechercher. Sans doute, une classe de courtisanes instruites, savantes même, et habiles en tous les arts et dans la poésie, on peut rêver cela. Une civilisation dégagée du christianisme verrait sans peur l’amour élégant devenir pour quelques jeunes filles une profession charmante. Le spectacle d’ailleurs ne serait pas nouveau; des sociétés qui valaient bien les nôtres ne méprisèrent pas plus les courtisanes que nous ne méprisons aujourd’hui les actrices et les danseuses. Mais ceci même ne supprimerait pas la jeune fille. Au contraire, la distinction n’en serait que plus marquée entre la fille vivant à sa guise dans le monde et la fille confinée dans sa famille. Bien entendu que je ne fais aucune allusion à ce libertinage universel que des sociologues déments appellent «l’amour libre».
Tout en restant très fidèle aux vieux principes qui caractérisent et garantissent son état, la jeune fille d’aujourd’hui se réjouit qu’on lui ait enfin accordé une plus grande liberté d’allures. Elle ne rêve ni de féminisme ni d’émancipation totale. La femme n’a aucun goût pour l’émancipation. Elle se veut esclave, au contraire, esclave nominale, pour acquérir ainsi le droit de tyranniser l’homme qui lui est échu par le sort. Il ne semble pas que l’on ait bien compris ce dessous du caractère féminin. La jeune fille rêve ce qui sera le bonheur de la femme. Elle veut être la maîtresse d’une maison. Prête à subir les charges du commandement, elle en exige les charmes; il faut qu’on lui obéisse. La femme française mènerait la politique même, si la politique ne se faisait en dehors de la maison. Elle n’y a la main qu’à demi. Toute décision prise à la maison est l’œuvre de la femme: c’est pourquoi les lycées de garçons se dépeuplent; les lycées de filles seraient vides s’ils n’étaient des externats. Les jeunes filles ne demandent donc pas à être libres; «Une liberté relative», dit l’une; «la fenêtre entr’ouverte», dit l’autre. Aucune n’est féministe. Comme tout le monde en France, elles croient que les jeunes Anglaises et surtout les Américaines sont élevées dans une liberté extrême; elles ignorent que, dans les pays anglo-saxons, il y a un tyran plus dur que toutes les lois, tous les règlements, un tyran de toutes les minutes, l’opinion. Et ce tyran, qui prend plus de formes que n’en connaissait Protée, fait de la liberté anglo-saxonne une chose mystérieuse et fugitive qu’aucun homme de civilisation latine n’a jamais pu ni voir ni comprendre. En réalité, les jeunes filles sont élevées en France d’une façon fort libérale, la confiance que l’on a dans les principes de plus en plus solides, dont elles sont pourvues, a remplacé partout les barrières matérielles. Les seules libertés qu’elles n’aient pas sont celles-là mêmes que leurs principes leur défendent de prendre. Quelques-unes semblent regretter qu’on surveille leurs lectures. Mais cela, c’est le caveçon; c’est la clef du système.
On pourrait, en suivant l’énorme tome de M. de Tréville, faire encore bien des remarques curieuses sur la psychologie de la jeune fille moderne. Mais ce qu’on en a dit doit suffire à donner une impression générale et exacte de ses «aspirations». Elle aspire à l’amour, tout simplement. On lui demande: «La fortune fait-elle le bonheur?» Et c’est comme un jaillissement: Non! non! non! Elles ont eu peur, tout d’un coup, qu’on ne leur arrache les ailes. Le chapitre est bien intéressant. Il suffirait seul à montrer combien la jeune fille de France est restée naïve et saine. A lire leur littérature et surtout leurs opinions littéraires, on éprouve un véritable agacement. Ce sont des cruches,--de délicieuses cruches, des amphores! Mais dès qu’il est question de tout ce qui est l’essence de la féminité, l’amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets. On dirait que l’intelligence n’a été donnée à la femme que comme le don du miel a été donné à l’abeille: don funeste à leur liberté. Mais l’amour leur appartient, et rien ne peut l’arracher de leur cœur,--de ce cœur qui a tant aimé les hommes.
1901.
FRAGMENTS
I
SUR LA HIÉRARCHIE INTELLECTUELLE
Il ne s’agit pas d’affirmer une série de grades ou de fonctions caractérisés par des différences sensibles. Dans le monde de l’intelligence on se meut librement, sans mot d’ordre que celui chuchoté par l’infini, et on ne reconnaît de supériorités qu’élues par un jugement personnel. L’expression hiérarchie intellectuelle signifie seulement ceci: les hommes sont divisés en deux castes, les Énergétiques et les Énergumènes, ceux qui agissent et ceux qui sont agis (ou devraient être agis), ceux qui détiennent l’Esprit, c’est-à-dire la Force, et ceux qui subissent (ou devraient subir) l’action de l’Esprit, ou de la force,--οὶ ἐνργητιχοὶ, οὶ ἐνεργούμενοι. Hiérarchie donc à deux degrés, ou plutôt à deux cercles dont l’un, inscrit dans l’autre, a l’étroitesse, mais la solidité, d’une île de pierre surgie au milieu d’une solitude océane.
C’est sur ce récif que se groupent--et parfois se réfugient--les êtres doués de la pensée. Ils sont peu,--si la pensée n’a droit à ce nom que lorsqu’elle est accompagnée de la conscience. L’homme, en effet, le premier venu, est inconscient; sa vie est purement automatique; les gestes par lesquels il a l’air d’affirmer sa différenciation lui sont dictés parle roulement de son organisme, et ce même jeu l’oblige à proférer certaines paroles, celles-là seules et non d’autres.
Il n’y a pas d’imparité bien sensible entre les sociétés humaines et les sociétés animales; la comparaison s’est toujours imposée de l’homme avec la fourmi, l’abeille, le castor, le pécari ou le chien des prairies. Après avoir réfléchi assidûment, et lu différents traités d’histoire naturelle et de psychophysiologie, je suis arrivé à cette conclusion: l’homme est une sorte de castor. Ces deux animaux bâtissent des maisons et des ponts, vivent en société, font la guerre, font l’amour, sont à la fois constructeurs et destructeurs; à toutes ces œuvres ils procèdent naïvement, avec un courage infini.
Pour le castor, comme pour l’homme, la chose en soi est un pont: scier un arbre, le faire tomber en travers d’une rivière,--et sur cette poutre passer fièrement. Vers quel but? Le castor n’a pas d’autre but que de passer la rivière; pourtant, quand il est de l’autre côté, il voudrait bien revenir, pour «repasser», mais il est trop tard: la foule des castors le presse et le pousse; on ne passe qu’une fois sur le pont des castors.
M. Ribot, avec quelques autres philosophes, en concluant à un automatisme relatif, dénie à la conscience un rôle important. Conscient ou inconscient, l’homme agirait de même; il n’y aurait rien de changé dans ses rapports avec ses semblables; la civilisation en serait au même point. Si le monde varie si peu, si Hérodote comme le dit Schopenhauer, a pu raconter toute l’histoire future en écrivant l’histoire d’un petit moment et d’un petit coin de terre,--c’est que les inutiles évolutions humaines ont été l’œuvre d’êtres inconscients, acharnés à suivre leur nature, à toujours recommencer la même chose, à toujours scier des arbres pour passer de l’autre côté de la rivière.
Pourtant l’esprit parle, l’esprit souffle--jusqu’à rebrousser le poil des castors! Oui, mais l’action de l’esprit sur le castor n’est pas perçue par l’intelligence du castor, et sitôt que son poil retombe, sitôt que l’esprit se tait, l’animal reprend sa stérile besogne: il lui reste seulement la sensation d’avoir eu le poil rebroussé et, contre le Souffle, une animosité qui, très souvent, devient de la haine.
Que ceux donc à qui de mystérieux mots ont été dits dans l’oreille gardent ces mots pour eux, ou s’ils les redisent, que ces mots ne sortent de leurs lèvres qu’enveloppés de l’impénétrable buée du symbole; qu’ils restent sur leur île de pierre, d’où, grâce à leur vue pénétrante, ils suivront, pour se distraire, les inconscients gestes des lamentables «pontifes»; et que leur égoïste prière soit celle qui est écrite dans l’«Upanishad du grand Aranyaka»:
«Fais-moi aller du non-être à l’être, fais-moi aller de l’obscurité à la lumière, fais-moi aller de la mort à ce qui ne meurt pas.»
... en attendant les jours où la parole pourra s’affirmer selon sa signification essentielle et où l’énergie spirituelle se résoudra en lumière.
Mais, que nous importe l’avenir, et si l’intelligence est vraiment sans action, si ceux qui devaient être imprégnés jusqu’à l’âme ne le sont que jusqu’au derme, si l’animal secoue la tête et se reprend à pétrir son mortier, si l’énergumène enfonce au delà des oreilles son museau dans la boue, s’il refuse les caresses intellectuelles, si, après des milliers d’années et de remontrances, il en est encore, pitoyable fétichiste, à vénérer une série de dieux inférieurs, pensons au phénomène de l’impénétrabilité: cela nous évitera l’étonnement.
1894.
II
L’HOPITAL
On se souvient du mot doux proféré, il y aura un an tantôt, par un riche et vieux journaliste (on ne sait plus lequel), à propos de Verlaine: «Quel dommage qu’il ne soit pas mort à l’hôpital!»
L’hôpital est, en effet, dans l’esprit de la solide bourgeoisie, «le couronnement» naturel et d’une vie désintéressée de poète et d’une vie laborieuse de pauvre homme. Ceux qu’on n’a pu jeter dans les bagnes ou faire crever de faim sur la paillasse, on les envoie là finir leurs tristes jours. La civière, les râles et les crachats de la salle commune, les expériences de fer et de poison, l’amphithéâtre, le lit de chaux: voilà ce que réservent ceux qui restent debout à ceux qui tombent.
L’hôpital, tel qu’organisé par les sociétés modernes, est une prison pour malades et un laboratoire pour médecins. Parmi les gardiens et les opérateurs, il en est de pitoyables; il en est de féroces; mais les uns comme les autres doivent songer qu’ils sont d’abord les régents et les professeurs d’une école: le malade est le livre qu’on ouvre à la curiosité des petits carabins.
A Paris, l’hôpital est la terreur du pauvre. Entre malheureux on se conte des légendes. Presque toutes les filles publiques jetées à l’hôpital en sortent le ventre barré d’une large couture: on les fend pour essayer sur de la chair, prostituée même au bistouri, de lucratives opérations. Mais que les belles dames y songent, qui sont gênées par leurs ovaires: cela déforme et cela marque; on n’est plus propre qu’aux adultères de coupé ou de canapé, en toilette de ville. Qu’elles se fassent tailler; elles sont maîtresses de leurs corps. Il ne faut demander aux médecins que le respect de la chair pauvre et sans défense.
Je songe à l’hôpital parce qu’une vieille dame vient de mourir, ayant donné beaucoup d’argent pour de telles fondations qui pourraient être pieuses, c’est-à-dire humaines. Elle a fondé ou alimenté des hôpitaux pareils aux autres, des écoles de clinique et non de vrais asiles où la misère et la maladie trouveraient un abri sacré, entreraient comme dans un hâvre de grâce.
L’hôpital devrait être le prolongement du logis, une chambre seulement plus calme, plus claire, plus saine, et le malade traité non comme un prisonnier, mais comme un voyageur. Oui, une grande hôtellerie de la souffrance et le malade un hôte et l’objet de toutes les attentions, un être humain maître de sa demeure passagère et non pas le numéro sinistre sous lequel les gens à pendules et à bronze d’art sourient que meurent les vieilles gens dont ils ont dévoré la vie.
Mais je n’attends rien de tel, ni d’aujourd’hui ni de demain. Peut-être un jour l’individu se respectera-t-il assez pour être en droit d’exiger qu’on le respecte lui-même, jusqu’en ses caprices, jusqu’en des fantaisies d’enfant malade. Si, au lieu d’être des états, les sociétés étaient ce que dit le mot, des associations, on pourrait espérer beaucoup et tenter beaucoup; l’État est la faux qui fauche, sitôt sortie de terre, l’herbe des bonnes volontés.
Demain, c’est peut-être le socialisme, la torpeur, la fin de toute énergie, de toute initiative, de toute liberté...
Mais se vouloir libre, c’est se faire libre. La pensée est plus forte que tout. Il faut toujours dire; il faut même crier: peut-être qu’au loin un cerveau, comme une cloche, va sonner à l’unisson.
1896.
III
EN RÉPONSE A CETTE QUESTION:
_Quel sera l’idéal de demain?_
Puis-je vous avouer, Monsieur, que je ne m’inquiète pas plus de l’idéal de demain que du temps de demain? Beau, mauvais, variable, avec toutes les nuances et toutes les modifications que ces mots subissent selon les intérêts, les désirs, les illusions de chacun. Cela regarde le baromètre. Quel que soit l’état social, l’individu s’accommode à cet état, puisqu’il y vit et s’y reproduit. Je trouve seulement que l’homme a une tendance fâcheuse à tyranniser la nature: grisé par la passivité des choses, il est probable qu’il voudra de plus en plus substituer ses propres lois aux lois naturelles et tenter de faire régner l’idée de justice qui n’est que l’idée de logique mal comprise.
Vous savez qu’il y a une notion commune à beaucoup de religions, celle d’un Paradis terrestre situé au commencement du monde. Or, au siècle dernier, des penseurs hardis imaginèrent de transporter ce paradis à l’autre bout, à la fin. Une hardiesse plus grande serait de le situer au milieu, en un milieu oscillant, au milieu même où nous sommes aujourd’hui: on l’essaya; c’était l’optimisme, mais la chose parut un peu forte, même aux plus naïfs. Paradis-passé, paradis-futur, je classe les deux notions côte à côte dans le chapitre des superstitions hédonistes: c’est de la matière à littérature.
Pourtant je voudrais vous dire quelque chose qui paraisse important, et voici: la vie serait, je crois, rendue beaucoup meilleure pour tous et pour chacun, si l’on admettait cette idée que la société est faite pour l’individu et non l’individu pour la société. C’est l’individu qui souffre et non la collectivité; c’est lui, et non la totalité, qui est la pièce importante. Sacrifier les individus au bien public me semble aussi absurde que si, lors d’un incendie, on sacrifiait les locataires d’une maison pour sauver la maison. Mais cet idéal apparaît très opposé à celui qui peut-être s’élabore et qui serait, dit-on, l’unification, selon la moyenne, de toutes les intelligences et de toutes les forces. Idéal (si l’on ose dire) bien difficile à réaliser. On compte sans le génie ou bien l’on espère que le génie consentira à être médiocre: c’est peut-être aller un peu loin.
Voilà. J’ai très mal répondu à vos questions, mais c’est que je vois très mal dans l’avenir. Si pourtant je vous envoie cette note, c’est par sympathie pour votre œuvre et parce que vous défendez, comme j’ai quelquefois essayé de le faire, l’individualisme et la liberté contre la tyrannie et les vilaines entreprises de l’État et des Lois.
1898.
IV
EN RÉPONSE A UNE QUESTION
_Sur le rôle de l’art._
Il y a dans le livre de Tolstoï une définition--ou une explication--de l’art qui n’est pas mauvaise; on peut dire en la prenant pour point de départ: L’art est l’expression de la Beauté.--L’Art est de la beauté exprimée par une œuvre humaine.--Une œuvre d’art est une œuvre où l’homme a traduit, au moyen de formes sensibles ou intellectuelles, l’idée ou la sensation du beau.
On peut dire encore plusieurs choses, toutes parfaitement inutiles, quoique justes et vraies; mais on ne peut pas dire:
«L’art constitue un moyen de communion entre les hommes s’unissant par les mêmes sentiments,» car, cette définition s’appliquerait indifféremment à la religion, à la morale, au patriotisme, à la science, à toutes les activités qui ont une valeur sociale.
L’art a un but particulier et tout à fait égoïste: il est son but à lui-même. Il ne se charge volontiers d’aucune mission, ni religieuse, ni sociale, ni morale. Il est le jeu suprême de l’humanité; il est le signe de l’homme; il est la marque du désintéressement intellectuel. Il affirme le divin; il tend à sortir des contingences; il se veut libre, il se veut inutile, il se veut absurde, c’est-à-dire en désaccord avec les forces mêmes de la nature qui tiennent l’homme dans une étroite servitude.
Si l’on donne à l’art un but de moralité, il cesse d’être, puisqu’il cesse d’être inutile. Il est impossible qu’une œuvre soit voulue en même temps d’art et de moralité; l’antinomie est absolue.
Cependant la tendance des hommes est de faire servir à leurs besoins même l’inutile. C’est ainsi que l’on attribue à telles œuvres d’art pur une signification seconde, surajoutée arbitrairement et tellement factice qu’on peut l’ôter, la remettre, la changer--comme ces robes des idoles espagnoles--sans que l’œuvre ait rien perdu de son caractère désintéressé: elle y gagne parfois un nouveau sourire d’ironie et de pitié.
Il arrive aussi que tel grand écrivain, comme Tolstoï, croyant faire à la fois de l’art et de la morale, a fait de l’art pur, malgré son désir et malgré sa volonté. Cela est rare et les hommes de génie eux-mêmes sont punis, le plus souvent, et réduits à la médiocrité, quand ils ont voulu se servir de l’art, au lieu de le servir. Je ne demande pas que, dans le désarroi futur, on respecte ce refuge suprême. Si tous les sanctuaires doivent être détruits, celui-là ne sera pas épargné et il est très probable que les prochaines civilisations, entièrement utilitaires, matérialistes, scientifiques et morales, se soucieront peu de jouer à faire des tableaux, des poèmes ou des dômes. Si elles admettent encore une sorte d’art, cela sera de l’art «social»,--pour que l’art soit nié sous son propre nom.
Ainsi Tolstoï, dont les paroles m’épouvantent, aura raison dans l’avenir,--à moins que l’avenir échappe aux constructeurs de sociétés, à moins qu’il ne ressemble, tout bonnement, et au présent et au passé.
1899.
V
LE MARBRE ET LA CHAIR
_Au maître Rodin._