Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées
Part 11
On a parlé du mensonge hystérique: il est probable qu’il y a là un abus, non dans les termes, mais dans l’intention qui les a unis. Si l’on veut dire mensonge inconscient, c’est une absurdité. Le mensonge est au contraire le signe même de la conscience, et il ne peut y avoir mensonge que là où il y a conscience pleine et active. Il ne faut pas confondre une sensation délirante exprimée telle qu’elle a été sentie avec le travestissement volontaire donné à l’exposition d’une sensation vraie; confondre avec le dernier, le premier terme de la série. L’animal ne ment jamais; comment le pourrait-il? Il est forcé d’exprimer, telle qu’il l’éprouve, sa sensation. S’il a envie de mordre, le chien retrousse ses babines, montre ses dents. Le voit-on se contenir, faire l’hypocrite, mentir; c’est qu’au contact de l’homme, il a peut-être acquis un rudiment de conscience; c’est que l’éducation qu’il a reçue se trouve à ce moment en conflit avec son instinct. D’ailleurs la ruse, et surtout appliquée à la défense ou à la quête de la vie, est tout autre chose que le mensonge; c’est une forme aiguë de la prudence. Le vrai mensonge est sans but, sans utilité que d’affirmer un détachement supérieur; il apparaît tel qu’une négation des liens qui attachent l’homme à la réalité; par quoi il se rapproche de la poésie et de l’art dont il est un des éléments. L’art est né, comme le mensonge, d’une vive conscience des sensations et des émotions; il affirme un état de sensibilité extrême, en même temps qu’une tendance à repousser ce réel dont les sens d’un homme furent blessés. L’art, quelle que soit sa forme, implique une connaissance approfondie des signes, et la volonté de les transposer, sans tenir compte de leurs concordances usuelles. L’artiste est celui qui ment supérieurement, au-dessus des autres hommes. S’il ment avec la parole, c’est le poète; avec le son inarticulé, c’est le musicien; avec les formes dont il fixe les attitudes, c’est le sculpteur, et son art n’est que le développement extrême du langage des gestes (dont le danseur figure un état très fugitif); avec les lignes et les couleurs, c’est le peintre, et que fait-il sinon de rendre aux hiéroglyphes des écritures primitives leur véritable aspect et toute leur ampleur naturelle? L’art est un langage, et il n’est que cela.
Mais si la femme est le langage, d’où vient qu’elle se soit si médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage? Des critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins cultivées, à mesure que l’on remonte le cours des siècles, il n’est pas surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles. Cela n’est pas sérieux, car s’il est vrai que le génie et le talent sont souvent en rapport direct avec les cultures antérieures, il y a aussi de soudaines aptitudes que le milieu développe. Pourquoi une fille ne trouverait-elle pas cette aptitude dans sa chair, comme son frère? D’ailleurs voilà des milliers d’années qu’on apprend la musique aux femmes, et c’est peut-être là qu’elles ont encore le moins créé. La cause est plus profonde. La femme est le langage, mais le langage utile; son rôle n’est pas de créer, mais de conserver. Elle s’en acquitte à merveille. Elle ne crée ni les poèmes, ni les statues; mais elle crée les créateurs des poèmes et des statues; elle leur enseigne le langage, qui est la condition de leur science, le mensonge qui est la condition de leur art, la conscience qui leur donne le génie. Quand l’enfant, vers six ou sept ans, sort des mains de la femme, l’homme est fait. Il parle, et c’est tout l’homme.
La grande œuvre intellectuelle de la femme est l’enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s’imaginent être les maîtres du langage et que, sans leur intervention, la langue des hommes périrait dans la confusion et l’incohérence; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n’en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les ouvriers élémentaires et les poètes, les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle; l’intervention du grammairien est presque toujours mauvaise; à moins qu’elle ne se borne à constater des faits, à moins qu’elle n’ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu’avec injustice. Voici des enfants qui parlent, ils s’en vont à l’école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance et justesse. Ils parlent, mais voilà l’école, et le maître triomphe de leur apprendre ce que c’est que l’imparfait du subjonctif. A une fonction, l’écolâtre a substitué une notion; il a remplacé le geste par la conscience du geste, le mot par sa définition; il enseigne la grammaire; il n’enseigne pas le langage.
Le langage est une fonction; la grammaire est l’analyse de cette fonction. Il est aussi inutile de savoir la grammaire pour parler sa langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de l’enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de fleurir, c’est la mère elle-même qui l’a semé, car si le langage est une fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse s’exercer. Le bavardage futile d’une femme, si peu différent de celui de la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de l’enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres; autant de mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le jeune cerveau. Sans cette semence jetée sans cesse à la volée, la fonction linguistique de l’enfant resterait inerte et il ne sortirait de ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s’est demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble hors de portée de la voix humaine. Ils n’en parleraient peut-être aucune. C’est une question que nul ne peut résoudre. En tous cas, ils ne parleraient qu’une langue rudimentaire, c’est-à-dire trop riche, variable et entièrement inconnue, car il n’y a pas plus de racines innées que d’idées innées. L’enfant ne crée pas sa langue, encore moins il ne secrète pas sa langue; il l’apprend. Il parle selon qu’on parle autour de son berceau; il est phonographe et d’abord aussi mécaniquement que l’instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion, «en vrac». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse; comme il connaît d’une part les mots et d’autre part les objets, l’opération qui va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle s’admire en admirant les progrès de l’enfant; elle croit que la double acquisition du mot et de l’objet se fait intégralement à son ordre, et cela lui donne de l’orgueil. Ainsi, l’ignorance du mécanisme psychologique de l’enfant assure le succès de l’éducatrice.
Ce langage que l’enfant tient tout entier de la femme, c’est en son honneur que, plus tard, il l’exercera volontiers comme poète, conteur, philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs, selon l’expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la littérature est l’œuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui plaire ou la piquer, pour l’exalter ou la dénigrer, toucher son cœur, idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi opposés, pour que l’un se soit fait l’adorateur de l’autre. Avec la parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles n’eussent pas suffi ni le commandement de l’espèce. L’humanité pouvait se perpétuer sans l’amour[50]; l’amour eût été impossible sans les divergences radicales qui font que l’homme et la femme sont deux mondes l’un à l’autre impénétrables. On ne peut adorer que l’inconnu; il n’y a plus de religion là où il n’y a plus de mystère. Dans toutes les sociétés, tant qu’elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation; les poètes, que sa grâce a inspirés, augmentent cette suprématie en faisant d’elle l’objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d’abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution, en créant l’amour. Car l’amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l’œuvre même de l’imagination des artistes du langage.
[50] A cela eût suffi l’accouplement. La vie commune survivant à la fécondation est extrêmement rare, hormis chez les primates et les oiseaux. Chez les insectes carnivores, la pariade est souvent mortelle pour le mâle que, plus forte, la femelle dévore.
C’est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l’homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu’à l’infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche: le poète a été le créateur des valeurs sentimentales. Mais presque aussitôt créées, elles lui ont échappé. S’emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son œuvre.
Comment l’amour évolua sous cette domination et tous les bienfaits qui en ont été la conséquence, ce serait un long chapitre de l’histoire de la civilisation.
1901.
NOTE.--Les déductions philosophiques n’ont de valeur que si elles s’accordent exactement avec la science; mais alors elles ont une valeur. J’ai donc saisi l’occasion de compléter la note de la page 59 sur le mensonge considéré comme réaction vitale. Voici la position scientifique de la question:
«M. R. Quinton a été amené, au cours de ses travaux, à reconnaître que l’ensemble de tous les êtres vivants se divise en deux grandes séries physiologiques, qui correspondent exactement aux deux séries anatomiques: _Invertébrés_ et _Vertébrés_.--La première et inférieure (_Invertébrés_) toujours en équilibre au milieu, subissant toutes les conditions extérieures si défavorables qu’elles soient; la seconde et la plus élevée (_Vertébrés_) n’acceptant pas ces conditions, réagissant contre elles, toujours en déséquilibre avec le milieu, maintenant intérieurement la concentration saline des origines en face des mers qui se concentrent davantage ou des eaux douces qui se dessalent, maintenant encore la température des origines en face du milieu terrestre qui se refroidit, _mentant au milieu_, en définitive, pour maintenir ses conditions de vie optimes. Le mensonge dont nous parlons n’est que la forme psychologique de cette réaction du _Vertébré_ contre l’hostilité du milieu.»
Les termes obscurs de cette note (concentration saline, température des origines) sont expliqués dans le livre publié par M. Quinton, _l’Eau de mer milieu organique_.
_TROISIÈME PARTIE_
L’IDÉALISME
PRÉFACE
POUR LA IIIe ET LA IVe PARTIES
On réimprime ici, parce que l’édition vient de s’épuiser, le petit volume intitulé avec une naïveté, qui n’était pas aussi ambitieuse qu’on pourrait le croire, _l’Idéalisme_.
Depuis dix ans les idées de l’auteur se sont modifiées sur plus d’un point. Vivre, c’est changer. Il espère que, pour lui, avoir vécu signifie, à cette heure, avoir grandi en sagesse et en scepticisme,--et il ne redoute pas les curieux qui voudraient opposer sa pensée d’hier à sa pensée d’aujourd’hui.
Plusieurs morceaux de la IVe partie sont également anciens; cet avertissement leur est applicable.
Décembre 1901.
NOTICE
Ces articles furent imprimés, le dernier printemps, en diverses revues qui voulurent bien me laisser dire: les _Entretiens_, la _Revue Blanche_, les _Essais d’Art libre_, l’_Ermitage_, le _Livre d’Art_.
Les voici ensemble, liés par un seul fil, même les trois derniers dont le ton sera un peu discordant.
A cette heure, la théorie idéaliste n’est plus guère contestée que par quelques canards enclins à se plaire dans les vieux marécages. Les naturalistes les plus entêtés et les plus obtus ont cédé eux-mêmes à l’énergique pression intellectuelle qui, depuis quatre ans, depuis la mort de Villiers de l’Isle-Adam, pesa sur le monde où la pensée s’élabore en œuvres d’art.
La grande guerre est donc finie, mais selon le conseil de Machiavel,--le «maître bien-aimé de Tribulat Bonhomet»--il faut achever les blessés, afin qu’ils ne surgissent pas guéris et aptes à de nouvelles batailles. Si médiocre que soit un vaincu, sa colère est toujours à craindre: c’est pourquoi l’extermination est nécessaire.
J’espère que tant de férocité ne sera pas jugée contradictoire avec les principes de la liberté de l’art, que je préconise avant tout.
R. G.
25 mars 1893.
L’IDÉALISME
Ce mot traîne dans les journaux: des gens aussi vains que M. Filon se permettent de l’écrire, croyant le comprendre; les néo-chrétiens en font usage avec l’aplomb de l’apprenti sorcier de Gœthe; M. de Vogué chevauche ce manche à balai,--et de ce balai M. Desjardins balaie la sacristie; c’est le mot à tout faire. Pour ces simplistes, un peu bornés, l’idéalisme est le contraire du naturalisme,--et voilà; cela signifie la romance, les étoiles, le progrès, les pauvres bêtes, les phares, l’amour, les montagnes, le peuple, les pauvres gens, tout le sentimentalisme humanitaire, sexuel et social.
Autrement, ces sots s’imaginent qu’idéalisme est synonyme de spiritualisme et qu’un tel vocable relève de la judicature de M. Simon et de M. Déroulède; qu’il clame une doctrine morale et consolatoire; que les familles y puisent quelque vigueur à procréer; les conscrits, de l’enthousiasme; les misérables, de la résignation.
Mais non,--et il importe de cartonner à cette page le dictionnaire des lieux communs: l’idéalisme est une doctrine immorale et désespérante; anti-sociale et anti-humaine,--et pour cela l’idéalisme est une doctrine très recommandable, en un temps où il s’agit non de conserver, mais de détruire.
En voici le sommaire.
Schopenhauer résume ainsi les principes de l’idéalisme posé par Kant: «Le plus grand service que Kant ait rendu, c’est sa distinction entre le phénomène et la chose en soi, entre ce qui paraît et ce qui est; il a montré qu’entre la chose et nous il y a toujours l’intelligence, et que par conséquent elle ne peut jamais être connue de nous telle qu’elle est.» Théoricien de l’idéalisme, Kant n’en est pas le trouveur; Platon fut rigoureusement idéaliste; saint Denys l’Aréopagite proféra: «Nous ne connaissons pas Dieu tel qu’il est et Dieu ne nous connaît pas tels que nous sommes»; enfin les réalistes du Moyen Age professaient, eux aussi, la douloureuse relativité de toute connaissance, que toute notion n’est que d’apparence, que la vraie réalité est insaisissable pour les sens comme pour l’entendement[51].
[51] Le véritable premier théoricien du «phénoménisme» serait encore plutôt Berkeley, mais excès de logique, Berkeley va un peu loin et Kant, lui-même l’a réfuté eu réfutant Descartes (_Critique de la Raison pure_).
Les conséquences logiques de ces aphorismes sont nettes: on ne connaît que sa propre intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa personnelle activité; rien ne se meut en dehors du sujet connaissant; tout ce que je pense est réel: la seule réalité, c’est la pensée.
La relativité de l’extérieur étant bien établie, nul besoin, théoriquement, pour le moi, de se mêler à de problématiques contingences; il se suffit à lui-même, et il le faut, puisqu’il est isolé de ses semblables autant que deux planètes du système solaire. Convaincu que tout est transitoire, hormis sa pensée, qui est éternelle (en ce sens qu’elle capte la lumière); convaincu qu’il est seul et impénétrablement seul, comme une molécule douée seulement d’un pouvoir de cohésion; convaincu enfin que tout est parfaitement illusoire, puisque, dans sa course à la connaissance, ce collin-maillard, il n’emprisonne jamais que son pérennel et fastidieux moi; bien assuré qu’il ne peut sortir de l’état égoïste que pour retomber dans l’état per-égoïste,--l’idéaliste se désintéresse de toutes les relativités telles que la morale, la patrie, la sociabilité, les traditions, la famille, la procréation, ces notions reléguées dans le domaine pratique.
Un individu est un monde; cent individus font cent mondes, et les uns aussi légitimes que les autres: l’idéaliste ne saurait donc admettre qu’un seul type de gouvernement, l’anarchie; mais s’il pousse un peu plus avant l’analyse de sa théorie il admettra encore, avec la même logique (et avec plus de complaisance) la domination de tous par quelques-uns, ce qui, d’après l’identité des contraires, est spéculativement homologue et pratiquement équivalent.
L’idéalisme pessimiste de Schopenhauer aboutissait au despotisme; l’idéalisme optimiste de Hégel se résout dans l’anarchie: il suffit d’évoquer la méthode des différenciations pour donner raison à Schopenhauer.
Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se représentent un monde; mais peu d’hommes se représentent un monde original. Considéré comme une entité, l’ensemble des cerveaux humains est pareil à un four à porcelaine d’où sortent successivement des millions de pièces identiques et banales; une sur un million apparaît bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d’étranges dessins imprévus et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, _ratée_[52], cette pièce de porcelaine, c’est la représentation du monde conçue par les esprits supérieurs, par les génies. C’est, en somme, pour cette pièce unique que le four chauffe et il importe peu que toutes les autres soient anéanties, si celle-là demeure.
[52] _Pièces ratées._--Villiers de l’Isle-Adam, le lendemain de sa mort, fut qualifié de _raté_ par M. Fouquier et quelques autres reporters.
Mêlé à la vie active (qu’il dédaigne, peut-être par inaptitude), l’idéaliste jugerait des hommes comme de ces pièces de porcelaine; il les mettrait à leurs vraies places: les supérieurs en haut, les inférieurs en bas,--«le peuple étant fait pour obéir aux lois et non pour dicter des lois[53]».
[53] Schopenhauer.
(La théorie anarchiste emporte à peu près les mêmes conséquences: en l’absence de toutes lois, l’ascendant des hommes supérieurs serait la seule loi et leur juste despotisme incontesté.)
En conclusion, ou bien l’idéalisme engage au désintéressement absolu de la vie sociale; ou bien, s’il condescend à la pratique, il conclut à des formes de gouvernement que tous les esprits sains et nourris de doctrines prudentes n’hésiteront pas à qualifier d’immorales, de subversives, d’incompatibles avec nos mœurs démocratiques,--et ces formes sont: l’anarchie, pour que l’influence intellectuelle soit exercée par ceux qui sont nés pour cette fonction; le despotisme, pour qu’il pourvoie les imbéciles de bonnes muselières, car, sans intelligence, l’homme mord.
La vie sociale étant écartée, il reste un domaine où il semble que l’idéalisme pourrait régner sans nuire au développement de la muflerie démagogique, l’art. Mais, parler de l’art, à cette heure, serait une ironie par trop cruelle: jadis, il fut libre; ensuite, il fut protégé; aujourd’hui, il est toléré; demain, il sera interdit. Pratiquons-le encore, mais en secret, en des catacombes, comme les premiers chrétiens, comme les derniers païens.
LE SYMBOLISME
On croit le moment bon pour le dire avec sincérité et naïveté: à cette heure il y a deux classes d’écrivains, ceux qui ont du talent,--les Symbolistes; ceux qui n’en ont pas,--les Autres.
Oui, selon les précédentes formules, et selon une liberté différemment comprise, d’aucuns firent des œuvres; mais ces Aucuns-là ne sont-ils pas enfin périmés? Et les coraux qu’ils sécrétèrent, les îlots qu’ils érigèrent, un flot nouveau ne vient-il pas, tel qu’un orageux raz de marée, les secouer, les désagréger et ne permettre qu’aux indestructibles de maintenir au-dessus de l’asphyxie leur tête fleurie? Ils meurent, ils s’émiettent, ils se pétrifient, l’orage passé, sous une couche de silence, ils s’enfoncent lentement, ils descendent vers la géologie qu’ils vont devenir.
Ces débris d’inconscients et microscopiques travaux, à peine s’ils inspirent encore quelque respect (si On nous le permet) ou quelque curiosité à des passagers en promenade autour du monde, et les chefs de ces défuntes colonies (un peu animales, peut-être?) ne sont pas du tout des Chefs; ils n’ont plus ni manœuvres, ni clients. Patrons démodés, Praticiens vieillis et sans influence, entrepreneurs de bâtisses entre les mains desquels et sous les yeux (les mauvais œils) desquels les moellons fondent comme les morceaux de sucre dans les romans de M. Daudet.
Les coraux rouges, nous les vîmes assez: qu’ils soient bleus!
L’un des éléments de l’Art est le Nouveau,--élément si essentiel qu’il institue presque à lui seul l’Art tout entier, et si essentiel que, sans lui, comme un vertébré sans vertèbres, l’Art s’écroule et se liquéfie dans une gélatine de méduse que le jusant délaissa sur le sable.
Or, de toutes les théories d’Art qui furent, en ces pénultièmes jours, vagies, une seule apparaît nouvelle, et nouvelle d’une nouveauté invue et inouïe, le Symbolisme, qui, lavé des outrageantes signifiances que lui donnèrent d’infirmes court-voyants, se traduit littéralement par le mot Liberté et, pour les violents, par le mot Anarchie.
La Liberté en Art, nouveauté si stupéfiante qu’elle est encore et demeurera longtemps incomprise. Toutes les révolutions advenues jusqu’ici en ce domaine s’étaient contentées de changer ses chaînes au captif et, généralement, c’était en de plus lourdes que les muait la douloureuse ingéniosité des novateurs. Mais, les chaînes, c’est-à-dire des règles, des grammaires, des formules, cela convient au peuple de l’Art, composé d’une majorité d’enfants et de vieillards, satisfaits--lit ou berceau--qu’un guide sûr les promène en petite voiture. Le haquet de Thespis brouetta ces résignés deux siècles durant; puis ce fut le cabriolet romantique, puis la tapissière parnassienne, puis le tombereau naturaliste, puis le cab psychologique, puis le vélocipède néo-chrétien,--et ils étaient toujours soigneusement ligotés.
Si l’on veut savoir en quoi le Symbolisme est une théorie de liberté, comment ce mot, qui semble strict et précis, implique, au contraire, une absolue licence d’idées et de formes, j’invoquerai de précédentes définitions de l’Idéalisme, dont le Symbolisme n’est après tout qu’un succédané.
L’Idéalisme signifie libre et personnel développement de l’individu intellectuel dans la série intellectuelle; le Symbolisme pourra (et même devra) être considéré par nous comme le libre et personnel développement de l’individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu’il imaginera ou qu’il expliquera seront imaginés ou expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur.
D’où un délicieux chaos, un charmant labyrinthe parmi lequel on voit les professeurs désorientés se mendier l’un à l’autre le bout, qu’ils n’auront jamais, du fil d’Ariane.
Ils voudraient comprendre, ils cherchent, quand parlent les harpes, à agripper au passage quelques clairs et nets lieux communs; ils croient qu’on va leur redire les vieilles généralités qu’ils biberonnèrent à l’École, tout ce qui, définissant la Femme, définit la marcheuse et la gardeuse d’oies. Si le Symbolisme devait, comme d’aucuns l’ont annoncé, revenir à des concepts aussi simples, à des imaginations aussi naïves, il ne serait ni ce qu’il est, ni ce qu’il sera:--il continuerait tout simplement le classicisme, et alors à quoi bon?