Chapter 12
--Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de son sacrifice.
--Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps.
--C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là, nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait un peu de mal.
--Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui plaire.
--Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la terre de son pied avec impatience dans les endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent.--Je ne suis pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter _Il mio tesoro intante_ et faire la cadence du Rimini... Il faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait _fiasco_! Va pour la puissance!... Après tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta _Quando del vino_, et il le chanta supérieurement.--Non! non! s'écria-t-il satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune!
Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, sourit et me dit:--Je crois que je redeviens méchant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.
A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:--C'est bien, dit-il; la première condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure! A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir et d'art commence. Suivez-moi.
Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était situé le théâtre. On ouvrit la _porte d'ivoire_, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.
Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les manuscrits de _Don Juan_ à l'étude, on y fit rentrer des personnages et des scènes éliminés la veille; on se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent à improviser un pas de danse dans le bal du troisième acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation ne fût pas troublé.
Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure noire.--Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrière la _porte d'ivoire_). C'est un usage classique de faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pâles de visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre est fauve et soyeux.
--Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantité de canons couleur de feu. C'était le type du roué au temps de Molière.
--En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton _beau noeud d'épée_! dit Stella.
--Qu'en veux-tu faire?
--Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant à moi et en me montrant ce même noeud cerise que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?
Le ton dont elle me fit cette question et la manière dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, tout en feignant de rire d'autre chose.
Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier petit épisode.--Allons donc, paresseuses! cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de rubans couleur de feu! J'attends!--Et quand elles furent entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:--Garde-le en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te demande cela comme à un frère.
Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent et s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit.
Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait familièrement que l'artiste qui mange est _à moitié cuit_. On savourait le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.
Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque insaisissable.
A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.--Mais c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?
Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n'être pas devinée. Je m'attachai à la deviner malgré elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien jouer. Le fait est qu'il avait été le plus froid, le plus railleur, le plus pervers des hommes.--C'est grâce à toi, dit-il à la Boccaferri; tu es si irritée et si hautaine, que tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches, parce que je me sens poussé à bout et prêt à éclater. Tiens! _ma vieille_, tu devrais toujours être ainsi; je reprendrais les forces que m'ôtent ta bonté et ta douceur accoutumées.
--Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces rôles-là avec moi: je t'y rendrais des points.
Il se pencha vers elle, et, baissant la voix:--Serais-tu capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.
--Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force dans l'excitation, c'est le _pont aux ânes_! La force dans le calme.... Tu y viendras peut-être, mais tu n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons!
--Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent! dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle.
--Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en rattrapant la moustache; tu as raison de faire une peau neuve!
--Vous croyez que vous opérerez ce miracle?
--Oui, si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas.
Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à eux-mêmes, et je regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan de coeur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d'hésiter, me fit tirer de mon sein le noeud cerise que j'y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement. Tout son courage l'abandonna; elle rougit, et ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d'être chastement et naïvement aimé.
Je faisais le rôle d'Ottavio, et je l'avais fort mal joué jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai du coeur et de l'émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.
A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia me dit en me tendant la main:--Toi, Ottavio, tu n'as besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à ceux qui enseignent.--Je ne sais pas jouer la comédie, lui répondis-je, je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.
XIV.
CONCLUSION.
Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion spontanée et d'une manière tout opposée, par conséquent, à celle de la Boccaferri.
--Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon épaule, m'aimez-vous?
Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée.
Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.
--Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans; je n'ai pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une seconde fois: je mourrai. C'est là le seul courage dont je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du moins. L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne pourra être qu'un misérable, et, s'il en vient là, il faudra que je le haïsse et que je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable désillusion.
--Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un homme que vous ne connaissez pas?
--Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n'estime personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs, quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je croirais encore à votre parole.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas, mais cela est ainsi.
--Donc vous m'aimez, vous?
Elle hésita un instant, puis elle dit:
--Écoutez! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n'ai pas la force de ma mère, mais j'ai son courage; je vous aime.
Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les baisai avec enthousiasme.--C'est la première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la première fois que j'aime. Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je vous dois cette confession; mais ce que je cherche dans la femme, c'est le coeur, et j'ai vu que le sien ne m'appartenait pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour, c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être ma femme?
--Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu'une fois, je vous l'ai dit.
--Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère tout de suite?
--Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, et il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui, il ne l'aime pas encore assez pour la mériter. Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à lui-même. Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas dit, mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me demander d'abord, car c'est elle que je regarde comme ma mère.
--J'y vais tout de suite, répondis-je.
--Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu prends le temps de la réflexion?
--Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante! je ne ferai que ce que tu voudras.
On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, qui surveillait ordinairement d'un oeil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses soeurs, n'avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire. Son rôle paraissait l'absorber. Il le termina de la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin.
Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur moi-même, pas l'apparence d'inquiétude, d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m'avaient porté comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allait point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d'y associer une compagne de mon choix, prise dans une condition assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de mon succès.
D'ailleurs, je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre un rival à chances égales me plaît et m'anime, tandis que la conscience de la moindre infériorité dans ma position, sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je l'ignore; mais il est certain que j'étais, à cet égard, tout l'opposé de Célio, et, qu'au lieu de me sentir acharné, par dépit d'amour-propre, à lui disputer sa conquête, j'éprouvais un noble plaisir à les rapprocher l'un de l'autre en restant leur ami.
Cécilia vint me trouver dans la journée.--Je vais vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon coeur.
«Je sais qu'il y a deux mois, lorsque vous m'avez connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractère.»
Elle prit ma main et la porta contre son coeur, où elle la tint pressée un instant avec une expression à la fuis si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant elle.
--Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio! voilà pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente au nom de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais: fuyez la duchesse de ***; détachez-vous d'elle, ou vous êtes perdu!
--Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté; votre douce voix, une inspiration de votre coeur généreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais préservé.
--Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué!
--Oui, Dieu soit loué! repris-je, car ce chant magique m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le bonheur.
Cécilia me regarda avec surprise.
--Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n'est-ce pas?
--Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens à votre estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous qu'à Vienne, la dernière fois que nous nous y sommes vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?
--Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s'est passé en lui.
--Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez pas douté de ma loyauté?
--Jamais.
--C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc qu'il m'aime?
--J'en suis certain.
--Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c'est là toute l'ambition de mon âme, depuis que je suis _dama e comtessa garbata_. Lorsque vous m'interrogiez, Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misérable. Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée d'être la femme du brillant Célio, de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables? J'aurais rougi de m'avouer à moi-même que j'étais émue en le voyant; il ne l'aurait jamais su; je crois que je ne le savais pas moi-même, tant j'étais résolue à n'y pas prendra garde, et tant j'ai l'habitude et le pouvoir de me maîtriser.
«Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. Voyez-vous, Célio n'est pas comme vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme, vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n'est qu'ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni de désintéressement; mais il est incapable de se créer tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse. N'est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia? et, quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand même le caractère effrayant de Célio m'inspirerait des craintes sérieuses pour mon bonheur, j'ai une dette sacrée à payer.
--J'espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n'est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n'est qu'une consolation gratuite dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui, et que vous caresserez le jeune tigre d'une main calme et légère.
--Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez, répondit-elle; mais je n'ai pas peur, voilà ce qui est certain. Il n'y a rien de tel pour être courageux que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie; mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue que je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompensée par l'amour qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de celui qui est la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.
--Ce nom est si beau en effet, qu'il me fait peur, répondis-je. Si toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre!
--Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas.
Je lui fis alors l'aveu de ce qui s'était passé entre Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette généreuse femme fut immense; elle se jeta à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. Je la vis enfin ce jour-là telle qu'elle était, expansive et maternelle dans ses affections, autant qu'elle était prudente et mystérieuse avec les indifférents.