# Le chateâu des Carpathes

## Part 5

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En cet endroit, le Nyad reparaissait au milieu des roches, soit qu'il se fût infléchi au nord-ouest, soit que Nic Deck eût obliqué vers lui. Cela donna au jeune forestier la certitude qu'il avait fait bonne route, puisque le ruisseau semblait sourdre des entrailles du plateau d'Orgall.

Nic Deck ne put refuser au docteur une heure de halte au bord du torrent. D'ailleurs, l'estomac réclamait son dû aussi impérieusement que les jambes. Les bissacs étaient bien garnis, le rakiou emplissait la gourde du docteur et celle de Nic Deck. En outre, une eau limpide et fraîche, filtrée aux cailloux du fond, coulait à quelques pas. Que pouvait-on désirer de plus? On avait beaucoup dépensé, il fallait réparer la dépense.

Depuis leur départ, le docteur n'avait guère eu le loisir de causer avec Nic Deck, qui le précédait toujours. Mais il se dédommagea, dès qu'ils furent assis tous les deux sur la berge du Nyad. Si l'un était peu loquace, l'autre était volontiers bavard. D'après cela, on ne s'étonnera pas que les questions fussent très prolixes, et les réponses très brèves.

«Parlons un peu, forestier, et parlons sérieusement, dit le docteur.

--je vous écoute, répondit Nic Deck.

--je pense que si nous avons fait halte en cet endroit, c'est pour reprendre des forces.

--Rien de plus juste.

--Avant de revenir à Werst...

--Non... avant d'aller au burg.

--Voyons, Nic, voilà six heures que nous marchons, et c'est à peine si nous sommes à mi-route...

--Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps à perdre.

--Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le château, et comme j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te risquer sans voir clair, il faudra attendre le jour...

--Nous l'attendrons.

--Ainsi tu ne veux pas renoncer à ce projet, qui n'a pas le sens commun?...

--Non.

--Comment! Nous voici exténués, ayant besoin d'une bonne table dans une bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes à passer la nuit en plein air?...

--Oui, si quelque obstacle nous empêche de franchir l'enceinte du château.

--Et s'il n'y a pas d'obstacle?...

--Nous irons coucher dans les appartements du donjon.

--Les appartements du donjon! s'écria le docteur Patak. Tu crois, forestier, que je consentirai à rester toute une nuit à l'intérieur de ce maudit burg...

--Sans doute, à moins que vous ne préfériez demeurer seul au-dehors.

--Seul, forestier!... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous devons nous séparer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit pour retourner au village!--Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est que vous me suivrez jusqu'où j'irai...

--Le jour, oui!... La nuit, non!

--Eh bien, libre à vous de partir, et tâchez de ne point vous égarer sous les futaies.»

S'égarer, c'est bien ce qui inquiétait le docteur. Abandonné à lui-même, n'ayant pas l'habitude de ces interminables détours à travers les forêts du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de Werst. D'ailleurs, d'être seul, lorsque la nuit serait venue--une nuit très noire peut-être--, de descendre les pentes du col au risque de choir au fond d'un ravin, ce n'était pas pour lui agréer. Quitte à ne point escalader la courtine, quand le soleil serait couché, si le forestier s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de l'enceinte. Mais le docteur voulut tenter un dernier effort pour arrêter sort compagnon.

«Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais à me séparer de toi... Puisque tu persistes à te rendre au château, je ne te laisserai pas y aller seul.

--Bien parlé, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en tenir là.

--Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons, promets-moi de ne pas chercher à pénétrer dans le burg...

--Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y pénétrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai pas découvert ce qui s'y passe.

--Ce qui s'y passe, forestier! s'écria le docteur Patak en haussant les épaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe?...

--Je n'en sais rien, et comme je suis décidé à le savoir, je le saurai...

--Encore faut-il pouvoir y arriver, à ce château du diable! répliqua le docteur, qui était à bout d'arguments. Or, si j'en juge par les difficultés que nous avons éprouvées jusqu'ici, et par le temps que nous a coûté la traversée des forêts du Plesa, la journée s'achèvera avant que nous soyons en vue..--je ne le pense pas, répondit Nic Deck. Sur les hauteurs du massif, les sapinières sont moins embroussaillées que ces futaies d'ormes, d'érables et de hêtres.--Mais le sol sera rude à monter!

--Qu'importe, s'il n'est pas impraticable.

Mais je me suis laissé dire que l'on rencontrait des ours aux environs du plateau d'Orgall!

--J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous défendre, docteur.

--Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurité!

--Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espère, ne nous abandonnera plus.

--Un guide?» s'écria le docteur.

Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui.

«Oui, répondit Nic Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crête même du plateau où il prend sa source. Je pense donc qu'avant deux heures, nous serons à la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route.

--Dans deux heures, à moins que ce ne soit dans six!

--Allons, êtes-vous prêt?...

--Déjà, Nic, déjà!... Mais c'est à peine si notre halte a duré quelques minutes!

--Quelques minutes qui font une bonne demi-heure.

--Pour la dernière fois, êtes-vous prêt?

--Prêt... lorsque les jambes me pèsent comme des masses de plomb... Tu sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nic Deck!... Mes pieds sont gonflés, et c'est cruel de me contraindre à te suivre...

--A la fin, vous m'ennuyez, Patak! je vous laisse libre de me quitter! Bon voyage!»

Et Nic Deck se releva.

«Pour l'amour de Dieu, forestier, s'écria le docteur Patak, écoute encore!

--Écouter vos sottises!

--Voyons, puisqu'il est déjà tard, pourquoi ne pas rester en cet endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres?... Nous repartirions demain dès l'aube, et nous aurions toute la matinée pour atteindre le plateau...

--Docteur, répondit Nic Deck, je vous répète que mon intention est de passer la nuit dans le burg.

--Non! s'écria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic!... je saurai bien t'en empêcher...

--Vous!

--Je m'accrocherai à toi... je t'entraînerai!... je te battrai, s'il le faut...»

Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortuné Patak.

Quant à Nic Deck, il ne lui avait même pas répondu, et, après avoir remis son fusil en bandoulière, il fit quelques pas en se dirigeant vers la berge du Nyad.

«Attends... attends! s'écria piteusement le docteur. Quel diable d'homme!... Un instant encore!... J'ai les jambes raides... mes articulations ne fonctionnent plus...»

Elles ne tardèrent pourtant pas à fonctionner, car il fallut que l'ex-infirmier fit trotter ses petites jambes pour rejoindre le forestier, qui ne se retournait même pas.

Il était quatre heures; les rayons solaires, effleurant la crête du Plesa, qui ne tarderait pas à les intercepter, éclairaient d'un jet oblique les hautes branches de la sapinière. Nic Deck avait grandement raison de se hâter, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu d'instants au déclin du jour.

Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournés, déjetés, grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu'à cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu de broussailles ou d'herbes enchevêtrées à leur base. De longues racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis par le froid. Un sol tapissé d'une mousse jaunâtre et rase, faufilée de brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck n'eût mis qu'une heure, s'il eût été seul, et il lui en coûta trois avec l'impedimentum de son compagnon, s'arrêtant pour l'attendre, l'aidant à se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte,--crainte effroyable: c'était de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à l'arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cessé de côtoyer jusqu'alors, réduit à ne plus être qu'un ruisseau, devait sourdre à peu de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronné par les constructions du burg.

Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier qui réduisit le docteur à l'état de masse inerte. Le pauvre homme n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba comme le bœuf qui s'abat sous la masse du boucher.

Nic Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension. Debout, immobile, il dévorait du regard ce château des Carpathes, dont il ne s'était jamais approché.

Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un fossé profond, et dont l'unique pont-levis était redressé contre une poterne, qu'encadrait un cordon de pierres.

Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était abandon et silence.

Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble du burg qui s'estompait confusément au milieu des ombres du soir. Personne ne se montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la plate-forme supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait autour de l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire.

«Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est impossible de franchir ce fossé, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir cette poterne?»

Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire de faire halte devant les murs du château. Au milieu de cette obscurité, comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long de l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte? Évidemment, le plus sage était d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumière.

C'est ce qui fut résolu au grand ennui du forestier, mais à l'extrême satisfaction du docteur.

VI

Le mince croissant de la lune, délié comme une faucille d'argent, avait disparu presque aussitôt après le coucher du soleil. Des nuages, venus de l'ouest, éteignirent successivement les dernières lueurs du crépuscule. L'ombre envahit peu à peu l'espace en montant des basses zones. Le cirque de montagnes s'emplit de ténèbres, et les formes du burg disparurent bientôt sous la crêpe de la nuit.

Si cette nuit-là menaçait d'être très obscure, rien n'indiquait qu'elle dût être troublée par quelque météore atmosphérique, orage, pluie ou tempête. C'était heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient camper en plein air.

Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Çà et là seulement des buissons ras à ras de terre, qui n'offraient aucun abri contre les fraîcheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait, les unes à demi enfouies dans le sol, les autres, à peine en équilibre, et qu'une poussée eût suffi à faire rouler jusqu'à la sapinière.

En réalité, l'unique plante qui poussait à profusion sur ce sol pierreux, c'était un épais chardon appelé «épine russe», dont les graines, dit Elisée Reclus, furent apportées à leurs poils par les chevaux moscovites--«présent de joyeuse conquête que les Russes firent aux Transylvains».

A présent, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la température, qui est assez notable à cette altitude.

«Nous n'avons que l'embarras du choix... pour être mal! murmura le docteur Patak.

--Plaignez-vous donc! répondit Nic Deck.

--Certainement, je me plains! Quel agréable endroit pour attraper quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment me guérir!» Aveu dépouillé d'artifice dans la bouche de l'ancien infirmier de la quarantaine. Ah! combien il regrettait sa confortable petite maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien doublé de coussins et de courtepointes!

Entre les blocs disséminés sur le plateau d'Orgall, il fallait en choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la brise du sud-ouest, qui commençait à piquer. C'est ce que fit Nic Deck, et bientôt le docteur vint le rejoindre derrière une large roche, plate comme une tablette à sa partie supérieure.

Cette roche était un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses et les saxifrages, qui se rencontrent fréquemment à l'angle des chemins dans les provinces valaques. En même temps que le voyageur peut s'y asseoir, il a la faculté de se désaltérer avec l'eau que contient un vase déposé en dessus, laquelle est renouvelée chaque jour par les gens de la campagne. Alors que le château était habité par le baron Rodolphe de Gortz, ce banc portait un récipient que les serviteurs de la famille avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais, à présent, il était souillé de détritus, tapissé de mousses verdâtres, et le moindre choc l'eût réduit en poussière.

A l'extrémité du banc se dressait une tige de granit, reste d'une ancienne croix, dont les bras n'étaient figurés sur le montant vertical que par une rainure à demi effacée. En sa qualité d'esprit fort, le docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protégerait contre des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune à bon nombre d'incrédules, il n'était pas éloigné de croire au diable. Or, dans sa pensée, le Chort ne devait pas être loin, c'était lui qui hantait le burg, et ce n'était ni la poterne fermée, ni le pont-levis redressé, ni la courtine à pic, ni le fossé profond, qui l'empêcheraient d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prît de venir leur tordre le cou à tous les deux.

Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit à passer dans ces conditions, il frissonnait de terreur. Non! c'était trop exiger d'une créature humaine, et les tempéraments les plus énergiques n'auraient pu y résister.

Puis, une idée lui vint tardivement,--une idée à laquelle il n'avait point encore songé en quittant Werst. On était au mardi soir, et, ce jour-là, les gens du comitat se gardent bien de sortir après le coucher du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de maléfices. A s'en rapporter aux traditions, ce serait s'exposer à rencontrer quelque génie malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi, personne ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, après le coucher du soleil. Et voilà que le docteur Patak se trouvait non seulement hors de sa maison, mais aux approches d'un château visionné, et à deux ou trois milles du village! Et c'est là qu'il serait contraint d'attendre le retour de l'aube... si elle revenait jamais! En vérité, c'était vouloir tenter le diable!

Tout en s'abandonnant à ces idées, le docteur vit le forestier tirer tranquillement de son bissac un morceau de viande froide, après avoir puisé une bonne gorgée à sa gourde. Ce qu'il avait de mieux à faire, pensa-t-il, c'était de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arrosé de rakiou, il ne lui en fallut pas moins pour réparer ses forces. Mais, s'il parvint à calmer sa faim, il ne parvint pas à calmer sa peur.

«Maintenant, dormons, dit Nic Deck, dès qu'il eut rangé son bissac au pied de la roche.

--Dormir, forestier!

--Bonne nuit, docteur.

--Bonne nuit, c'est facile à souhaiter, et je crains bien que celle-ci ne finisse mal...»

Nic Deck, n'étant guère en humeur de converser, ne répondit pas. Habitué par profession à coucher au milieu des bois, il s'accota de son mieux contre le banc de pierre, et ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugréer entre ses dents, lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'échappant à intervalles réguliers.

Quant à lui, il lui fut impossible, même quelques minutes, d'annihiler ses sens de l'ouïe et de la vue. En dépit de la fatigue, il ne cessait de regarder, il ne cessait de prêter l'oreille. Son cerveau était en proie à ces extravagantes visions qui naissant des troubles de l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les épaisseurs de l'ombre? Tout et rien, les formes indécises des objets qui l'environnaient, les nuages échevelés à travers le ciel, la masse à peine perceptible du château. Puis c'étaient les roches du plateau d'Orgall, qui lui semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles allaient s'ébranler sur leur base, dévaler le long du talus, rouler sur les deux imprudents, les écraser à la porte de ce burg, dont l'entrée leur était interdite!

Il s'était redressé, l'infortuné docteur, il écoutait ces bruits qui se propagent à la surface des hauts plateaux, ces murmures inquiétants, qui tiennent à la fois du susurrement, du gémissement et du soupir. Il entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un frénétique coup d'aile, les striges envolées pour leur promenade nocturne, deux ou trois couples de ces funèbres hulottes, dont le chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se contractaient simultanément, et son corps tremblotait, baigné d'une transsudation glaciale.

Ainsi s'écoulèrent de longues heures jusqu'à minuit. Si le docteur Patak avait pu causer, échanger de temps en temps un bout de phrase, donner libre cours à ses récriminations, il se serait senti moins apeuré. Mais Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit--c'était l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions, l'heure des maléfices.

Que se passait-il donc?

Le docteur venait de se relever, se demandant s'il était éveillé, ou s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar.

En effet, là-haut, il crut voir-non! il vit réellement des formes étranges, éclairées d'une lumière spectrale, passer d'un horizon à l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On eût dit des espèces de monstres, dragons à queue de serpent, hippogriffes aux larges ailes, krakens gigantesques, vampires énormes, qui s'abattaient comme pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs mâchoires.

Puis, tout lui parut être en mouvement sur le plateau d'Orgall, les roches, les arbres qui se dressaient à sa lisière. Et très distinctement, des battements, jetés à petits intervalles, arrivèrent à son oreille.

«La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg!» Oui! c'est bien la cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'église de Vulkan, dont le vent eût emporté les sons en une direction contraire.

Et voici que ses battements sont plus précipités... La main qui la met en branle ne sonne pas un glas de mort! Non! c'est un tocsin dont les coups haletants réveillent les échos de la frontière transylvaine.

En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irrésistible épouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le corps.

Mais le forestier a été tiré de son sommeil par les volées terrifiantes de cette cloche. Il s'est redressé, tandis que le docteur Patak semble comme rentré en lui-même.

Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent à percer les épaisses ténèbres qui recouvrent le burg.

«Cette cloche!... Cette cloche!.., répète le docteur Patak. C'est le Chort qui la sonne!...»

Décidément, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur absolument affolé!

Le forestier, immobile, ne lui a pas répondu.

Soudain, des rugissements, semblables à ceux que, jettent les sirènes marines à l'entrée des ports, se déchaînent en tumultueuses ondes. L'espace est ébranlé sur un large rayon par leurs souffles assourdissants.

Puis, une clarté jaillit du donjon central, une clarté intense, d'où sortent des éclats d'une pénétrante vivacité, des corruscations aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumière, dont les irradiations se promènent en longues nappes à la surface du plateau d'Orgall? De quelle fournaise s'échappe cette source photogénique, qui semble embraser les roches, en même temps qu'elle les baigne d'une lividité étrange?

«Nic... Nic... s'écrie le docteur, regarde-moi!... Ne suis-je plus comme toi qu'un cadavre?...»

En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadavérique, figure blafarde, yeux éteints, orbites vides, joues verdâtres au teint grivelé, cheveux ressemblant à ces mousses qui croissent, suivant la légende, sur le crâne des pendus...

Nic Deck est stupéfié de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le docteur Patak, arrivé au dernier degré de l'effroi, a les muscles rétractés, le poil hérissé, la pupille dilatée, le corps pris d'une raideur tétanique. Comme dit le poète des _Contemplations_, il «respire de l'épouvante!»

Une minute--une minute au plus--dura cet horrible phénomène. Puis, l'étrange lumière s'affaiblit graduellement, les mugissements s'éteignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et l'obscurité.

Ni l'un ni l'autre ne cherchèrent plus à dormir, le docteur, accablé par la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre, attendant le retour de l'aube.

A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si évidemment surnaturelles à ses yeux? N'y avait-il pas là de quoi ébranler sa résolution? S'entêterait-il à poursuivre cette téméraire aventure? Certes, il avait dit qu'il pénétrerait dans le burg, qu'il explorerait le donjon... Mais n'était-ce pas assez que d'être venu jusqu'à son infranchissable enceinte, d'avoir encouru la colère des génies et provoqué ce trouble des éléments? Lui reprocherait-on de n'avoir pas tenu sa promesse, s'il revenait au village, sans avoir poussé la folie jusqu'à s'aventurer à travers ce diabolique château?

Tout à coup, le docteur se précipite sur lui, le saisit par la main, cherche à l'entraîner, répétant d'une voix sourde:

«Viens!... Viens!...

Non!» répond Nic Deck.

Et, à son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe après ce dernier effort.

Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait été l'état de leur esprit que ni le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'écoula jusqu'au lever du jour.

Rien ne resta dans leur mémoire des heures qui précédèrent les premières lueurs du matin.

A cet instant, une ligne rosée se dessina sur l'arête du Paring, à l'horizon de l'est, de l'autre côté de la vallée des deux Sils. De légères blancheurs s'éparpillèrent au zénith sur un fond de ciel rayé comme une peau de zèbre.

Nic Deck se tourna vers le château. Il vit ses formes s'accentuer peu à peu, le donjon se dégager des hautes brumes qui descendaient le col de Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine émerger des vapeurs nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se découper le hêtre, dont les feuilles bruissaient à la brise du levant.

Rien de changé à l'aspect ordinaire du burg. La cloche était aussi immobile que la vieille girouette féodale. Aucune fumée n'empanachait les cheminées du donjon, dont les fenêtres grillagées étaient obstinément closes.

