Le château de La Belle-au-bois-dormant

Chapter 8

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Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus tard dans le développement heureux de leur vie....

Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à attendre, que la lente décomposition et la mort.

Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.

De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle, avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage; puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres, toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait où; en arrivant là, les «bons petits vieux»--c'est ainsi qu'elle les nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des chansons.

Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires. D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.

Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.

Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles de sauvetage en argent et en or,--auprès desquelles paraissent négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des gens de cour.

La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant, plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr, marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon camarade et ami de Brazza--un autre héros, ce dernier, que la France ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.

En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du _Beaumanoir_, dans les mers d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses sauvetages--il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant c'est imprévu--en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.

A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux emportés ou des taureaux furieux....

A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh! combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit, qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.

Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de paysannes, ou même leur beauté,--car plusieurs étaient jolies, aimées, désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut encore soigner et panser avant de s'endormir.

Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve, misérable et impotente.

Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans, à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois femmes, unies dans une commune détresse matérielle.

Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville, réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et leurs vêtements modestes.

Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant, vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement gagné dans sa journée.

Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs, entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.

Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été tarie par la souffrance ou la faim....

Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous, au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs, d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.

Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille mère aveugle qu'elle adore.

Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,--et puis il a fallu y renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que les demandes affluent et que l'aisance est au logis.

Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher, et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh! si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places, comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard, supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez entendre un conte embelli à plaisir.

Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin. Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.

Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....

La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et, tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines, qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.

Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre, c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner la liste trop longue.

Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse.... Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.

Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant, donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme, auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance? Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, peut-être pourrions-nous essayer--oh! à très petites doses, suivant nos faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons meilleurs,--peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.

LES PAGODES D'OR

En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des mouettes.

Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées de germes.

Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses, rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale toujours sur la fin des nuits.

Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel, c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses, à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures. Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque; cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange, qu'est-ce que cela peut être?