Le château de La Belle-au-bois-dormant
Chapter 7
Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique, malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse, sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,--et Messine, la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades régulières que le soleil avait longuement dorées.
Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met tous en profond deuil.
PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les «positifs» directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur, ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui, triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée l'attendait.
Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?
--Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?
Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de loin:
--Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait! Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.
--Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!..._Les couleurs_?...
Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier. Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les _couleurs_, ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images grisâtres, à la fin, me lassaient....
Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie, que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un placard,--où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est allée dormir au cimetière.
Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi, accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes serpents.
Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!
L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en fuite!...
Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère, l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.--Il a même portraituré par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.
Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître, s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.
Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à présent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....
C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante, plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite, sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme sur une pente où tout s'accélère en vertige,--et à présent elle est presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je commence par m'en désintéresser.
Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont: «Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»
CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5]
Messieurs,
Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.
C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.
[Note 5: Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des prix de vertu.]
Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme, d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!
Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dénuement sublime, ils sont heureux par la charité....
La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes choses et qui se nomme l'Évangile:
«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.
»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.
»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert à rien.»
Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses, infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne garderont point pour eux-mêmes.
Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....
«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point d'orgueil.
»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»
C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et, telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond des provinces, dans les campagnes ignorées.
J'ai dit: étonnés et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,--qui s'égare si souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village, ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée, avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,--et l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.
Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous viendrait à cette nomenclature.
Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux, plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus nulle part....
Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,--un prêtre des environs de Belfort, la ville héroïque,--le Père Joseph, de l'ordre des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses prises sur le legs de M. de Montyon.
C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût agi de dépister un malfaiteur.
En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent; leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles. Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené, jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un pur apôtre, le couvrit de sa protection.
«Voulez-vous aller à la mort?--lui écrivit un jour ce même archevêque.--La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère. A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce, que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus. Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi sauvés par ce prêtre.
La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire. C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes, des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, ou même de braves officiers de notre armée.
Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde; l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute récompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure, et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.
Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite, un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.
Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins qui ont été élevés et placés par ses soins.