Le château de La Belle-au-bois-dormant

Chapter 6

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Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce différente, incapables de se pénétrer jamais.

Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate quitta cette île pour n'y plus revenir.

J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec un désir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve, car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me souviendrais plus.

Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu, tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.

Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et comment sont les grands yeux interrogateurs?

Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée et fragile comme l'existence des momies.

PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ

Mon cher ami,

Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: vieille marine!

C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....

Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays _qui étaient loin_, des ports où l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout; des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et doté d'un chemin de fer?...

Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.

Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore, qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note inquiète.

Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.

Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine et l'esprit de nos «carrés» de bord.

Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de rancune--ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et de ton coeur....

Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.

QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES

I

C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute la vie.

II

On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez les personnes.

III

Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me trouve seul à leur merci.

IV

La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes sujets mâles de l'espèce.

V

_Aspect sous lequel réapparaît à moi-même ce que de bonnes âmes appellent ma notoriété_.

Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.

VI

_Économie politique et sociale_.

Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.

VII

_Religion_.

Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et notoirement plus absurde.

VIII

_Progrès_.

Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.

IX

_Bienfaits de la civilisation_.

A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilisée de la Terre.

X

_Chasse_.

L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans fusils perfectionnés ni rabatteurs.

XI

_Automobilisme_.

Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent pas sus à ces bouffis-la.

P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec permission, ce gracieux bouquet de pensées.

EN PASSANT A MASCATE

...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis, monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.

Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages desséchés d'alentour,--qui sont une région spéciale, rebelle à la vie des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les brumes du Nord.

Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas d'atmosphère.

Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.

Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges carbonisées.

Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage sarrasin du temps des croisades.

Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.

La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre; on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.

Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part, et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine; quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de perles, avec des trous carrés pour les yeux,--chacune d'elles semblant personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.

Et cette ville sacrée de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer bleue,--communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.

Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'élégance, drapés de fine laine,--chargés de régler l'heure de ma visite à Sa Hautesse et la façon dont je serais reçu.

C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons géométriques, d'une simplicité exquise,--éternels dessins des portes de mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie, jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....

La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le palais du Sultan.

Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement aristocratique et son aisance charmante.

La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille immobile des pêcheurs de perles.

--Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?

Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...

Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait. J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis, qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là, dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque l'avril était commencé.

Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage. Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz? Après réflexion, je dus refuser encore.

Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées, devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil, posées sur l'eau tiède comme des choses mortes.

Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela.... Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.

On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux: un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre courbe, à poignée d'or.

Au crépuscule, disparut l'Arabie.

A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude. Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui restaient encore si vives dans notre mémoire.

L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des pierres....

Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.--Je repensais aussi à l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos navires, hélas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire connaître, voilà tout....

APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.

Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers, et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite, quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.

Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait des barques ou de la rive.