Le château de La Belle-au-bois-dormant

Chapter 5

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Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant, malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir, comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard glacé.

Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore, grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon, engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique.

Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre, derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée, une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres, montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil oblique, et il semblait venir de si loin!...

Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais, à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou six étages--en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées, dorées, surchargées de clochetons et de moulures--simulaient une vraie magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes, toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées d'électricité.--J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages humains.

La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours, la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre, servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du «métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien, orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute, ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs.... Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés, dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur paye, et _n'épargnant point_, entraînés par la nouveauté du faux confort qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes, vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les recoins discrets, de petits «_vomitorium_» adossés au mur, avec une inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous l'amour--sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers pour l'usine....

Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là! Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les regarde de loin et de haut!...

* * * * *

Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette, dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le recul de mes jeunes années,--ce qui était déjà nostalgique, par ce matin brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'étaient voilés tout à coup....

Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite, à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et peut-être sublime.

* * * * *

Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre, bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local, pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les colonnes doriques et les statues,--d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée» donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer.

Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et simples, où j'ai adoré dans mon enfance «_en esprit et en vérité_»!...

Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand, l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et les dents montrées....

Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...

* * * * *

Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal autour du palais des rois de Prusse?...

Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel septentrional....

Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par qui je fus réveillé à la frontière,--et pourtant je ne suis pas suspect de partialité envers ce corps-là.--Jamais, au retour des plus longues campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel soulagement à me retrouver en France.

C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait avisé: je revenais de chez _l'ennemi_.

VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER

Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.

Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si miséreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui était fraîche et dorée.

Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés: oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de détresse....

Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même de le reprendre chaque fois que je passerais.

Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et,--c'est peut-être bien puéril,--de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges et si laborieusement arrangées....

PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE

Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les fêtes de Pâques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque défilé.

Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;--seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir.

Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;--seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir....

Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et fermée, qui suivent, le cierge à la main.

Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir, tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de pauvres....

UN VIEUX COLLIER

Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de silence.

Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon initiation à l'Islam.

Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,--dans de bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma jeunesse,--dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.

On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien être des jeunes grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?

Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grèves blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.

Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau! Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague senteur de là-bas qu'il conserve encore.

Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme de son mystère:--son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une mince couche de cendre.

Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé; des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de choses immenses.

La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là, au rythme d'une vie fraîche et superbe....

L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous unir,--enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme, et,--dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,--ce désir que tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux heures d'imprécise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà conscience d'être....

Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu. Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.