Le château de La Belle-au-bois-dormant
Chapter 4
Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son entrée.
A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux qu'on lui a mise au printemps.
La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire, avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse: quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail.
Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très chaud.
Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent, elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là.
Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs verts....
Ces jeunes filles,--à peine jolies pourtant,--la grâce de leurs poses, le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage, s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui détonnent avec les gaietés ambiantes.
C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été.
Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.
Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle déploiement bleu de la mer....
Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus gais--et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango.
_Ite, missa est_! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!
D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit.
P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère.
PREMIER ASPECT DE LONDRES
Juillet 1909.
Que de surprises me réservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui fut celle de m'y voir!
D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille: le grand village.[4] A chaque instant, au détour de quelque rue élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or, ils sont là--tant ce pays est respectueux de son passé--en vertu de certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient de simples champs.--Se représente-t-on, à Paris, une communauté réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la Madeleine?
[Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West où j'habitais.]
Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt, et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous les arbres.
Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproché de la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage, vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes, le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le pâle été. Et,--détail très anglais,--des boîtes tout à fait commodes attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de chez nous.
Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines: «_Tempora sunt mitiora quam in Galliâ_», écrivait Jules César, en parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop destructeur, hélas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants même pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de faire.
Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier: colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice) caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si magnifiquement au Louvre.
Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.
Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par précaution contre la fumée et la pluie.
Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur «payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre, passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.
Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours, d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles, font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la mise des femmes est discrète, très _province_ même, dirait-on chez nous; les élégances d'ici--et il en est d'extrêmes--se réservent pour le soir et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent étalage.
Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands arbres vénérables.
C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique, et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.
L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but, promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque aimable et ne mouille pas.
Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul doute, _individuellement_, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés _collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer l'inique étreinte....
A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels souverains.
La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, qui vont sortir bientôt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.
Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,--et on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de cohésion et de solidité.
Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides, décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par le respect de tous.
Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, accuse à peine trente ans.
BERLIN VU DE LA MER DES INDES
Novembre 1899.
De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé. Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--où je m'en vais doucement, bercé sous le soleil--l'image d'une ville du Nord, que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! l'oppressante et triste ville!...
Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de l'aller voir.
Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur. Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,--et il y a toujours une mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs crépuscules.
Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages, en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne, ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me venait presque une anxiété nerveuse--oh! tout à fait enfantine, je le reconnais--à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour rebrousser chemin vers mon pays plus clair....
La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,--je me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes rouges,--tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée, fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe, déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement travaillé par le microbe humain....
Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!...
Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,--et d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe. Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les champs, où vos pères travaillaient.»
Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant dire quelqu'un _qui n'y est plus_....
* * * * *
Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.
Sur l'avenue des Tilleuls--qui était le centre élégant d'autrefois, avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,--le hasard me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia, mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques, avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici, dans la sérénité hautaine de la mer!--Malgré la brume pénétrante et mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple, si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en aller plus vite, pour éviter ce vent-là.