Le château de La Belle-au-bois-dormant
Chapter 3
Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale, très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert était rentrée dans la paix.
Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.
* * * * *
Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.
Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du reste à peu près imperfectibles,--fourvoyée bien plus maladroitement encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver), sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de finir.
Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.
L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
Hendaye, février 1908.
Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté, nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à souffler le vent du sud, grand magicien de la région.
Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne, une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère; il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte et aussi mouillée.
Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! irrémédiablement défigurée,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientôt, hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas--traçait à l'horizon sa tranquille ligne bleue.
A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite, que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut prendre à côté dans les champs.
Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les _mettre en rapport_! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.
En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient, des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.
Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,--et je me sentais forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem style»!
Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute obscurément senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches, tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,--son âme ombrageuse qui bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...
«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes, s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous, pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de paix heureuse....
* * * * *
Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé, meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.
A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes, j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet été--si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,--viendront m'observer avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne! Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.
Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien obtenir.[3]
[Note 2: Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en plus ce jeu du haute élégance pour le grossier football!]
[Note 3: J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a été, sur ma prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, par celui-là même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire plutôt. Sur nos sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait rêvé de fonder une ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur ancienne, et ses études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa conception toutefois était acceptable,--mais allez donc la faire entrer dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a été débordé. Un petit quartier purement basque, construit depuis deux années d'après ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment armé; fermes pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits d'ardoise que l'on dirait échappées de la banlieue de quelque ville ouvrière du Nord;--jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, tout peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite, cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira, comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)]
Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh! peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer, d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas, allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'êtes plus_ la curiosité d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité» qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve! Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.
Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien vainement hélas! je le sais d'avance.
En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les «aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain. Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.
* * * * *
Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année; alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils électriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent à pleins wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.
Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».
Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société «Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte, des falaises restées fières et sauvages.
Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou les objets d'art de nos musées.
Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de calme et de beauté.
LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai le dernier.
Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la fougère.
Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes, aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'étroits sentiers, des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes sauvages,--conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!
Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas: leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps, la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête était de nécessité capitale.
La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied, arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage, pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes leurs veines....
A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, jusqu'aux confins de la Gascogne.
Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous, toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons d'aller.