Le château de La Belle-au-bois-dormant

Chapter 10

Chapter 101,196 wordsPublic domain

On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées, toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos, que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.

Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte.... Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger, je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,--ceci pour me confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout à cause de cette petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son regard et tout son être m'attirent plus que de raison.

De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.

Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc, c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.

Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes une dernière fois.

La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur; une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies persécutaient....

A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues; mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me ramener au Bengale.

Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de tympanons et des voix grêles de cigales....

Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes blanches.

Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:

Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,--pour venger un de ces griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée vivante....

Pauvre gracieuse Birmanie!

FIN

TABLE

AVANT-PROPOS LA MAISON DES AÏEULES LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT NOYADE DE CHAT L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL PREMIER ASPECT DE LONDRES BERLIN VU DE LA MER DES INDES VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE UN VIEUX COLLIER PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES EN PASSANT A MASCATE APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909 PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU LES PAGODES D'OR

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10.