Le chat de misère: Idées et images
Part 5
Un journal de province vient d'avoir une idée d'une grande originalité et dont il semble d'ailleurs avoir goûté tout le sel: c'est d'imaginer de faire une enquête, d'abord, et, en second lieu, de la faire sur cette question, bravement, sans vergogne, et même avec une ingénuité probablement sans seconde, sur cette question, dis-je: «Que pensez-vous de l'amour?» Il faut nommer ce journal. C'est l'_Hérault_, comme le département dont il est l'organe. Je m'excuse de lui faire cette publicité, bien vaine pour qui a tant de génie, mais la justice m'y oblige, dont j'ai un profond sentiment. Et aussi l'intérêt, car je le supplierai, en échange et malgré mon indignité, de me faire parvenir les réponses mirifiques qu'il recevra à sa non moins mirifique enquête. Que pensez-vous de l'amour? En écrivant cela, je ris, je l'avoue, comme un nigaud. Je me juge, rien n'y fait. Je ris. Tant d'innocence excite mes puissances hilarantes. Je me sens devenir un nouveau Démocrite. Que pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, beaucoup de choses. Mais encore? Laissez-moi rire d'abord tout mon soûl. Je suis comme Nicolle devant M. Jourdain et, ayant bien ri, je reprends soudain tout mon sérieux devant l'énormité de la réponse que vous attendez de moi, puisque vous m'avez envoyé votre petit papier comminatoire: Que pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, trop de choses, pour essayer même d'en exposer une seule. Il me semble même tout d'un coup que je ne pense plus, sur ce sujet, rien du tout. Votre question stupéfie mes facultés et vous me voyez tout ébaubi, éberlué et estomaqué, comme on dit peut-être sur les rives de l'Hérault. Non, je vous assure, je ne puis. Je ne dispose que de quarante lignes.
LES PINGOUINS
Ce ne sont pas ceux d'Anatole France, mais les vrais et innocents pingouins qui vivent autour du pôle sud, et dont le naturaliste de la dernière expédition Charcot vient de raconter la vie et les amours. Cela se passe à peu près comme dans les sociétés humaines, d'ailleurs, et s'il fallait attribuer au pur instinct l'évolution pingouine, je ne vois pas pourquoi on fonderait sur l'intelligence celles des groupes humains. Tout comme nous, mais avec une bien plus grande simplicité, les pingouins vivent en République, sans qu'on puisse deviner parmi eux la présence de chefs, guides ou ministres de quoi que ce soit. Et tout va très bien. L'hiver, ils vont à la campagne, ils se promènent, ils s'amusent, prennent des bains, jouent de mille façons. Puis, à mesure que les glaces fondent ils prennent leurs quartiers d'été, et pensent à la seule chose grave qu'il y ait pour un pingouin, à l'amour. Leur fidélité est stricte, mais elle ne dure qu'une saison. Probablement que les glaces où ils vivent ne leur permettent pas d'entretenir des feux plus durables. Vivant sans hypocrisie, ils ne daignent pas feindre, la fête passée, des sentiments qu'ils n'ont plus. Grâce à quoi, tous les ans, au printemps arctique, ils se retrouvent pourvus d'un cœur tout nouveau. Ce qui les distingue le plus des hommes, c'est qu'ils ne font l'amour qu'une fois par an et qu'ils le font tous ensemble. Alors leurs passions s'exaltent et, chose curieuse, dans un sens tout contraire à leur vraie nature. Pacifiques, ils deviennent querelleurs; sociaux, ils deviennent égoïstes; désintéressés, ils deviennent voleurs. Ils cherchent même à se voler leurs timides compagnes. Les pingouins connaissent la jalousie. Je pense quelquefois à ce qu'auraient été les sociétés humaines, si l'amour ne leur était possible que pendant une très courte saison, si à ce moment précis, il était impérieux et, le reste de l'année, inconcevable. Ah! nous formerions de bien curieuses pingouinies!
LE TAUREAU DE SAINT-MALO
A propos des courses de taureaux de Saint-Malo, on n'a pas manqué de déplorer la barbarie de tels jeux et leur introduction dans la petite cité bretonne. Je suis d'accord avec ceux qui ne voient pas la nécessité de cette innovation qui n'est nullement réclamée ni par la population ni par les baigneurs, mais sur le point de vue de la barbarie, je ne suis pas sans hésitations. Il me semble que si le taureau de Saint-Malo, sachant le sort qui le menace, pouvait parler, il tiendrait à peu près ce discours: «Réfrénez votre sensibilité. On ne me donne pas le choix, mais si j'étais libre, j'aimerais beaucoup mieux être traqué dans l'arène que d'être assommé sans phrases et sans gloire dans un abattoir. Veuillez remarquer que j'ai la chance de crever, avant de mourir, un de ces imbéciles qui m'exaspèrent avec leurs chiffons rouges, leurs passades et leurs virevoltes. Je serai tué à la fin sans doute, mais j'aime mieux que cela soit d'un coup d'épée au cœur que d'un coup de marteau sur la tête. Des gens s'amuseront de moi, mais du moins ils ne rigoleront pas en proférant de sales plaisanteries. Il y aura dans le jeu une certaine noblesse, et je puis dire que je mourrai en cérémonie. Représentez-vous donc ce qui se passe à l'abattoir, la pauvre bête masquée de cuir, une corde, passée aux naseaux, l'obligeant à baisser la tête vers le sol, la massue lui écrasant le crâne! Et tout cela au milieu d'une atmosphère de sang, d'odeurs écœurantes, sur un sol rouge et gluant. Ah! comme je préfère les arènes, où je pourrai lever fièrement la tête et regarder la mort en face. Avant de pleurer sur mon sort, allez donc faire un tour à La Villette. Vous me direz qu'à l'abattoir, nous mourons pour l'utilité des hommes, et qu'aux arènes ce sera pour leur plaisir. Comment voulez-vous que cela touche un taureau, voire même un bœuf ou une vache! Vive la gloire! Je veux mourir sur le champ de bataille, peut-être un de mes ennemis au bout des cornes!»
LE CHARME DES ARBRES
Le charme, c'est-à-dire l'incantation. Celui qui est né parmi les arbres cèdera toujours à l'appel de leur renouvellement. Tous les ans, à cette époque, il faut que j'aille voir des arbres de près, des arbres qui ne poussent pas dans la maçonnerie, des arbres à l'état naturel, des arbres en liberté, ou qui en donnent l'illusion. Et il faut que je sois seul et que je les regarde en paix, jusqu'à ce qu'ils m'aient parlé. Ils me parlent. Ce qu'ils disent n'est pas très clair, mais la poésie la plus obscure est aussi celle qui me plaît: j'aime aussi que les mots dépassent la pensée et suggèrent à l'esprit toutes les significations. Si la destinée ne m'emprisonnait pas dans les maisons, j'irais tous les jours écouter les oracles des hauts feuillages. J'en rapporterais beaucoup de sérénité, mais quand je les ai écoutés, une fois seulement, j'en ai pour nourrir longtemps mes méditations. «Une femme et des livres», disait je ne sais qui. Une femme n'a pas la patience d'écouter le langage des arbres, et des livres, quand ils parlent, sont bien superflus. Non, des arbres, rien que des arbres, et tout ce qui croît autour des arbres et à leur ombre, quand cela ne serait que de l'herbe. Je les aime groupés et déjà vieux, avec cet air d'éternité qui les grandit encore et cet air de sagesse qui donne à leurs obscurs discours je ne sais quoi d'absolu. Je veux aussi qu'ils soient entourés d'une abondante vie animale, mais s'il passe des êtres humains, qu'ils se taisent: leurs paroles dissiperaient le charme des arbres. C'est parce qu'ils sont nourris de ce charme et de leurs paroles, plus légères que le vent léger, que les animaux de la forêt sont silencieux; leurs cris, d'ailleurs, ne sont que des bruits de la nature. Jamais on ne sent comme parmi les arbres à quel point la parole humaine est un discord dans ce concert de frôlements, d'appels, de murmures et de silences.
LA FORÊT
Un des endroits les plus singuliers et aussi les plus beaux que je connaisse est la petite station de chemin de fer nommée La Londe, aux environs de Rouen. Outre la gare, elle se compose d'une maison unique, une auberge, et où qu'on regarde, on n'aperçoit aucune autre trace de vie humaine ou animale. Tout autour, très loin, ce sont des arbres, l'océan des arbres. Ce lieu semble la solitude même. Si des hommes habitent aux environs, ils sont bien dissimulés. Leur présence ne se traduit que par des routes solitaires qui coupent la forêt. Ces routes mènent quelque part, servent à quelque chose, mais je ne m'en suis jamais aperçu que par le raisonnement. Les trains circulent avec sérénité parmi ces futaies. Un peu plus loin, sur une ligne convergente, il y a une station plus modeste encore, également égarée sous les hêtres, et dont le nom pittoresque m'a souvent intrigué. Elle s'appelle Le Hêtre-à-l'Image et ne s'entoure non plus que de rameaux presque impénétrables, sinon aux sylvains. Ainsi devraient s'appeler les habitants de ce bois, s'il y en a: jamais nom aurait été mieux mérité. Je me souviens d'avoir rencontré non loin de là, à l'auberge de Canteleu, de l'autre côté de la Seine, au-dessus de Croisset, une petite fille qui me parla longtemps de la forêt, et avec quel amour! Par un instinct merveilleux, elle s'y reconnaissait d'après l'odeur des diverses essences qui la peuplent, et jamais on ne lui aurait fait prendre, les yeux fermés, un canton de hêtres pour un canton de chênes. Sylvaine véritable, elle était née pourtant dans les plaines du Nord, et pleurait à l'idée de quitter, un jour prochain, le pays des arbres. L'océan forestier et l'océan marin inspirent la même tendresse à leurs hôtes: aussi bien, c'est pareille féerie.
L'ÉCUREUIL
Hier, dans le train qui me conduisait au milieu des bois, j'étais seul, absolument seul. J'avais l'air de m'être commandé un train spécial pour aller chercher des impressions forestières. La solitude me menait à la solitude. Je descendis avec importance, un peu intimidé toutefois par tant d'apparat et j'allai rôder sous les hêtres. Une écureuil m'attendait, qui me salua de son gloussement plaintif et disparut bientôt vers les cimes. Je le suivis quelque temps d'un œil amusé. Il montait en tournant autour de l'arbre, reparaissait avec sa queue en panache, grimpait encore, fuyait comme un oiseau. Quand je ne l'entendis plus, je m'assis sur un tronc d'arbre couché là et je méditai sur la vie mystérieuse des forêts, sur les mouvements de tous ces êtres qui s'accomplissent éternellement obscurs, loin du regard des hommes. Au loin, les bois profonds s'assombrissaient, la verdure prenait une teinte unique où l'on ne distinguait plus le vert clair des fougères, le vert presque noir des lierres rampants, ni le vert un peu rosé des jeunes hêtres de l'an passé et des petits chênes à peine sortis du gland, qui pendait encore à leur racine, quand j'en arrachais un pour examiner la frêle structure des arbres naissants. De grandes limaces rouges se traînaient partout parmi les nappes de champignons à demi dévorés. Comme je regagnais le chemin qui m'avait amené, mon écureuil, ou un autre, reparut un instant, et au bruit des broussailles remuées regagna son abri sous les voûtes de verdure. A ce moment, je me sentis entouré d'un léger crépitement. C'était la pluie. Elle tomba longtemps sur les feuilles avant de m'atteindre, mais voulant la devancer, je fis comme l'écureuil, je regagnai mon abri, c'est-à-dire le train qui m'attendait.
LE PHONOGRAPHE
Le paysage est vraiment très agréable au pied de cette colline de Saint-Adrien, dentée de ses quatre tours de pierre blanche, où s'enfonce le profil de la petite chapelle creusée dans le roc. La Seine coule entre deux rives de feuillages et de roseaux que le vent couche comme de grands épis. Le ciel est tout pommelé d'un orage proche. Il ne passe personne sur la route et, sur le fleuve, on n'aperçoit que la barque du passeur. Je suis assis dans un grand verger de pommiers où sont semées des tables et des chaises pour les promeneurs du dimanche. Aujourd'hui, c'est le grand silence, qui est comme souligné par le tonnerre des trains qui franchissent les deux ponts de fer d'Oissel, et j'écris à une personne lointaine qui a goûté le charme de ce paysage et qui pense peut-être, à cette heure, au plaisir que j'y prends. Tout est doux. Une femme cueille des pommes vertes. Au loin, derrière les îles, un remorqueur traîne une file lente de péniches. Et, tout à coup, d'une auberge voisine, un phonographe graillonne et vomit un refrain de café-concert, simule la voix ébréchée d'un pitre. Alors, le paysage fuit, l'air s'alourdit, comme empuanti par cet air canaille, la mélancolie et le rêve disparaissent, on est transporté devant les planches où s'agitent les ineptes fantoches. Hélas! on entend jusqu'aux applaudissements d'une foule ivre d'ineptie! On protège les paysages contre les affiches, qui, du moins, sont muettes. Qui les protégera contre le bruit, le bruit stupide et salissant? Mais voici le petit bateau blanc. Nous partons, cependant qu'un vieux pêcheur explique à un citadin la différence qu'il y a entre un canot et une yole.
TABLE DES MATIÈRES
Le chat de misère 1
Cheveux et chapeaux 3
La machine à signer 5
Après l'éclipse 7
Election académique 9
Music-Hall 11
A la nage 13
Le pourpoint 15
Le garde-champêtre 17
Le charmeur d'oiseaux 19
L'héritage de Dickens 21
La danseuse nue 24
Le coup de grâce 27
Le fleuve de lait 29
Le tympanon 31
Les Houyhnhnms 33
Cousins de Normandie 35
Le bonheur en prison 37
Aux Gobelins 39
La navette 41
La raviveuse de perles 43
Vieux livres 45
Les Nécrophores 47
La ligne et la poche 49
L'expiation 51
Le pied de mouton 53
Au soleil 55
Histoire de fantômes 57
Danse et danseuses 59
Funérailles canines 61
Le lauréat 63
Les suicides 65
L'âme du bibliophile 67
Le pantalon intégral 69
La vertu 71
Mœurs de Paris 73
Saisons 75
La foire aux jouets 77
La force du nombre 79
Les cigarettes 81
Après la pluie 83
La suicidée 85
Jeux d'enfants 87
Jardin impressionniste 89
Le sort des livres 91
«Les Damnés» de Rechberg 93
L'après-midi d'un faune 95
L'avis de Rodin 97
Les amis du Museum 99
Le pendu 101
Les origines 103
Enquête originale 105
Les pingouins 107
Le taureau de Saint-Malo 109
Le charme des arbres 111
La forêt 113
L'écureuil 115
Le phonographe 117
_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
le quinze novembre mil neuf cent douze
POUR LA
_SOCIÉTÉ DES TRENTE_
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
SOCIÉTÉ DES TRENTE
Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques, une justification agréable, un papier solide, ne publier que des ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des sujets intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des habitudes d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition et de la librairie, tel est le but de la _Société des Trente_, formée par un groupe d'amateurs et d'auteurs qui veulent montrer que l'on peut imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé.
La Société des Trente publiera les trente volumes qui composeront sa collection en cinq ans, à raison de six par an.
Ces ouvrages seront tirés à 530 exemplaires numérotés à la presse, dont 10 sur papier de Chine numérotés de 1 à 10, 20 sur papier du Japon numérotés de 11 à 30 et 500 sur papier vergé d'Arches numérotés de 31 à 530.
Le format choisi est l'in-8 écu (140mm × 200mm), qui est celui de ce volume.
Le caractère est le Didot classique.
Les volumes seront vendus en librairie au prix de 5 francs l'exemplaire sur papier vergé, 15 francs sur papier du Japon et 20 francs sur papier de Chine.
Les personnes qui souscriront aux six volumes de l'année auront à verser une somme de 25 francs pour l'édition sur papier vergé d'Arches, de 75 francs pour l'édition sur papier du Japon ou de 100 francs pour l'édition sur papier de Chine.
La collection sera complète lorsqu'il aura paru trente volumes, qui ne seront jamais réimprimés.
Nous avons déjà publié:
MAURICE BARRÈS, _Pour nos Eglises_.
EMILE BERNARD, _Souvenirs sur Cézanne_.
HENRI MARTINEAU, _L'Itinéraire de Stendhal_.
ANDRÉ SALMON, _La Jeune Peinture Française_.
LUCILE DE CHATEAUBRIAND, _Œuvres complètes_.
RÉMY DE GOURMONT, _Le Chat de Misère_.
Voici la liste des ouvrages qui paraîtront successivement:
JÉRÔME et JEAN THARAUD, _En Algérie_.
MAURICE BARRÈS, _Jean Moréas_.
JULES DESTRÉE, _La Wallonie_.
EUGÈNE MARSAN, _Charles Maurras_.
X. MARCEL BOULESTIN, _Le Monde et la Société en Angleterre_.
ANDRÉ HALLAYS, _Charles Bordes_.
La Société a choisi pour la représenter auprès de ses souscripteurs et des libraires M. Messein, éditeur, 19, quai Saint-Michel, qui reçoit les souscriptions pour l'année, ainsi que les commandes de volumes séparés.