Chapter 9
--C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir.
Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple.
Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême.
Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin, il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la veille au camp de Nick.
--Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à réparer vos désastres, ami Hendricks.
--Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique.
--Vous tenez à mon opinion?
--Oui.
--Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément votre mine n'inspire pas la confiance.
--Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire.
Et après une pause:
--Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger?
--Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway.
--Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant.
--Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.
Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irrita Hendricks.
--Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez, parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui, partez et emmenez Nick Whiffles avec vous...
--Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas de plus vers Hendricks.
--S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis: «allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine Dick, c'est la loi.
Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas d'une certaine dignité.
La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres.
Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement intimider.
Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.
--Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos menaces.
--Je t'apprendrai à me connaître.
--Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé de vous,--pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur.
--Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu fatigué de la vie, hein?
Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.
--Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître alarmé.
--Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son pistolet.
--Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit négligemment Pathaway.
--Qu'est-ce à dire?
--C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse.
Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui l'étouffait pour proférer d'une voix sourde:
--Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?
Et il allongea sa tête vers celle de Pathaway
--Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magnétisant, pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait à ses fureurs.
--Oh! articula Dick, rouge d'exaspération.
--Mais qui êtes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton léger.
--Qui je suis? il veut savoir qui je suis!
--Pourquoi pas?
--Insensé!
--Eh bien, je vais vous dire qui vous êtes! vous êtes un assassin, un chef d'assassins; vous êtes le pillard des montagnes; le voleur des trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui, monsieur le fier-à-bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines vérités qui ne seront pas de votre goût; car vous méritez bien richement la corde!
Cette déclaration fut faite avec une lenteur et une gravité qui étourdirent le capitaine Dick.
Il blêmit et s'appuya sur son fusil.
Durant quelques secondes, ses traits exprimèrent une profonde consternation; mais bientôt ses joues s'empourprèrent de nouveau.
--Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer là, c'est ton arrêt de mort?
--Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi!
Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pénétrante comme l'acier, il ajouta:
Je vaux mieux que vous.
Le capitaine Dick ébaucha un sourire contraint et haussa les épaules.
--Ah! laissez-moi souffler, de grâce, dit-il ironiquement. Allons, je vais vous tuer, monsieur le gentil garçon. Ça me fait de la peine, vrai! car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin de respirer.
--Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de châtiment.
--Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me châtiera.
--Le voici.
--Où?
--Regardez-moi et vous le verrez, répliqua Pathaway avec un coup d'oeil perçant.
--Toi! Vous!...
--Moi!
Le chasseur noir imprima une vigueur si grande à ce mot «moi», que le capitaine Dick recula.
Il ne riait plus, quoiqu'il essayât de donner encore à son visage un air de dédain. Il était évident que l'énergie de Pathaway l'avait ébranlé.
--Quand? où? comment? balbutia-t-il.
--Quand, où, comme il vous sera agréable: répondit le chasseur noir, dont les narines se dilataient avec une espèce de satisfaction.
--Les armes! quelles sont les armes?
--A votre choix, répartit simplement Pathaway.
Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontré un émule; lui qui avait commandé en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers, l'effroi des Indiens, il était insulté, attaqué par un jeune homme presque imberbe!
Fallait-il rire ou se fâcher?
Les coquins eux-mêmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de beaucoup supérieur à Pathaway, voulut s'amuser à ses dépens.
--Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de Pathaway, je ne sais ce qui m'empêche de t'effondrer la tête avec ce marteau. Mais je suppose que c'est le même instinct qui empêche le chat de manger la souris avant qu'il n'ait joué avec elle.
--Vous n'avez pas désigné les armes, dit froidement Pathaway.
Hendricks ricana, en s'exclamant avec mépris:
--Peuh!
Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son pouce et son index.
Aussitôt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du capitaine avec tant de violence qu'il tomba à la renverse.
Un instant Dick resta étourdi; puis il se releva en chancelant comme un homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage qui obscurcissait sa vue se dissipât. Il avait la face très-pâle et regardait Pathaway d'un air hébété.
Peu à peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux sembla même apaisé. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la modération chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes.
C'était le calme qui précède la tempête.
--Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux pas. Il me faut une punition plus complète. Vous m'avez pris par surprise et frappé dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je choisis cette arme.
--Soit, répliqua Pathaway.
Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les circonstances, tira de sa gaine un énorme coutelas dont il essaya le tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaça à côté de lui.
Dans le cours des événements ordinaires de la vie, cette action eût été simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs de l'homme donnent de coloris à ses actes; car toute chose a sa signification et nous cherchons la signification de toute chose.
--Ne vous hâtez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous que raisonnablement il faille à chacun de nous moins de temps pour se préparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir, ni l'étouffer. Peut-être le juge suprême vous demandera-t-il: «Où est Portneuf, le voyageur? où est André Jeanjean, le trappeur?» quelle sera votre réponse, capitaine Dick?
--Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche et livrer ta langue aux vers.
Ce disant, il déposait ses pistolets à terre et débouclait sa ceinture rouge.
--Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas égaux. Je connais l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donné. Vos membres sont faibles; vos bras ont perdu la moitié de leur énergie; vos regards ne sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'état où vous êtes, je vous tuerais à la première passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du soleil.
--Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine.
--Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette pelouse, avec cette arme unique.
Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie.
--A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait.
--Bien, vous pourrez compter sur moi.
--Et vous sur moi.
--Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton soupçonneux.
--Oh! je n'ai pas besoin de témoins pour te tuer, répliqua le bandit avec hauteur. Après-demain il y aura un coq de moins pour chanter le réveil.
Et, enchanté du trait, il poussa un bruyant éclat de rire.
Sans répondre, même par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp de Nick Whiffles.
XV
LE DUEL
Le soleil à son déclin versait sur la terre des rayons obliques qui mordoraient la cime des forêts. Les insectes achevaient de bruire sous l'herbe; les murmures du jour s'éteignaient peu à peu, et les oiseaux nocturnes commençaient à secouer leurs ailes.
Pathaway, les bras croisés, se tenait dans le vallon où la veille il avait eu, avec Hendricks, la scène racontée dans notre précédent chapitre. La mélancolie de cette heure solennelle se mariait à la mélancolie de ses pensées.
Insensiblement, le crépuscule jeta sur les objets des teintes vagues qui finirent par se perdre sous une mantille grisâtre. La brise cessa de faire frissonner les feuilles; le calme envahit la montagne.
Cette tranquillité parlait, comme une voix au coeur du jeune homme. Ses sympathies entraient en ardente communion avec la nature. Il en ressentait toutes les douces impressions.
Tout à coup, un homme parut sur le flanc de la colline.
C'était Hendricks.
--Je vous attendais, dit Pathaway quand il fut arrivé près de lui; et je craignais que vous n'eussiez oublié notre rendez-vous.
--Je suis venu pour me battre et non pour bavasser, répondit Dick d'un ton bourru.
--Vous serez satisfait, capitaine.
Ils déposèrent sur le gazon leurs ceintures et leurs pistolets. Hendricks ôta sa chemise de chasse, et montra nues ses épaules musculeuses.
--Les conditions? commença le chasseur noir.
--La vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu.
--C'est bien, dit Pathaway.
A son tour, il se dépouilla de sa tunique noire, mais sans affectation aucune.
Son adversaire put voir qu'il avait la poitrine pleine et arrondie, le bras bien fait et souple aux attaches, le buste admirablement proportionné.
Pathaway ne tremblait pas; mais la pâleur couvrait son visage. Ses yeux brillaient d'un éclat qu'Hendricks n'avait pas encore observé chez lui.
Il saisit, son bowie-knife. Le capitaine était prêt déjà. Tous deux se toisèrent une seconde. Hendricks se précipita sur Pathaway. Leurs armes se rencontrèrent. Des étincelles jaillirent du choc.
Une clameur aiguë déchira l'air et Dick se prit à ferrailler d'estoc et de taille avec une ardeur qui prouvait qu'il avait hâte d'en finir.
Il maniait avec une dextérité et une rapidité rares le terrible instrument qu'il avait choisi. Son couteau volait de côté et d'autre avec la célérité de la foudre. Mais partout il trouvait un autre couteau pour parer ses attaques. On eût dit qu'un bouclier invisible protégeait le corps du chasseur noir.
Celui-ci, cependant, demeurait sur la défensive: tantôt il reculait d'un pas, tantôt il se jetait à gauche, tantôt à droite, mais sans jamais se découvrir, sans faire d'effort pour répondre aux bottes de son antagoniste.
Le capitaine Dick ne tarda point à s'apercevoir qu'il consommait en vain sa vigueur et son adresse. Il s'arrêta pour reprendre haleine; car son coeur battait violemment, son poignet tremblait; la sueur baignait ses tempes.
Pathaway attendît silencieusement la reprise du combat. Mais il n'était pas difficile de voir qu'il commençait à s'intéresser à cette affreuse partie.
La confiance d'Hendricks dans sa force baissait, et perdre confiance en pareil cas, c'est perdre beaucoup quand ce n'est pas tout perdre. Celui-là qui ne doute pas de la victoire l'a gagnée à demi. Le doute est l'ennemi du succès.
Après un moment de repos, Hendricks s'avança pour continuer le duel, mais il s'avança avec plus de circonspection et moins d'assurance.
Alors Pathaway le pressa un peu et montra une habileté et une sûreté de coups qui réfrénèrent l'impétuosité du capitaine.
--Vous l'avez! s'écria soudain le chasseur noir... Et l'arme de Dick partit de sa main pour aller tomber à dix pas de là sur le sol.
Le misérable resta le bras tendu et soufflant comme un boeuf surmené.
Pathaway lui avait appliqué la pointe de son couteau sur le coeur et il l'envisageait avec la fermeté sombre d'un ministre de vengeance.
Les traits d'Hendricks se contractèrent. Son visage devint cadavéreux. Ses dents cliquetèrent.
Il semblait déjà sentir le froid de la mort envahir ses membres. Mais, tandis qu'ils se regardaient, l'un avec le rayonnement du triomphe, l'autre avec une consternation impossible à peindre, un coup de pistolet retentit derrière Pathaway.
Le jeune homme tourna vivement la tête.
--Arrêtez! cria une voix féminine. On ne tue pas un homme désarmé. En frappant cet homme c'est moi que vous frapperiez.
En même temps une amazone se jeta entre eux.
Pathaway reconnut la jeune femme qu'il avait aperçue à l'entrée de la vallée du Trappeur et que Portneuf appelait Carlota.
Il se retira, s'inclina gracieusement et dit:
--Pour vous, madame, je l'épargne, quoique sa vie m'appartienne d'après les conditions de notre cartel.
--Et quel bien vous ferait sa mort? demanda Carlota.
--Demandez à Portneuf et à André Jeanjean, répliqua sévèrement le chasseur noir.
--Je ne vous comprends pas, dit Carlota changeant de couleur.
--Cet homme me comprend bien, lui! reprit Pathaway dont le doigt indiqua Dick qui frémissait encore, quoiqu'un sourire sinistre glissât sur ses lèvres.
Carlota passa la main sur son front et fixa ses yeux perçants sur le chasseur.
--Chut! chut! fit-elle brusquement. Ne parlez pas de cela, car cela ne vous regarde point.
Un regard d'avertissement accompagna sa remarque.
--Croyez-moi, jeune femme, dit Pathaway, je ne me tairai pas tant que la vérité me commandera de parler, et mon bras saura défendre mes paroles. Je dis que la vie de ce coquin m'appartient, et pas à moi seul, mais à la loi, car la loi atteint les gueux dans tous les pays, si loin que ce puisse être des grands centres de civilisation. La présence d'êtres humains fait la loi, même dans le désert.
--Vous êtes un fou, jeune homme, répondit Carlota impatientée. Je vous aurais donné la vie pour la sienne, mais votre imprudence vous perd; tant pis pour vous!
Elle étendit la main, et, aussitôt une vingtaine d'hommes surgirent des buissons voisins.
On les eût pris pour un peloton de démons détachés de l'enfer.
Ils entourèrent Pathaway, tandis que le capitaine Dick poussait des éclats de rire féroces.
Après le danger les lâches se font braves. La passion insoumise est insolente. Nous oscillons comme des pendules d'une idée à l'autre.
Cette joue que blêmit maintenant la terreur rougira bientôt d'orgueil. La délivrance soudaine produit souvent une révulsion qui atteint l'extrême même de l'émotion opposée.
Hendricks, oubliant la clémence de son vainqueur, se sentait disposé à abuser de son pouvoir.
Cependant, Pathaway, intérieurement fort troublé, gardait en apparence son sang-froid, remettait sa tunique, et glissait son couteau dans la poche de côté.
--Bien, dit-il, d'un ton assez léger, il paraît, mademoiselle ou madame, que je suis votre prisonnier. A votre prière j'ai épargné la vie de ce scélérat. Est-ce là la récompense que vous me réserviez?
Pathaway, en prononçant ces paroles, regardait Carlota. Il n'y avait ni embarras, ni impertinence dans ses manières ou son accent. Aussi excita-t-il l'intérêt de la jeune femme.
Le chasseur noir ressentait pour elle une véritable pitié, mélangée de curiosité.
Quelle était l'histoire de cette étrange et belle créature? Quel destin l'avait plongée au milieu de ces êtres farouches sur qui elle paraissait exercer un pareil ascendant?
--Oh! six pieds de terre, près de la piste du Trappeur, répliqua-t-elle avec un semblant de négligence, mais en étudiant la physionomie de Pathaway.
--Six pieds de terre! c'est ce qui doit m'échoir un jour, répondit-il tranquillement.
--Mais ce que tu ne désires pas maintenant s'écria Hendricks riant d'un rire sardonique.
--Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela, capitaine Dick, repartit le chasseur. Car peut-être vous et les vôtres n'aurez pas cette bonne fortune, et qu'à la dernière heure, vos corps mesureront cinq ou six pieds dans l'air.
--Et si nous te pendions, toi aussi! hé! hé!
Cette menace souleva l'hilarité de la troupe.
Au bout d'un instant:
--Allons, mes gars, en avant! à la vallée du Trappeur et ayez l'oeil sur ce mangeur de lard, dit le capitaine à ses gens. Ah! j'oubliais de vous dire: j'ai retrouvé ce diable de Canadien-français chez notre ennemi juré, Nick Whiffles. Que le ciel le confonde! Oh! nous les ramènerons à la souricière.
Puis à la jeune femme:
--Carlota, ma chère, tu es arrivée à propos. Ce drôle m'avait pris par surprise.
Un sourire ironique arqua les lèvres de Pathaway; mais il dédaigna de répondre à cette grossière calomnie.
Quelques-uns des hommes haussèrent les épaules et s'adressèrent des oeillades moqueuses.
On se mit en marche.
La colline franchie, Pathaway aperçut dans la plaine plusieurs chevaux. Il devina que les brigands les avaient laissés à cet endroit afin de le surprendre plus aisément.
Chacun d'eux enfourcha un des animaux. Carlota elle-même se mit en selle, et fit placer Pathaway sur un cheval à côté d'elle.
Jamais notre héros ne s'était trouvé dans une situation aussi neuve, aussi propre à éveiller de sérieuses réflexions.
La nuit était tout à fait venue. Mais il ne faisait pas si noir que le jeune homme ne pût voir et admirer les attraits de sa compagne, car elle était belle, Carlota, la reine de cette horde sauvage!
Elle portait le même costume que le jour où Pathaway l'avait vue pour la première fois.
Ses traits étaient accentués, mais empreints d'une grande noblesse. Un ruban de velours, très étroit, ceignait son front et retenait ses cheveux dont les boucles tombaient capricieusement sur ses épaules.
Elle avait la taille fine, les épaules bien développées et tous les signes d'une santé robuste, capable de résister aux fatigues et aux privations. Ses yeux étaient noirs et d'un éclat difficile à soutenir.
Elle montait son cheval avec une élégance merveilleuse: tout en elle annonçait la femme habituée depuis l'enfance aux périls de la vie du désert. Pathaway fit, on le conçoit, un examen détaillé de sa personne, car il voulait savoir s'il pourrait s'échapper en l'intéressant à son sort.
--Singulière vie pour une charmante femme comme vous! dit-il, en se penchant à demi vers Carlota.
Elle arrêta brusquement son cheval.
--Singulière, dites-vous; mais n'est-ce pas celle de la liberté?
--Liberté... sans doute!... murmura Pathaway.
--Eh bien?
--Vous me pardonnerez mon audace, je trouve cette liberté trop grande.
--Vous trouvez?
--Je le confesse.
--A votre point de vue cela se peut. Mais nous sommes ce que nous font les impressions extérieures.
--Il y a de mauvaises impressions.
--Vous dites?
--Je dis que les impressions qui forcent une personne de votre sexe à jouer le rôle que vous semblez jouer sont mauvaises.
--Et que pensez-vous donc que je sois?
--Une femme égarée, la complice de gens flétris par la loi.
--Vous êtes franc, monsieur, répliqua sèchement Carlota.
--Pourquoi ne le serais-je pas? Est-ce que ces bandits qui vous entourent...
--Assez! interrompit Carlota. Il serait mieux pour vous de diriger vos pensées d'un autre côté.
--Je vous comprends. Vous voulez dire qu'il vaudrait mieux que je songeasse à mourir. Croyez-moi; mon existence n'a pas été si mauvaise que les remords puissent en troubler l'heure suprême. Et, après tout, est-ce qu'on doit se lamenter à l'approche du dernier ennemi de l'homme? Je parle sincèrement car je ne doute pas que je meure bientôt. Et vous jeune femme vous serez coupable de mon assassinat.
--Vous vous entretenez froidement d'une chose qui fait pâlir les plus braves, répondit Carlota avec une nuance d'intérêt.
--Je vous l'ai dit, je n'ai point à me reprocher d'avoir sciemment fait le mal; et j'ai foi en la miséricorde infinie de notre Créateur.
--Il suffit! s'écria Carlota en piquant son cheval, qui partit au galop.
Pathaway la suivit.
Elle parut lui savoir gré de ce mouvement.
--Vous venez des établissements? dit-elle tout à coup.
--Certes...
--Oh! oui, je le vois. Vous apportez ici des idées qui ne sont point les nôtres. Car vous ne savez pas que nous sommes une communauté, un monde! nous faisons nos lois et ne reconnaissons aucune autre législation. Je sais que cette terre est grande, qu'elle renferme une foule d'habitants, mais ces habitants me sont étrangers et je leur suis étrangère.
--Est-ce donc une raison pour vous faire louve? dit brutalement Pathaway.
--C'est la loi de la nature, reprit Carlota avec une emphase marquée. Il faut que tout animal vive aux dépens d'un autre. Les poissons dans l'eau, les fauves dans la forêt, les oiseaux dans l'air se dévorent les uns les autres. L'araignée tisse sa toile pour attraper la mouche imprudente, la panthère guette le daim pour le mettre en pièces, le vautour fond sur les poules, et, suivant cette grande loi de la nature, l'homme dépouille l'homme. Pourquoi mépriserions-nous les enseignements de la nature? Comment résister au commandement qu'elle a donné à toutes les choses animées? Les végétaux eux-mêmes ne se nourrissent-ils pas du suc des végétaux et même d'insectes?
Le visage de Carlota s'était incarné d'un enthousiasme farouche. Ses yeux noirs brillaient comme des diamants. Son coeur battait avec force.
Pathaway était muet d'étonnement.
--Quelle est votre opinion? dit-elle soudain et d'un ton souriant.
--Est-ce possible? est-ce possible? murmurait le jeune homme. Un esprit naturellement bien doué peut-il être aussi pervers? D'où lui viennent ces connaissances, cette facilité d'élocution? cette aptitude pour la comparaison?
Puis, élevant la voix: