Chapter 8
Et il ponctua cette phrase de son affirmation favorite
--O Dieu, oui!
--Je ne suis pas de ceux-là, commença l'étranger...
--Sais pas, sais pas, interrompit Niok. Je ne suis pas votre juge et tant mieux pour vous, je vous jugerais trop sévèrement, car, voyez-vous, vous n'avez pas une de ces bonnes figures franches comme je les aime, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Hendricks se dressa tout d'une pièce en mâchonnant un juron.
--Vous voulez me chercher querelle, Nick Whiffles, dit-il ensuite, en se mordant la lèvre..
--Tiens, il paraît que vous me connaissez à présent, fit tranquillement le trappeur.
--Oh! vous n'êtes pas assez novice dans le Nord-ouest pour en être surpris, répondit Hendricks, toisant Nick de la tête aux pieds. Il vous est possible sans doute, de m'insulter ici, entouré de vos amis; mais si nous nous tenions entre quatre yeux dans quelque prairie solitaire, ou dans une sombre gorge vous n'auriez pas la langue si bien pendue... c'est moi qui vous le dis.
Il ramassa ses trappes et son fusil et ajouta:
--C'est bon, je me rappellerai votre hospitalité, Nick Whiffles.
--Vous feriez bien mieux de vous restaurer avant de partir, dit l'autre toujours calme..
--Non, non, merci, je m'en vais.
--Vous auriez tort, car vraiment, vous devez être plus affamé qu'un ours au sortir de l'hiver. Dieu de Dieu, qu'il est décharné! Pauvre homme, il a bien perdu dix livres de graisse! Je parie qu'il n'a pas avalé une bouchée depuis une semaine!
Les épigrammes de Nick blessaient comme des flèches celui qui en était l'objet.
Mais si d'un côté le ressentiment le poussait à se venger; d'un autre la vue de Sébastien semblait refroidir magiquement ses belliqueuses dispositions. Laissant tomber ses trappes et déposant son fusil en un coin, il dit d'un ton bourru:
--Je vois bien que vous m'aimeriez mieux dehors que dedans. Mais je ne m'arrêterai que pour tâter à un morceau de viande si vous en avez au service d'un pauvre diable qui a perdu ses pelleteries et une partie de ses trappes, d'une manière ou d'une autre, entre des Indiens et des blancs malhonnêtes.
--Vraiment! Bon, voilà ce que vous désirez, une tranche de venaison et un bâton pour la faire rôtir Arrangez-vous!
--Ouah! grommela Hendricks.
Et, sans autre formalité, il fit cuire sa viande, qu'il mangea ensuite, mais de l'air d'un homme plus contrarié qu'affamé. Puis il reprit ses instruments de chasse et s'apprêta à partir.
--Vous pouvez rester et passer la nuit, étranger lui cria Nick.
--Votre invitation vient trop tard, un petit peu trop tard. Vous m'avez fait mauvaise mine, Nick, mais nous nous retrouverons, je vous le garantis.
Les prunelles d'Hendricks se fixèrent comme par une attraction irrésistible sur Sébastien qui s'effaçait dans un coin derrière Portneuf.
L'enfant eut le frisson.
Mais bientôt l'étranger tourna sur les talons et partit en marmottant des menaces.
Il s'éloigna comme s'il était content de s'en aller, quoiqu'un pressant motif l'engageât à s'arrêter.
Une fois hors du camp, il prit une allure ferme et rapide qui ne trahissait ni ce long jeûne, ni cette fatigue accablante dont il s'était plaint.
Dans la hutte de Nick Whiffles, sa présence avait laissé une impression semblable à celle que cause souvent le cri d'un oiseau nocturne sur les esprits qui croient aux présages.
--Drôle de visiteur! fit Pathaway, voulant rompre un silence qui devenait fatigant. Je pense aussi que vous ne l'avez pas très-bien repu, ami Nicolas.
--C'est vrai; mais il y a, comme ça, dans le monde, voyez-vous, Pathaway, des têtes qui vous répugnent au premier aspect. Mon caractère et le sien ne pourraient s'accorder. Ils sont comme l'huile et l'eau; vous auriez beau faire, vous ne les mélangeriez pas. Mais, ce n'est pas la première fois que nous nous abouchons, lui et moi. Seulement, je ne me rappelle ni où, ni comment, ni pourquoi je l'ai vu, ô Dieu, non!
Nick passa la main dans sa barbe, l'allongea, en porta l'extrémité à sa bouche, et mordit les poils à belles dents, en regardant distraitement le feu qui flambait devant lui.
Sébastien s'approcha du trappeur et se hissant sur les pieds jusqu'à son oreille prononça quelques mots à voix basse.
Whiffles recula comme s'il eût été mordu par un serpent à sonnettes. Puis il se frappa le front; ses yeux lancèrent des éclairs.
Il décrocha sa carabine et se précipita vers la porte de la cabane, avant que les autres témoins de cette acène fussent revenus de l'étonnement que leur causait un pareil changement de manières chez un homme habituellement aussi paisible et aussi flegmatique que l'était Nick Whiffles.
XII
LE REMORDS DE NICK
Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complète que Pathaway en resta stupéfait.
Sébastien lui-même parut surpris au plus haut point. Mais comme le trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garçon courut à lui et le saisissant par la manche de sa chemise de chasse:
--Montagnard, montagnard, s'écria-t-il avec une vivacité et une fermeté qu'on n'aurait pas soupçonnées en lui; montagnard, ne sortez pas! ne sortez pas!
--Ta! ta! ta! fit Nick, tournant à demi la tête.
--Nicolas, écoutez-moi! poursuivit Sébastien. Si vous m'aimez, écoutez-moi!
--Impossible, enfant, impossible, répliqua le trappeur d'un ton impatienté. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrêt retarde la vengeance du ciel.
Et Nick secoua un peu solidement la main de Sébastien.
--Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle.
--Pour moi!
--Oui, pour vous.
--Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop précieuse pour être exposée dans une affaire comme celle-là? Est-ce qu'il ne s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne céderai pas, ô Dieu, non!
--Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas!
--Si fait, repartit le trappeur, oui bien je...
--Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'écria impérieusement Sébastien.
Pathaway était confondu.
Mais Nick, après avoir abaissé sur l'enfant un regard plein de bienveillance, le souleva et le mit doucement de côté, puis il quitta la hutte précédé d'Infortune qui poussait des aboiements prolongés.
Sébastien s'élança à leur poursuite. Mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il s'aperçut de l'inutilité de sa tentative et rentra dans la cabane.
Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du trappeur, et le Canadien soupirait:
--Nannette, ma pauvre Nannette.
Cette exclamation sembla frapper Jeanjean.
--Nannette! répéta-t-il d'un ton singulier.
Et ses yeux brillèrent.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du blessé.
En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le trappeur s'approcha timidement de Sébastien, comme un coupable; et lui touchant le bras:
--Pardonne à la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. Ça n'entre pas dans son coeur, ô Dieu, non!
Le trappeur attendit une réponse, mais n'en recevant pas, il ajouta:
--Te voilà donc fâché! fâché contre un homme qui donnerait tout son sang pour toi! est-ce que c'est possible?
Sébastien sourit légèrement et murmura:
--Je croyais que vous étiez parti, Nicolas.
--Parti! oui, c'est-à-dire, non, enfant. La nature m'a emporté, c'est vrai; mais je n'étais pas parti, quoique j'aurais peut-être dû partir pour donner une leçon à ce coquin-là. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est bon, n'est-ce pas?--Encore ce Pathaway qui écoute. Il écoute toujours, lui! Enfin si c'est son idée à lui d'écouter. Je n'aime pas ça, mais chacun a ses idées! La paix est faite, hein, petit?
--J'avais peur pour votre sûreté. Cet homme m'effraye tant, articula Sébastien avec un accent douloureux.
--Et tu as raison! oui lu as raison, s'écria Whiffles d'une voix tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre ce coquin-là.
--Mais le poursuivre à cette heure ne serait-ce pas vous mettre en péril? Vous pouvez être certain que quelques-uns de ses camarades rôdent dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez à lui. Mais pas d'empressement. La précipitation est toujours nuisible, vous le savez bien, Nicolas. Découvrez donc sa retraite et vous trouverez, j'en suis sûr, des gens prêts à vous aider.
--Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour un, je suis disposé à les chasser de leur repaire. Les compagnons ne nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur?
--Oui, dit Portneuf à qui s'adressaient ces paroles.
--Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur de violenter son caractère, et le mien c'est de marcher tout de suite au but, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route.
Sébastien le remercia d'un regard.
--Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son habitude quand; il était contrarié ou qu'il cherchait à se tirer d'une «maudite petite difficulté». Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir, j'aimerais bien à grimper sur la colline là-bas, pour voir quelle route prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y vais; ce sera l'affaire de quelques minutes.
Et il s'éloigna de nouveau.
Pathaway saisit affectueusement la main de Sébastien et lui dit avec un intérêt marqué:
--Vous êtes fort attaché à ce brave trappeur. Si vous étiez son fils, je m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'êtes pas. C'est impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie?
--Il m'a sauvé la vie, répliqua simplement le jeune garçon.
Et en même temps il fut saisi d'un frisson fébrile.
--Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est indispensable à l'homme. La poltronnerie le rend méprisable.
Sébastien retira sa main de celle du chasseur noir.
--Si mes nerfs sont délicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant sa taille souple et admirablement cambrée.
--Quel est votre âge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque.
--Treize ou peut-être quatorze ans.
--Treize ou quatorze! répliqua l'autre, comme se parlant à lui-même, cependant vous avez l'air plus âgé.
--Pensez-vous! fit Sébastien en rougissant.
--C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis une méprise en ne faisant pas une femme de ce joli garçon.
--J'ai ouï dire que la nature ne commettait jamais de méprises, riposta Sébastien en riant.
--Vous riez, mais vous êtes ému, fit Pathaway
--Ah! s'écria Delaunay, voilà Nicolas qui revient. Que je suis aise!
--Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards à travers la porte.
En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avec Infortune et un ours de respectable embonpoint.
Ils marchèrent de compagnie jusqu'à l'entrée du camp. Là, le plantigrade quitta Nick, qui entra aussitôt dans la hutte.
Le chasseur noir sortit.
Il était en proie à une de ces mélancolies indéfinissables, auxquelles sont sujettes les personnes d'un certain tempérament. Il désirait être seul, car il y a des heures dans la vie où la solitude est préférable aux charmes de la société humaine.
Pathaway était profondément affecté et, cependant il ne savait pourquoi. En songeant à Sébastien il éprouvait à la fois du plaisir et de la peine.
Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? Était-il un anneau entre son passé et son présent? C'est ce que l'avenir nous dira.
Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit à une petite pelouse, où il s'étendit et s'abandonna à un torrent de réflexions.
XIII
BILL BRACE
La lune brille dans toute sa splendeur.
Pathaway médite toujours, couché sur un tapis de mousse.
Le jeune homme se pense bien à l'abri de tout regard humain.
Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement à travers les hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies de rochers et s'approche du lieu où le chasseur noir dévide l'écheveau de ses pensées.
Parfois une tête s'élève; deux yeux scintillent comme des escarboucles; puis la tête s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue, recommence.
Ce n'est point une bête fauve, car un bras s'allonge; il est armé d'un couteau dont la lame projette des lueurs sinistres.
Nos lecteurs n'ont pas oublié Bill Brace et son duel avec le chasseur noir.
La lutte terminée, au grand désavantage de Bill, ses compagnons le transportèrent à une cabane abandonnée. Cette cabane s'élevait non loin du théâtre du combat.
Là, Brace put se rétablir et méditer à son aise sur l'instabilité des choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois, moins souffrir que les blessures faites à son amour-propre.
On conçoit que l'idée de se venger fût la première à laquelle il s'attacha. La douleur et la fièvre donnèrent du poids à cette idée.
Bientôt, il ne désira plus sa guérison que pour jouer un méchant tour à son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture; mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la solitude envenima-t-elle considérablement la haine de Bill Brace.
Un autre que lui eût succombé. Mais il était doué d'un tempérament très-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds quoiqu'il ne fût pas entièrement rétabli. Il se mit aussitôt à la recherche de Pathaway.
D'abord il découvrit le camp de Nick, et, dans la même soirée, il assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher Portneuf à son supplice. Restant blotti derrière un bouquet de pruches, Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il remarqua la sortie de Pathaway, le lieu où il s'était placé, et son coeur bondit d'une joie féroce.
L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupée par le chasseur noir?
Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant le sang afflue à son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est en proie à une émotion voluptueuse. Il n'a rien mangé, rien bu depuis plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de la faim ont cessé de le tourmenter.
Ah! que prompte et patiente est la vengeance à la poursuite de son objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engagée à la meilleure des causes!
Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brûlent plus profondément et possèdent une énergie de détermination mieux trempée que les bonnes?
A mesure qu'il avançait, Bill Brace éprouvait une jouissance plus intense.
Tuer son ennemi devait lui causer des délices pareilles à celles de l'Indien qui scalpe une chevelure.
Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un couteau, car déjà la distance entre eux était si courte qu'un pistolet eût été un instrument fatal dans la main exercée de Bill.
Il se traînait toujours, avec plus de circonspection, mais en rétrécissant; toujours aussi l'intervalle qui le séparait du chasseur noir. Toutes ses facultés étaient tendues vers un point, le meurtre.
Et il approchait et aucun frémissement du feuillage n'avait trahi son dessein, et Pathaway était encore enfoncé dans l'abîme de ses réflexions.
Bill Brace se mit sur son séant, puis debout, et il éleva son couteau pour frapper le chasseur noir.
L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait périr victime de ce scélérat, quand un enfant, Sébastien Delaunay, s'élança subitement au-devant du coup et reçut la pointe du couteau dans le bras.
L'assassin prit la fuite.
Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline à toutes jambes, tandis que Sébastien conservait l'attitude dans laquelle il avait reçu la blessure.
Sa main droite était étendue vers l'endroit où naguère se tenait Bill Brace, et l'autre s'avançait comme un bouclier pour protéger Pathaway. Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol.
Avant que le chasseur noir eût eu le temps de faire une remarque, Nick Whiffles était accouru tout alarmé.
--Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite difficulté, s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang à ton bras, petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau?
--Lui! il paraît cependant qu'il a beaucoup fait, répliqua Pathaway qui comprenait enfin le danger auquel il venait d'échapper, grâce au courage de Sébastien. Il a sans doute reçu le coup qui m'était destiné. Brave enfant, j'espère que vous oublierez mon injustice à votre égard.
Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombèrent lourdement sur les côtés. Il fut pris d'un tremblement nerveux et s'évanouit.
Nick le saisit aussitôt et le porta à la cabane.
--Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut déposé l'enfant sur une peau d'ours.
--Non, pas pour tout l'or du monde, répliqua hâtivement le trappeur. Il a bien assez de son rhume dont il ne se débarrassera pas tant qu'il vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre respect.
Tout en parlant, Nick avait coupé la manche de l'habit de Sébastien et il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez légère.
Le chasseur noir remarqua que le bras était d'une rondeur et d'une délicatesse rares et qui plus est tout à fait blanc, chose bien singulière chez un bois-brûlé.
Un doute--doute vague mais saisissant--flotta comme un nuage sur le cerveau de Pathaway.
Tandis qu'il cherchait à le définir d'une façon plus précise, Sébastien ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid.
Nick achevait son pansement avec une vivacité extraordinaire. Pathaway voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa.
--Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lâche pour prévenir l'effusion du sang. Vous l'avez posée avec trop de précipitation.
--Pas du tout, pas du tout, répondit Nick. Quand un enfant saigne, on n'a pas besoin d'arrêter trop vite le sang. Les enfants ça a toujours assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fièvre de dangereuse pour les enfants. On peut les battre comme plâtre, ou les couper tant que l'on veut et ça ne leur fait rien. Mais les fièvres ne m'en parlez pas. Mon oncle; c'est-à-dire mon frère Whiffles, le docteur, disait toujours ça et il s'y connaissait. Quant à cette maudite difficulté ce ne sera rien. Nick vous l'assure.
Le jeune garçon avait les yeux fermés, mais Pathaway le vit sourire à l'observation de Nick.
--Il y a tant de puissance de guérison dans le sang des enfants, poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un soir coupé les doigts et les orteils, quand j'étais petit, ils auraient repoussé le lendemain matin. Toute notre famille est comme ça, ô Dieu, oui!--Comment ça va, maintenant, petiot?
--Assez bien, répondit Sébastien.
--La petite difficulté ne te fait plus trop mal, hein?
--Non, père Nicolas.
--Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air triomphant du côté de Pathaway.
--Vous êtes d'étranges gens tous deux, répondit le chasseur noir. Mais je dois une reconnaissance éternelle à ce brave enfant et je vous garantis qu'elle ne lui manquera point.
Sébastien rougit et, comme il allait répliquer, Nick l'en empêcha par ces mots:
--Pas à toi, petiot, pas à toi. Je sais ce qui convient. Les enfants ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vérité c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et qu'il oubliera dès que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un; c'est-à-dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion. C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il?
Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il était et tout en furetant il marmottait:
--J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps, ô Dieu, oui! et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a maintenant. C'était un instrument large, gros, solide, et qui marchait comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint, je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficulté qui vous la dérangea complètement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de cette diablesse de maudite petite difficulté. Pas moyen. Après l'avoir travaillée, travaillée pendant une semaine, je vendis l'intérieur à un chef sioux et fis cadeau du reste de la chose à une squaw[26] qui en fit une chaudière.... Bon Dieu, il doit être tard; j'ai une fière envie de faire un somme.
[Note 26: Femme indienne. «La famille de ce mot s'étend depuis les Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes, sur les confins de la Virginie,» dit Duponceau, dans son _Mémoire sur les langues d'Amérique_.]
Portneuf et Jeanjean dormaient déjà.
Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses réflexions.
Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la situation de nos personnages.
Nicolas bâilla, donna un peu d'eau à Sébastien, et, l'ayant enveloppé dans sa couverte, s'étendit à ses pieds.
XIV
LE CAPITAINE DICK
Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos.
Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se trouvait.
Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à l'action,--impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas moins sujets que les habitants des cités.
Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion.
Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds. Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme flottent les objets dans nos rêves.
Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y fit pas attention.
Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée du Trappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées?
Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et venant directement à lui.
La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace. C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage.
Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre. Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même aperçu.
Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités--si hostilités il devait y avoir entre eux.
L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux couteaux-bowie.
Le premier, Pathaway parla.
--La paix ou la guerre? demanda-t-il.
--Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre.