Chapter 2
--Tu oublies les chiens, mon cher enfant, dit Nicolas, avec un sourire bienveillant. Heureusement pour l'affection qu'ils te portent, ils ne t'ont pas entendu faire cette remarque. Maraudeur en eût mangé sa queue de dépit, et Infortune ne se fût jamais pardonné d'être née chienne. Éloigne-toi, je te prie. Tu ne voudrais pas me faire de la peine, n'est-ce point?
--Vous êtes brave, Nicolas, et vous ne pouvez voir une créature dans l'embarras, je le sais. Mais je crains que vous ne vous exposiez, que vous ne risquiez votre vie pour ce captif. Ne secouez pas la tête. J'en suis aussi sûr que si je vous voyais à l'oeuvre. J'irai avec vous.
--Pour quoi faire, bonté divine! gêner mes mouvements, me retarder; te mettre dans une méchante difficulté. Merci, garçon. Mais j'ai dit non et c'est non. Celui qui sent une piste doit aller vite; comme l'ombre il doit passer d'un point à un autre et aussi mollement que l'ombre.
--Je vous obéirai, dit tristement Sébastien. Mais promettez moi de faire bien attention et de ne pas me priver de mon unique protecteur.
--Je le promets. La témérité et l'imprudence seraient nuisibles. Je ne courrai aucun risque... si je puis. Je serai subtil comme le serpent, dangereux autant que possible. Appelle les chiens; qu'ils ne viennent pas avec moi!
Le jeune garçon partit avec répugnance et remonta lentement vers le plateau, tandis que Nicolas descendait rapidement à la vallée.
Le soleil éteignait ses feux à l'horizon et les brumes du crépuscule se traînaient déjà dans les gorges de la montagne. Le trappeur atteignit une piste fraîche. Il s'y arrêta un moment, inspecta sa carabine et son équipement, serra sa ceinture et reprit sa marche comme un homme qui a pris un grand parti. Ses allures fermes et sûres prouvaient que la contrée lui était familière.
--Je sais à peu près où ils iront, se disait-il; étant à cheval, ils seront obligés de longer les sinuosités de la vallée. Mais je trouverai un chemin plus court.
Cessant alors de suivre les ondulations du terrain, il coupa droit à travers l'éperon de la montagne. Pendant deux heures, il parcourut un pays, tantôt montueux, tantôt marécageux et inaccessible aux pieds inexpérimentés; au bout de ce temps, il était au terme de son excursion.
C'était un vallon entre deux montagnes et arrosé par un petit tributaire de la branche orientale de la Saskatchaouane. Sur la rive sud s'étendait une passe étroite à demi masquée par des rochers et des buissons. Cette passe menait aux prairies de la Saskatchaouane et aux territoires de chasses des Pieds-noirs.
Deux cavaliers ne pouvaient marcher de front dans ce sentier.
D'après les calculs du trappeur Nicolas, les Indiens et le prisonnier devaient passer là pour se rendre à leur village. Il résolut de se poster près de l'eau, et de les attendre, car il espérait qu'en arrivant, ils abreuveraient leurs chevaux et peut-être feraient une halte avant de se remettre en route.
Une grosse roche couverte de mousse et entourée de halliers épais de mesquites se dressait sur la rive. Nicolas se blottit derrière.
La nuit devenait plus noire. Les chaînes de montagnes s'abîmaient dans ses plis épais.
Le val ressemblait à un temple désert dont les passes et les défilés étaient les ailes mystérieuses; les rochers abrupts, les murs rongés par le temps, et le ciel sans étoiles, le dôme immense.
La prévision du chasseur se réalisa.
Un piétinement de chevaux, assourdi, lointain d'abord, clair et plus rapproché ensuite, se fit bientôt entendre.
Les scènes et les incidents de la vie du désert n'affectent pas les nerfs d'un trappeur aguerri, comme ceux de l'homme sortant des établissements civilisés. Aussi, Nicolas reçut-il avec son calme habituel ces signes de l'arrivée des sauvages.
Dans certaines circonstances sang-froid vaut bravoure. Il permet de saisir tous les avantages et d'en profiter.
Pénétrant dans le vallon, les sauvages marchèrent à la rivière qu'ils traversèrent immédiatement. Ce mouvement les conduisit tout près de la retraite que s'était choisie le trappeur. Ils échangèrent ensuite quelques mots dans leur idiome, mirent pied à terre, et firent boire leurs chevaux en les tenant par la bride.
Effrayé de quelque objet insolite, l'animal que montait le prisonnier recula jusque vers le fourré de mesquites où se tenait tapi Nicolas.
Le guerrier aux sept plumes, qui était le chef du parti, fit peu attention à ce détail; toute tentative d'évasion de ce côté semblait du reste complètement inutile, car nul, si audacieux qu'il fût n'aurait osé pousser un cheval sur cette montée rocheuse, presque perpendiculaire.
Pour le trappeur c'était, toutefois, un moment propice. La providence favorisait apparemment ses intentions.
Les Indiens se tenaient toujours immobiles près de la rivière.
Débuchant à demi de sa cachette et tirant de sa gaine un couteau bien affilé, Nicolas se disposa à exécuter son hardi projet.
Un tressaillement, une exclamation pouvait le trahir. Il imita le sifflement du serpent.
Le captif tourna légèrement la tête, Nicolas saisit,--qu'on nous pardonne l'expression,--l'occasion aux cheveux.
--Trappeur, souffla-t-il tout bas, un ami est là, soyez sur vos gardes!
Si faiblement que fussent dits ces mots, ils arrivèrent aux oreilles du prisonnier qui dressa soudain la tête et regarda autour de lui.
--Chut! ajouta Nicolas, sortant du buisson.
Le captif l'aperçut. Mais il comprima l'émotion que cette apparition imprévue avait soulevée en lui.
Les dangers incessants qui environnent un trappeur du Nord lui ont appris à sentir et à réfléchir promptement...
Nicolas coupa les lanières qui assujettissaient le captif à son cheval, puis, tranchant les liens mis à ses poignets, il lui plaça entre les mains une paire de pistolets.
Tout cela se fit avec une rapidité et une dextérité dont les lourds habitants des villes ne peuvent se faire une idée exacte.
Un novice eût certainement échoué, mais l'habitude et l'adresse aplanissent la surface rugueuse des impossibilités apparentes.
Nicolas se retira ensuite derrière la roche et l'autre trappeur, se coulant sans bruit à bas du cheval, le suivit. Aussitôt le cri de guerre des Pieds-noirs retentit dans le vallon.
--Maintenant, étranger, en avant! escaladons cette montagne. Tenez-vous près de moi et je vous garantis que nous ferons faire plus d'une culbute à ces damnés païens. Feu, quand vous trouverez une chance! Mais ne gaspillez pas votre plomb!
Et là-dessus Nicolas s'élança sur les rochers avec l'agilité d'une antilope.
--Mes membres sont pas mal engourdis, mais n'ayez pas peur, dit l'autre, j'en ferai bon usage.
Les Pieds-noirs les poursuivaient en hurlant de désappointement.
Par bonheur, les fugitifs avaient un peu d'avance. Et comme ils étaient rompus aux vicissitudes de l'existence et aux périls du Far-west ils n'appréhendaient guère de tomber entre les mains de leurs ennemis.
Les Indiens envoyèrent plusieurs coups de fusil, mais sans les atteindre. En dix minutes nos fuyards furent au sommet de la montagne.
Ils respirèrent un moment, et Nicolas rouvrit la marche en conduisant son compagnon vers une partie plus accessible de cette contrée.
III
LA PORTE DU DIABLE
Nicolas désirait vivement voir le visage de son compagnon; mais l'obscurité l'empêchait de distinguer ses traits.
Ce ne fut qu'à une heure avancée, quand la lune se leva, qu'il put se satisfaire à cet égard.
Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son idée première. C'était le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les moeurs indiennes avaient fortement déteint.
Il était sans doute adonné aux habitudes de cette race, car il avait sur la vie des principes faciles, et un mépris cordial pour les gens en dehors de sa profession.
La physionomie qu'il offrit à Nicolas, éclairée par les premiers rayons de la lune, n'était pas propre à attirer l'amitié ou à assurer la confiance.
Il avait les yeux enfoncés, et d'une expression sinistre. Son front était bas, contracté par un froncement perpétuel. Un nez épaté et aplati, surmontait sa bouche, démesurément fendue, comme celle d'un animal carnassier. Le menton était court, le cou gros, les épaules larges.
La vétusté et l'usure avaient rongé ses vêtements d'étoffe grossière. Pour compléter ce vilain portrait, le trappeur louchait.
Nicolas se dit dans son for intime que sa dernière aventure n'avait pas ajouté une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il n'était pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier ne payait pas de mine, il ne séduisait pas plus par son langage.
Il avait la parole sèche, cassante. Ses phrases partaient comme les décharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait d'un certain grognement rien moins que plaisant.
Dans la rapidité de leur fuite, au milieu des ténèbres, Nicolas s'était écarté de la route qu'il avait l'intention de prendre.
Il se trouvait alors sur une éminence, entourée par un paysage d'un caractère sauvage et pittoresque. Jetant les yeux à l'est, il lui sembla apercevoir les ruines d'une grande cité.
L'apparition était produite par de longs et énormes amas de rochers, empilés les uns sur les autres, découpés en forme de murailles, de tours chancelantes et de colonnes brisées.
Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne, et s'étendait à perte de vue dans les profondeurs d'une sombre vallée.
Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle plus digne d'attention. Il le contemplait avec émerveillement quand son compagnon lui dit:
--Une chique, hein, étranger?
Nicolas tourna la tête et rencontra le regard lourd du quémandeur.
--Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gêne, je puis vous satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-même, dit-il. Mais vous vous étiez fourré dans une maudite petite difficulté, n'est-il pas vrai?
--Difficulté! peuh! ce n'est pas pour la première fois, étranger, ni pour la dernière, j'espère. C'est plein d'accidents comme ça, dans ce pays-ci. On s'habitue à tout, après un bout de temps, vous savez?
Le franc-trappeur s'arrêta, mordit à pleines dents dans la torquette[11] que lui présentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse narcotique contre la joue droite, il ajouta:
--Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons la Ville hantée.
[Note 11: Torquette de tabac. Tabac pressé et roulé en forme de corde pour en diminuer le volume.]
--Nous? qui? demanda Nicolas.
Après un instant d'hésitation, l'inconnu balbutia:
--Eh! nous, francs-trappeurs donc!
--Je ne savais pas, répliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des trappes dans les rochers. Généralement je place les miennes dans les vallées ou sur le bord des ruisseaux et des lacs.
--Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de roches, on ne peut s'empêcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal famé. Nous autres nous le tenons à distance. Des trappeurs et chasseurs isolés ont disparu dans les environs de la Ville hantée.
Nicolas branla la tête en signe d'incrédulité, tandis que son interlocuteur poursuivait:
--On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-même senti des commotions souterraines. Un peu plus loin s'étend une vallée, la vallée du Trappeur perdu. Nous l'appelons la vallée du Trappeur, par abréviation.
--Qui a donné les noms à ces localités? interrogea Nicolas, fixant sur son compagnon un regard pénétrant.
--Toute place doit avoir un nom, vous savez, répliqua l'autre d'un ton embarrassé. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre celle-là. J'ai appris à les connaître, parce que plus d'une fois j'ai campé à la rivière aux Loutres, qui n'est pas à plus de quatre ou cinq milles d'ici. Mais vous-même, étranger, est-ce que vous n'avez pas aussi un nom?
Et à son tour, il toisa Nicolas.
--Vous avez raison, monsieur, répondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu en masse, et je n'ai pas honte de les dire, ô Dieu, non! D'après leurs notions païennes, les Indiens m'appellent Ténébreux, supposant que je suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai jamais porté, ô Dieu, non!
Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme qui sent qu'on lui a fait une injustice.
--Ténébreux! s'écria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres rouges.
--Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais depuis qu'il est tombé au bout de la langue de ceux qui grouillent dans les établissements[12], et qu'il a fait causer une quantité d'oisifs qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de goût à le mentionner aux étrangers. La vérité est que ces fainéants m'ont flanqué dans les papiers publics et que je n'aime pas du tout ça. Je vous leur soulèverai une maudite petite difficulté, si jamais je vais jusqu'à leurs villes. Mille castors, je ne m'attendais pas à cette méchanceté. Je supposais qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon fusil et mes attrapes à mon côté, mes chiens et chevaux autour de moi. Mais nous ne sommes sûrs de rien dans ce monde--rien que des difficultés. Celles-là on peut y compter avec certitude. On m'a touché à un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions de ma famille, ô Dieu, oui[13]!
[Note 12: Les trappeurs appellent établissements les lieux habités par les civilisés, c'est-à-dire nos villes, villages, etc.]
[Note 13: Voir _les Pieds-Noirs_.--Michel Lévy frères, éditeur.]
--Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme ça, autant vaut nous en tenir là, vous n'arriverez jamais à ma question. Quant aux impressions et bêtises de cette espèce, je m'en moque comme d'un vieux mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire.
--Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites particularités, reprit Nicolas. Tout ce que je désire, c'est qu'on me laisse tranquille.
Puis il coucha sa carabine à terre et ajouta emphatiquement:
--Oui, Nick Whiffles désire qu'on le laisse tranquille, dire ses histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre à sa propre manière, ô Dieu, oui!
Le franc-trappeur recula un peu, mâcha violemment sa chique, examina Nick des pieds à la tête, et dit d'une voix qu'épaississait le jus de tabac:
--Vous, Nick Whiffles! ah! oui; ça m'en a l'air!
--Qu'est-ce que vous entendez par là? demanda sèchement Nick.
--J'entends que je ne suis pas tout à fait un dindon, répliqua le trappeur avec une grimace.
--Je ne vous comprends pas précisément. Soyez un peu plus clair si ce n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick.
--Eh! ne me jetez pas de poussière aux yeux si vous ne voulez pas que je louche! fut-il riposté avec un sang-froid provocateur.
--Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma parole, répliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous dit son nom, vous devez être un homme sans foi, et m'est avis que nous ne pouvons plus suivre le même chemin. Je ne suis pas querelleur, mais je veux que l'on me croie quand je dis la simple vérité. Je ne suis pas fier de mon nom, ô Dieu, non! et pour les raisons que j'ai données, j'aimerais bien à le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma véracité, je crains qu'une diablesse de difficulté ne s'élève entre nous.
[Note 14: On sait que les Anglais désignent volontiers le diable sous le nom de _Nick, Old Nick_, etc.]
--Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Très-bon, M. Ténébreux, je vas vous donner une leçon de savoir-vivre. Huh!
Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui eût honoré un ours gris.
--Avant d'aller plus loin, j'aimerais à avoir une sorte de manche pour vous empoigner, dit Nick.
--Qu'est-ce que ça?
--Votre nom, si vous aimez mieux.
--Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par là; mais doucement, mon compère, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop rudement.
--Verre et bronze aussi, s'écria Nick.
--A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait défaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent le Veau-médecin.
--J'aimerais assez à l'entendre geindre, monsieur.
--Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit, je lui ai volé autant de ces animaux. Laissons-là; je ne me sens pas disposé à me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services, quand même il essaierait de me blaguer un peu.
--Soit; mais si les choses ne s'étaient pas passées comme ça entre nous, je vous ferais croire que la lune est composée de bosses de bison et qu'on en peut rôtir une tranche au bout d'un bâton. Mais allons, Jack Wiley, suivons cette crête.
--Cette crête! non. Elle nous conduirait trop près de la Ville des sorciers, repartit Wiley.
--Voilà bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir des idées aussi puériles. J'ai entendu parler de cette prétendue ville. Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien, votre serviteur!
--Je ne prétends pas être plus sage que mes voisins et ne parlerai que pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai à l'écart de la Vallée du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrés n'en sont jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les Indiens pensent que la localité est hantée par un mauvais esprit et que tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils sont obligés d'y rôder jusqu'à la fin de leurs jours... Vous n'avez pas besoin de secouer la tête, je vous dis qu'on les y a vus, M. Ténébreux.
--Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais songé à trouver quelque chose de pire que moi, partout où je vais. Je n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-même; mais j'ai eu une nièce qui pouvait les voir par légions, au bénéfice de ses amoureux, vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y a eu mon grand-père, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui étaient des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais bien qu'il y a des gens qui ont glosé et ri sous cape quand j'ai parlé des exploits de mon grand-père le voyageur, et de mon oncle l'historien, mais ça ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur!
En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'où leur vue dominait complètement la Ville hantée, dont les murailles granitiques avaient une apparence sépulcrale à la clarté terne et blafarde de la lune.
--Voyez-vous là, en bas? dit Jack en étendant la main.
--Où?
--Où ces rochers sont amoncelés. Eh bien, c'est l'entrée de la Vallée du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous l'ai dit, chassé à la rivière aux Loutres, aux sources du Castor et au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en faisant mes affaires.
--Vous prenez plus intérêt à ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux superstitions des Indiens et des blancs ignorants.
Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton différent;
--Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantômes?
--Où ça? où ça? demanda Wiley.
--Ne le voyez-vous pas qui remue, là, à gauche?
--Oui, c'est vrai, répliqua précipitamment le trappeur. Il vaudrait mieux ne pas approcher, de peur...
--Vous irez où il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux m'ont été donnés pour mon service et je les utiliserai, interrompit Nicolas.
Ce qui avait sollicité l'attention de Nick, c'étaient plusieurs personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers.
Elles n'étaient pas tellement éloignées qu'il ne pût les voir distinctement.
A leurs vêtements et à leur démarche, on pouvait les prendre pour des blancs, mais il eût peut-être été imprudent de l'affirmer.
Nicolas les compta.
Ils étaient cinq, et le plus avancé avait la taille ceinte d'une écharpe rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune.
Aussitôt, Whiffles se rappela la scène du petit bassin, alors qu'il cherchait à découvrir qui lui avait volé ses pièges. Tout son esprit se tint en éveil.
Il épia avec un intérêt indescriptible la marche des cinq personnages, tandis que Wiley demeurait silencieux à son côté; mais en suivant anxieusement la direction de ses regards.
Les cinq individus descendirent au fond de la vallée et disparurent près de la Porte du Diable.
--Que pensez-vous de ça? fit brusquement Wiley.
--Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays, répliqua soucieusement Nicolas.
--Oui, mais pas comme ceux-là--pas comme ceux-là! murmura Wiley.
Et il poursuivait d'un ton grave:
--Je vas vous donner un avis, étranger: Evitez la Vallée du Trappeur, la ville des Rochers et la contrée environnante; évitez-les comme vous éviteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste.
--Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantômes. Pendant bien des années, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivière Colombia m'est égal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthère et des animaux destructeurs de cette région, tout aussi bien que les villages, pistes, campements et territoires de chasse de ces damnés serpents rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais ça et là, où bon me semble, en homme qui sait son chemin, et l'étendue des forces que le créateur de de toutes choses lui a données, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Le brave chasseur prononça ces paroles avec la bonhomie, moitié sérieuse, moitié joviale, qui lui était habituelle, et, jetant sa carabine sur son épaule, il reprit fermement sa marche en homme qui a foi en son jugement, en sa prévoyance.
IV
LE CHASSEUR NOIR
Après avoir atteint le plateau, le jeune garçon--Sébastien Delaunay--pénétra dans une petite hutte cachée dans un bouquet de cotonniers.
Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps à autre sous la direction que leur maître avait prise.
Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sébastien s'assit auprès. Pendant quelques instants il s'occupa à empenner des flèches, tandis que Maraudeur et Infortune, étendus à ses pieds, l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux à demi clos.
Toutefois, bientôt fatigué de son travail, il décrocha un grand arc indien, pendu à la paroi de la hutte, et, après l'avoir bandé avec soin, il jeta un carquois sur ses épaules et se dirigea vers le lieu d'où il s'était séparé du trappeur.
Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur maître, partirent devant Sébastien et le guidèrent à la vallée.
Comme une sentinelle vigilante, jusqu'à ce que la lune se levât, il inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et en réfléchissant parfois aussi.
Tout-à-coup Maraudeur s'arrêta court, dressa ses oreilles et pointa son nez vers le fond de la vallée qu'argentaient faiblement les rayons de la lune. Son compagnon à quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait précipité en bas de la montagne si Sébastien ne l'eût retenu.
L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement s'efforça-t-il de découvrir quelque nouvel être vivant. Un groupe d'arbres nains, un peu plus bas, près du lit de la vallée, offrait un point d'observation meilleur et plus sûr; il y descendit.
Aussitôt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses regards au sud, il aperçut un individu qui approchait.
C'était un blanc, mais pas Nicolas.