Le chasseur noir

Chapter 12

Chapter 123,862 wordsPublic domain

--Oublié? pas une miette. Mais à quoi bon nous rendre malheureux quand nous pouvons être autrement? Croyez-moi, Nick Whiffles ne perd pas la mémoire pour des bagatelles. Quand, ainsi que l'a dit cet Indien, il y a des signes dans l'air et le ciel, je suis prêt à les examiner et à suivre leur conseil. Ce soir, nous coucherons au Rocher Noir.

Sébastien frémit d'épouvanté.

--Au Rocher Noir, répéta-t-il. Vous ne m'emmènerez pas avec vous, ou plutôt vous n'irez pas là. Le souvenir de cette affreuse rivière et de ces roches menaçantes, avec...

--Je sais, je sais, interrompit brusquement Nick. C'est, de vrai, un vilain endroit, mais il peut nous servir de refuge pour une nuit. Un garçon de ton âge ne devrait pas avoir peur des fantômes.

--Qu'est-ce donc? demanda Pathaway.

--Oh! des niaiseries. On dit qu'un meurtre a été commis dans cette place, et cet enfant s'imagine que les gens assassinés y reviennent... Une bêtise!

--Il me semble vous avoir entendu dire que vous aviez été témoin d'une tragédie près de ce Rocher Noir.

--Presque... pas tout à fait. Une jolie créature, et bonne! ô Dieu oui, bien bonne!

Ces dernières paroles paraissaient s'adresser plus à lui-même qu'à tout autre.

--Vous l'avez ramenée à ses amis, si je me rappelle.

--Je vous ai dit la vérité. Oui, je l'ai renvoyée chez elle, quoiqu'il m'en ait bien coûté de me séparer d'une si charmante... Enfin, ce qui est fait est fait.

--Vous l'aimiez? s'enquit le chasseur noir souriant.

--J'aimais jusqu'au gazon qu'elle foulait aux pieds, repartit Nick. Et ce n'était pas une de vos poupées de cire comme on en voit dans les établissements; mais une bonne créature, forte, substantielle, courageuse, oui bien, je le jure, vôtre serviteur!

L'Indien Joe, qui s'était sournoisement glissé derrière Pathaway, échangea un regard avec Sébastien.

Les yeux du dernier s'inclinèrent vers le sol; il s'approcha de Whiffles et il dit en lui prenant la main:

--J'y consens, Nicolas, nous nous rendrons au Rocher Noir; j'aimerais à voir le lieu où vous avez accompli un pareil acte de bravoure.

Joe fit un demi-tour sur lui-même et se dirigea vers le flanc de la montagne.

Nick remarqua ce mouvement.

Veillez sur le mauricaud, Pathaway, dit-il au chasseur noir. Je n'aime pas son air d'avoir deux airs. Il pourrait bien essayer de nous prendre dans une trappe. Si vous m'en croyez, nous allons lui lier les pieds et les poings. Ce sera un moyen de le garder, car je crains fort qu'il ne décampe et ne nous trahisse. Le Shoshoné le regardait d'une drôle de façon et je sais ce que veulent dire ces regards-là.

--Non, répondit Pathaway, j'ai meilleure opinion de lui. Ménageons-le.

--Soyez tranquille, dit Nick.

Il suivit aussitôt Joe, qui s'était avancé vers une petite pelouse où les chevaux paissaient.

Le trappeur arriva sur lui avec la promptitude et la légèreté d'un Indien. Il le toucha à l'épaule. Joe se retourna avec un tressaillement de stupeur.

--Tu n'es pas un vrai Peau-rouge, lui dit tranquillement Nick. Un Indien ne se serait pas laissé surprendre ainsi.

Joe recula de plusieurs pas. Il était si fortement impressionné que la peinture paraissait blanchir sur son visage.

--Joe jeune: Joe jamais avoir suivi piste des guerriers; homme blanc grand chasseur, très-adroit, balbutia-t-il.

--Ma foi, je ne puis en dire autant de toi, ô Dieu non! Mais que diable veux-tu à ces animaux-là?

--Joe fatigué; pas entendre discours des visages pâles; vouloir s'en aller.

--Ah! oui-dà, c'est comme ça, fit Nick le saisissant au collet; tu voulais décamper; je m'en doutais, maudite vermine. Tu entends bien ce que nous disons, et tu ne l'as que trop entendu; pas de conte.

Et le trappeur le souleva deux ou trois fois de terre, comme pour lui donner un échantillon de sa force.

--J'ai déjà pas mal tué de ton espèce, ce qui ne m'empêche point de dormir, disait-il négligemment.

L'Indien tremblait de tous ses membres; cependant il finit par reprendre un peu de courage.

--Pourquoi blesser Joe? dit-il. Joe enfant, toi homme. Si Joe homme et toi enfant, Joe pas blesser toi.

--Serpent, tu en sais trop long; je suis moins disposé que jamais à méfier à toi. Il se peut que tu aies raison, mais je ne le crois pas. Quand il y a un soupçon, le meilleur moyen, par ici, c'est de traiter un honnête homme comme un coquin. Après ça, tu dois te considérer comme prisonnier de guerre; c'est-à-dire, pas de guerre, mais des circonstances.

Cette déclaration souleva au plus haut point l'indignation de l'Indien. Sa couleur se manifesta par la vive rougeur des joues et l'éclat des yeux. Un moment, Nick crut que cet accès d'emportement allait se noyer dans un flot de larmes; mais bientôt il fut désabusé. Le jeune garçon réussit à se maîtriser, et, quoique son coeur battît avec force, il s'écria d'une voix assez ferme:

--Qu'est-ce à dire?

--Qu'est-ce à dire? as-tu dit; qu'est-ce à dire? répéta Nick en tracassant impitoyablement sa barbe. Est-ce que tu as si vite appris à parler comme les blancs? Diable, tu me fais l'effet d'un luron un peu finaud, ô Dieu oui!

--Joe demande pourquoi toi tourmenter jeune Indien. Lui ami de visage pâle. L'avoir dirigé dans une longue route. L'amener ici sain et sauf; pas laisser méchants blancs lui faire mal.

--Possible! possible! répondit plus doucement Nick. Possible et peut-être certain; oui, certain. Tu l'as aidé à se tirer de cette maudite difficulté et je te suis obligé. Mais les gens dans le danger ne s'arrêtent pas à ces petites distinctions. Tu sais sans doute ce que c'est qu'une distinction, Peau-rouge?

Joe branla lentement la tête.

--Comme de raison, non, reprit le trappeur. Un païen de ton espèce n'entend rien aux distinctions. C'est bête, les Indiens, vois-tu. Pourtant je suis content qu'ils n'y comprennent rien, car je n'aime pas que les gars de ta couleur imitent ceux qui valent mieux qu'eux. Mais assez causé, revenons au camp.

Ce disant, il l'entraîna vers la hutte.

--Pas serrer si fort! exclama le pauvre Joe.

--Bon, bon, tu n'en mourras pas. Je ne veux pas te faire de la peine, mais seulement t'empêcher de lever le pied.

--Joe pas vouloir s'en aller; pas aller à la vallée du Trappeur.

--Oh! je sais bien, oui je sais bien. Si tu te sauvais après que je t'aurai attaché les pieds et les poings, ça ne serait plus dans la nature des choses, ô Dieu, non!

Nick jeta les yeux sur son captif et remarqua que deux grosses larmes tremblotaient aux coins de ses paupières.

--C'est heureux, dit-il, qu'il n'y ait personne de ta race ici pour voir ça. Chez vous il n'y a que les femmes qui aient le droit de pleurnicher. Les guerriers ne laissent pas leurs yeux trahir leurs émotions.

A ce moment Pathaway arriva près d'eux. Il engagea Nick à traiter moins rigoureusement le jeune Indien. Mais ses représentations furent inutiles. Nick comptait l'obstination parmi ses défauts, et, quand il s'était mis quelque chose dans la tête, il n'était guère possible de le faire changer.

Il garrotta l'Indien, l'attacha à l'un des pieux qui supportaient le toit de la cabane et quitta le camp, après avoir recommandé au Canadien de faire sentinelle.

Dès qu'il fut parti, le chasseur noir s'approcha de Joe et lui dit d'un ton affectueux:

--Ne t'afflige pas, mon garçon. Il ne te sera fait aucun mal. Soumets-toi patiemment aux caprices de Nick Whiffles. Je suis assuré qu'il n'a pas de mauvaises intentions.

Ensuite, il examina la corde qui liait les poignets de Joe et, la trouvant trop roide, il en desserra le noeud.

L'Indien ne dit pas un mot.

Il se tenait les yeux baissés, le front couvert de nuages.

XX

NICK APPREND A SE CONNAÎTRE

Nicolas revint au bout d'une heure. Il semblait fort préoccupé. Appelant Pathaway, il sortit de nouveau avec lui, et tous deux passèrent le reste de la journée à faire le guet autour du camp. On les vit escalader les montagnes, puis explorer les vallées environnantes. Ils cherchaient à s'assurer que des ennemis n'étaient point déjà cachés près de leur retraite. Au coucher du soleil, le trappeur revint avec Pathaway. Le souper fut servi froid, sur l'ordre de Whiffles, qui craignait que la fumée d'un feu ne les trahît.

Ensuite, Nick amena les chevaux à la porte de la hutte et couvrit leurs sabots avec de larges bandes de peau de buffles et de daims, en apportant un soin extrême à cette opération.

L'homme qui n'a pas, disait-il, été doué de l'instinct des animaux inférieurs, a la raison pour y suppléer. Tu vois, Sébastien, que je place ces fourrures le poil en dehors. Ça forme un bon coussin pour le pied et ne laisse pas de trace. De cette manière, on fait la nique aux Indiens, ces renégats de Peaux-rouges que la nature a marqués exprès pour en faire le point de mire d'une honnête carabine.

--Indien meilleur que visage pâle! exclama Joe.

--Oh! qu'est-ce que c'est que ça? reprit Nick laissant tomber le pied de l'Hérissé qu'il avait achevé de matelasser.

--De grâce, laissez-le! s'interposa Pathaway.

Whiffles grommela quelques paroles de mauvaise humeur, mais se tut jusqu'à ce que sa besogne fut terminée.

Les animaux une fois chaussés, Nick plaça Sébastien sur le sien.

--Il faut, dit-il, que cet enfant aille à cheval à cause de sa blessure, ô Dieu, oui!

Et se tournant vers l'Indien que le chasseur noir avait délivré de ses liens:

--Allons, saute-moi là-dessus! visage de cuivre.

Joe obéit avec une répugnance marquée, et, malgré les remontrances de Pathaway, Nick l'attacha sur sa selle, comme si c'eût été un captif légitime.

--En avant, Canadien! dit-il à Portneuf, et vous, Pathaway, ayez l'oeil sur les enfants, tandis que j'aurai les yeux sur tout le monde.

La petite troupe se mit en marche, à l'exception de Nick, qui demeura près de la cabane, accoudé sur sa carabine, avec ses deux chiens à ses côtes.

Le pas assourdi des chevaux cessa bientôt de se faire entendre et un silence complet régna dans le désert.

Pas un rayon de lune n'argentait le ciel; pas une étoile ne scintillait au firmament. L'obscurité était profonde. La brise n'agitait point la cime des arbres. On eut dit que tout était plongé dans un sommeil léthargique. Mais, tout à coup, le feuillage d'un gros buisson, placé à gauche de la cabane, ondula; la tête d'un Indien sortit des branches et deux yeux brillants comme des charbons étudièrent le terrain. Infortune et Maraudeur bondirent sur leurs pieds. Mais un regard de Nick Whiffles arrêta la démonstration qu'ils se disposaient sans doute à faire. La chevelure du sauvage, fixée droite sur son crâne, était ornée de sept plumes. Quelques secondes après, une seconde tête se montra. Elle était hérissée d'une abondante chevelure; malgré les ténèbres, Nick Whiffles reconnut tout de suite un blanc.

--Je m'y attendais, murmura-t-il. Les coquins se sont coalisés. Voilà bien Bill Brace. Il doit y avoir derrière eux quelque autre corbeau d'Hendricks. Ils vont soulever les Pieds-Noirs contre nous. Ils les achèteront avec du whiskey, des bimbeloteries ou des couteaux de pacotille, il y aura bien quelque maudite petite difficulté, mais j'en ai vu d'autres, ô Dieu, oui!

Comme les gens qui mènent souvent une vie solitaire, Nick aimait à exprimer sa pensée par des paroles quand il était seul. Maia il parlait si bas, qu'à peine le son s'échappait de ses lèvres.

Un gros arbre l'empêchait d'être aperçu par les deux arrivants.

L'Indien ne soupçonnant pas la présence du trappeur acheva de se lever et entra dans la cabane suivi de Bill Brace.

Un moment après ils en sortirent, et le dernier s'écria du ton d'un homme vivement désappointé:

--Partis! ils sont partis! C'est encore là l'ouvrage de ce damné Nick Whiffles. Qu'on penses-tu, Peau-rouge?

--Ténébreux bien noir; aller et venir comme renard; bon oeil pour longue carabine; tirer, tuer, courir, pas prendre lui. Sept Plumes essayer souvent enlever sa chevelure; pas pouvoir.

--O Dieu, non! pensa tranquillement Nick.

--Cacher dans les bois, pour tuer lui, quand lui aller dans les bois; lui pas aller dans les bois; aller dans la prairie, un, deux, trois, quatre milles plus loin. Pas tuer lui!

--Pas une miette! dit mentalement le trappeur.

--Suivre sa trace trois jours, continua Sept Plumes avec amertume, trois jours pour le surprendre endormi. Arriver à son camp, la nuit; chiens aboyer comme diables. Pas trouver lui endormi.

--C'est, fit Nick, grâce à Dieu, qui m'a donné assez de sagesse pour éviter les griffes des païens de cette espèce.

--Une fois, entourer sa loge avec guerriers et tirer dix, quinze, vingt-cinq coups fusil. Lui tirer aussi avec longue carabine. Tuer Indien à chaque coup. Pas bon ça! Une autre fois à moi faire visage pâle prisonnier; emmener lui, mais Ténébreux cacher lui dans vallées, voler prisonnier et prendre avec lui. Ténébreux difficile à attraper.

--Pour ça, je ne puis dire que j'en sois fâché, Pied-Noir, repartit Bill Brace. Cet homme dont tu parles est Jack Wiley, et il appartient aux compagnons du capitaine Dick. Si vous aviez fait du mal à Jack, il n'y aurait pas eu d'amitié entre nous.

Nick souleva la crosse de sa carabine et ses doigts se portèrent à la platine. Mais, soit par politique, soit par humanité, il se contenta de rester sur la défensive.

--Sept Plumes aura Ténébreux et le traînera à son village, continua Brace avec détermination. Sa chevelure ornera son wigwam, après que sa femme et ses enfants auront joué avec elle, l'auront portée triomphalement au bout d'une perche. Ce sera beau de la montrer et de dire:--«Voici la chevelure de Nick Whiffles.»

--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout, répliqua Sept Plumes d'un accent pensif.

--Si grand qu'il soit, il sera à toi.

L'Indien fit un signe de tête en s'exclamant:

--Ouah! avec un accent qui décelait une profonde joie.

Bill Brace comprit qu'il avait frappé juste.

Aussi poursuivit-il sur le même ton:

--Depuis bien longtemps le grand Nord-Ouest est fatigué de Whiffles ou Ténébreux, comme on l'a appelé. Il a bien à lui seul enlevé plus de cent chevelures à vos Indiens.

--Non, Ténébreux pas scalper guerriers tués par lui... jamais, intervint gravement Sept Plumes.

--Ça ne fait rien, se hâta de reprendre Brace; non, ça ne fait rien. Il a couché à terre des Peaux-Rouges tant et plus. On ne peut maintenant faire un pas sans entendre parler de lui.

--Vrai; mon frère dit vrai?

--Allez au Grand Rouge et à mille milles dans l'intérieur, tous ceux que vous rencontrerez vous demanderont si vous l'avez vu.

--Vrai, ça; vrai.

--Descendez à la Colombie, c'est encore la même chose.

--Oui, très-vrai; Ténébreux grand chasseur.

--Traversez les lacs jusqu'à Montréal; rendez-vous même à Gaspé, et les Canadiens-Français vous demanderont si vous connaissez Nick Whiffles?

--Indien pas savoir, jamais marcher dans cette direction.

--Sur le flanc méridional des montagnes rocheuses, poursuivit Bill Brace en s'animant, on veut savoir ce que fait ce damné Nick Whiffles et s'il se propose de venir bientôt. Je sais que c'est comme ça, tant par ma propre expérience que par ce que j'ai appris des autres.

--Lui grand guerrier, grand chasseur, grand trappeur, grand pour tout, recommença Sept Plumes sans déguiser son admiration.

--Oui, mais je le répète, si tu veux, il sera à toi Le capitaine Hendricks dit que tu l'auras, s'il a assez de monde pour s'emparer de lui, quoiqu'il ne semble pas trop avoir l'air de s'être mêlé de cette affaire, car tout ce qui se passe ici finit par être rapporté dans les établissements, et le capitaine n'aimerait pas qu'on y dît du mal de lui. Il a une grande provision de couteaux, de couvertes et de rassades pour ses frères, les Pieds-Noirs.

--Mon frère dit-il vrai?

--Oui, le capitaine a aussi de longues carabines pour le grand chef Sept Plumes.

--Longues carabines bonnes. Ténébreux avoir une.

--Amène donc tes braves et tu auras ces armes. Mais souviens-toi qu'il y a avec Nick un homme et un enfant qui m'appartiennent. Ça entre dans les conditions de notre marché, n'est-ce pas?

--Moi voir, dit l'Indien. Vous combattre comme des squaws. Ténébreux frapper dur, avoir aussi un jour abattu Bill Brace comme une branche morte. Et Bill Brace avoir visage de femme quand elle battue par Indien enflammé par eau-de-feu, ouah! ouah!

Et Sept Plumes détourna la tête en signe de mépris.

Bill Brace proféra un juron épouvantable, qui exprimait très-énergiquement son dépit.

L'Indien partit d'un éclat de rire, lequel acheva d'exaspérer Brace.

--Mon frère, continue, dit ensuite le premier avec le flegme particulier aux individus de sa race.

Et comme Bill ne l'écoutait pas:

--Sept Plumes pas temps à perdre; partir maintenant.

Ces mots rappelèrent à l'agent d'Hendricks qu'il lui fallait, avant tout, s'acquitter du message qu'on lui avait confié.

--Tu auras douze longues carabines pour ta part, dit-il.

--Douze, pas connaître.

Bill rompit un rameau et le divisa en douze parties qu'il montra à l'Indien.

--Bien connaître à présent, dit celui-ci.

--Oui, mais pour avoir ces douze longues carabines pour toi et les autres choses pour tes guerriers, tu devras te soumettre à la volonté du capitaine.

--Faire quoi?

--Prendre aussi l'enfant. Le capitaine le veut.

--Ouah! ouah!

--Puis il y a un Canadien, nommé Portneuf, que tu devras mettre de côté avant qu'il ne respire l'air des établissements. Pas de cérémonie avec lui, chef! Enlève sa chevelure aussi vite que possible.

--Mais celle du petit.

--Oh! celle-là, elle appartient au capitaine. Défense formelle à toi ou aux tiens d'y toucher.

--Ouah! ouah!

--Je n'ai pas fini.

--Bill Brace trop long, trop, fit Sept plumes en regardant la lune qui commençait à percer les nuages.

--Comme ça, l'affaire est réglée? demanda le bandit.

L'autre ne répondit pas.

--Est-ce que tu m'entends, Pied-Noir?

--Indien est-il arbre ou pierre?

--Qu'il parle donc alors, s'il a compris.

--Tu seras bien fin si tu le fais parler, en l'interrogeant de cette façon, ô Dieu, oui! murmura Nick dans sa cachette, ou il se tenait toujours aux aguets.

--Si Bill Brace connaît la piste de Ténébreux, qu'il la montre, reprit Sept Plumes éludant ainsi la question.

--Ça n'est pas difficile, dit Brace.

--Pas difficile! pas difficile, comme il y va ce brigand de menteur! pensa Nick. Ah! je te fourrerai encore dans une maudite petite difficulté, avant que tu ne trouves ma piste.

Brace se prit à examiner le sol, à la faveur d'un rayon de lune, et, tandis qu'il se livrait à ce travail, Nick décampa silencieusement et reprit la route qu'avait suivie la petite troupe à laquelle il portait un si vif intérêt.

Néanmoins, en se rapprochant, il eut soin de cacher sa trace, soit en faisant de longs détours, soit en brisant des branchages dans des clairières éloignées, pour tromper les yeux de ses ennemis.

XXI

UNE ÉMOUVANTE DÉCLARATION

Pathaway et le reste des aventuriers étaient déjà loin.

En chemin, suivant sa promesse, le chasseur noir s'était tenu auprès de Sébastien pour le protéger, avant tout, en cas de nécessité.

L'adolescent recevait ses attentions avec un singulier mélange de gratitude et de timidité, et s'il eût fait plus clair on l'eût vu rougir plus d'une fois. Souvent aussi on eût vu s'arrêter sur eux les yeux de Joe, pleins d'une sombre expression.

Cependant, l'Indien s'étant rapproché, Pathaway appuya un peu sur la droite pour lui parler.

--Je regrette fort, dit-il amicalement, qu'un garçon qui m'a rendu un si grand service soit traité de la sorte. Mais, nous sommes placés dans une position si périlleuse que nous devons user de toutes les précautions raisonnables, quoique j'avoue que si ce n'était pas notre ami, le trappeur, je ne consentirais pas à cette mesure.

--Indien pas s'en occuper; avoir guidé visage pâle, mauvaise récompense. Chasseur blanc pas de mémoire. Attacher Joe comme chien--mais Joe pas sentir--pas mal aux chairs.

Il prononça ces phrases saccadées d'un ton si affligé que Pathaway n'aurait pas été surpris que des larmes coulassent sur ses joues. Mais le chagrin de l'Indien--chagrin il y avait--était empreint d'un ressentiment qui semblait aussi tout près d'éclater. Ne sachant comment adoucir un caractère de cette trempe, Pathaway continua de se tenir à son côté, en cherchant l'occasion de renouer l'entretien.

Sébastien trottait à une faible distance, qui ne lui permettait cependant, pas d'entendre les paroles du chasseur noir et de Joe.

--Pourquoi toi marcher près de moi? dit ce dernier au bout d'un moment. Joe pas blanc. Va vers ta _squaw_!

-Ces mots furent accompagnés d'un dédaigneux regard à l'adresse de Sébastien.

--Que dis-tu, Joe? demanda le chasseur noir n'en croyant pas ses oreilles.

--Joe dire à toi d'aller avec squaw.

--Une squaw! où?

--Celle-là! répliqua l'Indien montrant Sébastien par un mouvement de tête.

--Lui une squaw! non. Il ne mérite pas ce reproche. C'est au contraire un garçon courageux. La blessure qu'il porte au bras l'atteste.

--Quoi? comment ça? demanda vivement Joe, comme s'il eût été mis hors de garde.

--Il m'a sauvé la vie, en jetant son bras entre moi et le couteau d'un assassin,--un brigand fieffé, nommé Bill Brace..

--Bill Brace! répéta l'Indien d'une voix émue.

--Oui, Bill Brace, une de ces créatures d'Hendricks. Et sans Sébastien Delaunay je dormirais, pour ne plus me réveiller, sous le vert gazon des solitudes. Je dois donc à cet enfant plus qu'à tout autre.

--Personne autre n'a-t-il sauvé la vie du chasseur au visage pale? demanda sèchement Joe.

--Oui, Carlota,--une femme bien mystérieuse, répondit Pathaway en soupirant. Elle aurait pu être aussi recommandable par l'esprit que par le physique; mais maintenant, hélas! c'est une beauté perdue.

--Elle a sauvé vie à toi et toi pas aimer elle. Pas ainsi fait Indien. Lui pas oublier, quand rencontrai un ami, prendre lui par la main et dire: «Toi libre. Voici cheval, selle, avec bride et garçon indien qui trahira pas toi.»

--Ces liens te blessent-ils? demanda Pathaway, après une pause embarrassante.

--Joe pas se plaindre. Lui pas pleurer comme squaw.

Cependant ses poignets étaient déjà fort gonflés. Le chasseur noir s'en aperçut.

--Je vais te dégager les mains, s'écria-t-il touché de remords.

Et aussitôt il trancha la corde en ajoutant:

--Je me fie à toi, j'espère que tu n'abuseras pas de ma bienveillance.

--Joe pas faire promesse; faire ce qui plaît à lui, mais pas promesse. Lui dire à visage pâle que ce _garçon pas garçon, lui squaw, lui femme_!

--Mais qui?

L'index de l'Indien désigna clairement Sébastien.

--Comment, lui? fit Pathaway, répétant avec l'Indien le geste du doigt qu'avait fait Joe.

--Lui!

Un nuage monta au cerveau du chasseur noir.

--Joe dire vérité; lui pas mentir; ce garçon, _femme_!

Pathaway ne répondit pas immédiatement.

Peut-être comparait-il l'assertion du jeune indien avec des soupçons vagues qui étaient déjà entrés dans son esprit. Peut-être cette déclaration si précise soulevait-elle en lui un monde d'idées.

Quoi qu'il en soit, il demeura préoccupé pendant plusieurs minutes.

A la fin, relevant sa tête, qui s'était penchée sur sa poitrine, il dit, de ce ton de réflexion que prennent certaines personnes, en répondant plutôt à leurs propres pensées qu'à leurs interlocuteurs:

--C'est une plante délicate que Sébastien, un bois-brûlé d'une faible, mais charmante complexion; néanmoins cette conjecture est bien improbable.

--Visage pâle sage, mais Joe savoir, savoir ce garçon femme, Coeur d'homme blanc dire à lui, garçon, femme; mais homme blanc pas croire coeur; marcher comme homme qui rêve, maintenant satisfait, maintenant pas; maintenant pas souci, maintenant beaucoup souci.

Les yeux pénétrants de l'Indien étaient fixés sur le chasseur noir comme pour lire au plus profond de son âme.

Défait, ce dernier était grandement ému; et il ne songeait plus ni à Carlota, ni aux bandits de la vallée du Trappeur.