Le chasseur noir

Chapter 11

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Carlota s'éloigna d'un pas léger et rapide. Bientôt elle eut disparu dans les profondeurs de la nuit.

XVIII

JOE

Ce ne fut pas sans méfiance que Pathaway attendit l'arrivée du guide que Carlota lui avait promis.

Il se disait que peut-être elle se repentirait de ce qu'elle avait fait pour lui, et, qu'au lieu d'un conducteur, elle enverrait une troupe de bandits pour le reprendre. Son anxiété croissait de plus en plus et ses doutes prenaient la forme de la réalité quand le trot d'un cheval l'avertit que quelqu'un approchait.

En manière de précaution, Pathaway tira un pistolet et se tint sur le qui-vive.

Mais heureusement ces mesures étaient inutiles, car le cavalier qui arrivait était le guide annoncé par la jeune femme.

Il appartenait à la race indienne et pouvait avoir quatorze ou quinze ans.

--Squaw blanche avoir envoyé moi, dit-il. Moi montrer chemin à visage pâle.

--Carlota t'a envoyé? demanda le chasseur noir tout à fait rassuré.

--Joe l'a dit; Joe jamais dire même chose deux fois. Indien pas faire question; homme blanc faire question, pas juste.

Voyant que le jeune garçon n'était pas disposé à causer, Pathaway, qui s'était mis en selle, le suivit en silence.

Il songeait à Carlota, à Sébastien, à Nick, et à bien d'autres choses qui se rattachaient aux derniers événements de sa vie.

Quand l'aurore commença de blanchir l'orient, Joe mit son cheval au galop, partout où il fut possible, et marcha au grand trot dans les passes difficiles.

Sans doute, il avait hâte d'être hors de la vallée du Trappeur. En bien des endroits le sentier était dangereux, mais les deux animaux paraissaient accoutumés à le parcourir, et ils allaient d'un pas rapide, ferme et sûr.

Le soleil se leva au moment où il débouchèrent du défilé.

Pathaway supposait que son guide le quitterait à ce point; mais il n'en fut rien. Joe continua sa course vers le lieu où Hendricks et le chasseur noir s'étaient, rencontrés la veille.

--Je pense, dit alors Pathaway, que nous allons nous séparer ici.

--Séparer! non. Joe aller plus loin, répliqua le jeune garçon.

--Mais le capitaine Hendricks s'apercevra de ton absence? reprit le chasseur noir.

--Joe pas peur du capitaine. Il ira avec toi au camp de l'homme blanc, Nick, comme tu l'appelles.

Il jeta un coup d'oeil à Pathaway, puis il fixa ses regards sur la tête de son cheval.

--Ta maîtresse, Carlota, t'a-t-elle dit de m'accompagner jusque là? demanda Pathaway.

--Maîtresse avoir dit à Joe rester aussi longtemps qu'il voudrait. Joe revenir peut-être, et peut-être pas. Lui aller, ici, là, partout--pas savoir où il va. Parfois être guerrier.

--Alors, tu es libre de faire ce que tu veux? reprit le chasseur qui avait été tellement préoccupé jusqu'à ce moment qu'il n'avait pas fait grande attention au jeune Indien.

--Oui, repartit-il nettement.

Pathaway se prit à l'examiner.

C'était un garçon bien constitué et de fort bonne mine, qui semblait aussi capable que tout autre de sa race de faire son chemin dans le monde.

Il avait des cheveux longs, noirs, dont les boucles abondantes baignaient son visage et ses épaules. Son teint était très-foncé, et on remarquait en lui un penchant à la coquetterie, car il était chamarré de peintures, de plumes et de broderies, en _rassade_.

Il devait évidemment être un favori, parmi les habitants de la vallée du Trappeur, sans quoi il n'eût pas été aussi _galamment_ attifé.

--Je parle pour ton bien, dit le chasseur noir, car il vaudra mieux pour toi ne pas retourner au milieu de cette bande de coquins. Mais il me semble aussi que tu es bien jeune pour te lancer sur la piste des guerriers, la tribu doit camper loin d'ici.

--Joe pouvoir chasser, pêcher et subvenir à ses besoins. Ne t'inquiète pas de lui.

--Depuis combien de temps as-tu quitté les tiens?

--Deux ou trois lunes. Squaw blanche donner à moi des habits, beaucoup à manger, rien à faire. Joe pas aimer ouvrage. Femmes faire ouvrage pour lui.

Le jeune Indien toucha son cheval de la main et accéléra son allure au point que Pathaway fut obligé de mettre sa monture au galop pour se maintenir à sa hauteur. Au bout d'une heure, ils atteignirent le but de leur destination, c'est-à-dire la cabane de Nick Whiffles.

Le brave trappeur était devant sa porte et appuyé sur sa carabine.

A la vue des deux cavaliers, il éprouva un double sentiment de plaisir et d'étonnement, qui se refléta instantanément sur son visage.

--Ma foi, je partais, ô Dieu, oui! exclama-t-il. J'ai fait une tournée la nuit dernière et j'allais en recommencer une autre. Je savais bien que vous reviendriez; je me tuais de le dire à Sébastien, mais il n'en voulait rien croire, oui. Dieu, je le jure, votre serviteur! Drôle de garçon que Sébastien, c'est moi qui vous le dis. Figurez-vous qu'il n'a pas fermé l'oeil de toute la nuit dernière. Il n'a fait que geindre et brailler comme une Madeleine. Tiens, mais vous avez l'air de vous être colleté avec quelque guerrier indien. Vous revenez avec deux chevaux et un prisonnier. Tant mieux; vous êtes le bienvenu; Quelle diablesse de maudite petite difficulté?...

Tandis que Nick faisait cette question, Sébastien sortit de la hutte.

Sa première impulsion fut évidemment de se précipiter vers Pathaway et de lui saisir la main. Mais il s'arrêta à mi-chemin, dans une attitude qui indiquait la surprise et la joie.

Le chasseur noir s'empressa de le saluer affectueusement.

--Quelle espèce de bagage avez-vous là? demanda Nick en désignant l'Indien.

Joe n'avait pas mis pied à terre. Ses regards étaient attachés sur Sébastien.

--Ce garçon m'a servi de guide depuis la vallée du Trappeur, répondit Pathaway.

--La vallée du Trappeur! exclama Sébastien, en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Il avait l'air effaré et contemplait attentivement le guide.

Le chasseur observa ce tressaillement et le changement soudain de posture.

--Ainsi, dit Nick, vous êtes allé à la vallée du Trappeur et vous en revenez vivant? C'est bien extraordinaire, oui bien, je le jure, bien extraordinaire!

S'adressant ensuite à Joe:

--Pied à terre, et voyons quelle mine tu nous as.

--L'Indien ne parut pas avoir entendu.

--Mais Pathaway lui ayant, fait un signe, il sauta prestement sur le gazon.

--Joli marmot, joli marmot, quoiqu'il ait un petit brin l'air d'un gesteux. Il a bonne façon, tout de même, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Sébastien et Joe échangeaient, durant cette apostrophe, des oeillades étranges.

Pathaway crut y découvrir des signes d'une vive inimitié.

--Ainsi donc, poursuivit Nick, changeant brusquement de sujet de conversation, vous êtes allé à la vallée du Trappeur. Voyons, mettez-moi ces bêtes-là au pâturage, et venez nous dire ce que vous avez vu et entendu.

A cet instant, Sébastien poussa un cri de terreur, en montrant du doigt la tunique de Pathaway, tailladées et déchirée en plusieurs places.

--Une maudite petite difficulté, oui bien, je le jure, votre serviteur! dit Nick qui avait fait la même observation. Moi, je me suis toujours bien tiré des difficultés. Chacun a les siennes. Elles vous tombent sur les épaules quand vous ne vous y attendez pas, et ce n'est pas toujours facile de les mettre de côté, ô Dieu non! C'est vrai, ça, les difficultés nous pleuvent sur la caboche dès que nous touchons la terre. Le premier souffle se fait au milieu d'un tas de difficultés, tout aussi bien que le dernier.

Puis viennent les dents, la coqueluche, la rougeole, la petite vérole, la fièvre scarlatine et tout le tremblement des maladies!... Et les coupures, les bosses, les claques, les torgnoles, les roulées, les piles qu'on attrape à l'école! Les bosses? ça me rappelle que j'avais une polissonne de disposition pour tomber quand j'étais moutard.

Je savais parfaitement grimper sur les arbres, mais c'était bien le pis pour moi, car au plus haut que je montais, de plus haut je tombais. Il y avait dans la maison une couple d'escaliers que je ne descendis jamais que la tête en bas, jusqu'à l'âge de onze mois. Et je faisais tant de vacarme alors, que les voisins croyaient que j'apprenais à jouer de la grosse caisse. Et c'est que je vous avais aussi une voix! Ce fut surtout dans ma deuxième année que cette superbe voix se développa.

Les difficultés l'avaient tant élargie que quand j'ouvrais la bouche les vitres tremblaient et tout le monde se bouchait les oreilles. Il fallait m'entendre quand j'étais tombé d'un pommier ou d'un cerisier! Quelle musique, bon Dieu! Regardant ceux qui l'entouraient, Nick s'interrompit pour dire ensuite:

--Sébastien, ne mange pas ainsi l'Indien avec tes yeux, Indien, ne mange pas ainsi Sébastien avec tes yeux. J'ai connu des enfants qui sont devenus enragés pour s'être ainsi dévisagés.

Où en étais-je? Ils m'ont fait perdre le fil de ma pensée, avec leurs mauvaises façons.... Votre chemise de chasse est pas mal endommagée, Pathaway.

Il s'arrêta et se prit à considérer alternativement le chasseur noir elles deux adolescents.

--Pour vous tout dire en peu de mots, répliqua Pathaway, j'ai eu, avant-hier, une rencontre avec cet Hendricks. Nous nous sommes dit de gros mots; il s'est montré insolent et je lui ai donné une leçon.

--Ah! j'en suis content, ô Dieu, oui! s'écria Nick en frappant le sol avec la crosse de sa carabine, bien content, répéta-t-il, et je pense que cette leçon a été bonne.

--Quelques coups de poing qui l'ont envoyé rouler à terre.

--Bravo!

L'oreille tendue, la paupière dilatée, la respiration haletante, Sébastien écoutait.

--Est-ce tout? demanda Nick.

--Non. Il fallut une revanche. J'ai proposé un duel au couteau, il a accepté; et, dans la soirée d'hier, nous étions sur le terrain, un charmant endroit. La victoire me favorisa; je désarmai mon adversaire.

Le jeune Indien, qui jusqu'alors avait paru indifférent au récit, se rapprocha du narrateur.

--Hendricks était à ma merci, reprit Pathaway, et je ne sais ce que j'aurais fait quand une femme s'interposa.

--Carlota, c'était Carlota! murmura Portneuf qui venait de les rejoindre, car cette conversation avait lieu hors de la hutte.

--Oui, c'était Carlota, et avant que je connusse le danger, j'étais entouré par les vagabonds de la vallée du Trappeur.

--La misérable! exclama Sébastien.

Le jeune indien lui décocha un regard irrité; mais resta immobile.

--J'étais prisonnier, reprit Pathaway; et, après m'avoir fait marcher quelque temps ils m'ont donné un cheval et conduit à la vallée du Trappeur perdu où je suis entré par l'est.

--Vrai! dit Nick, dont le visage s'épanouit, et qu'avez-vous vu?

--Oh! peu de chose, peu de chose; quelque pauvres huttes, pas loin de la piste du Trappeur, qui est à la vallée du même nom ce qu'est un petit ruisseau se jetant dans un lac. Tous les mystères du local ne me furent pas révélés. Les bandits m'ont caché leurs antres les plus secrets.

--Sans doute, dit Nick; mais je crois que ces antres ne sont pas loin du lieu où nous avons trouvé Portneuf.

--Je fus, continua le chasseur, commis à la garde de Jack Wiley, avec promesse d'être pendu le lendemain matin. Fort heureusement mon geôlier s'endormit; je sortis de la hutte et je cherchais la piste du Trappeur quand je rencontrai....

--Vous rencontrâtes? interrompit fiévreusement Sébastien.

Le jeune Indien fronça les sourcils.

--Carlota, répondit Pathaway.

--Que dit-elle? que vous dit-elle? s'écria, Sébastien avec une agitation extraordinaire.

--Que je ne la comprenais pas; que j'avais été grossier envers elle, et qu'elle m'apprendrait à la connaître.

Les prunelles de Joe dardèrent des éclairs.

--La femme n'était pas tout à fait morte en Carlota, poursuivit le chasseur noir. Elle avait préparé mon évasion et je faillis tout perdre par ma vivacité.

--Est-ce que, demanda timidement Sébastien, est-ce que cette Carlota--cette femme-homme--est belle?

Les regards de Joe se rivèrent sur le visage de Pathaway.

--Je ne m'en suis pas occupé sérieusement, répliqua ce dernier en souriant; mais maintenant que je me rappelle ses traits un à un, je déclare qu'elle est avenante. Pour mieux dire, elle a une certaine beauté sauvage capable de séduire bien des hommes. Elle est brillante et audacieuse. Ce sont des qualités qui éblouissent certaines gens.

S'adressant à l'Indien:

--Voyons, que penses-tu de ta maîtresse, Joe?

--Pour ceux qui l'aiment, elle belle; pour ceux qui ne l'aiment point, pas belle, répondit-t-il.

Et ses yeux, un instant abaissés, se portèrent de nouveau sur Sébastien.

--Eh diable! qu'est-ce que ça te fait, petiot, qu'elle soit belle ou non? dit Nick d'un ton goguenard. Est-ce que tu aurais envie de lui faire un doigt de cour? Ah! si c'était le cas, tu peux bien être sûr que je ne donnerai jamais mon consentement pour te marier avec la fille d'un pirate de terre, si ce n'est pas sa femme, ô Dieu, non!

--Je crois plutôt que c'est sa fille, dit Pathaway.

--Donc, reprit Nick, la vermine vous donna un cheval et un guide pour vous tirer de cette diablesse de vallée? hum! hum! hum! C'est pas tout à fait naturel ça. Je gagerais Maraudeur contre la première cagne venue que vous avez mis sa poitrine dans une maudite petite difficulté; c'est-à-dire, pas sa poitrine, mais son sein, ce qui n'est pas encore exact, car j'aurais dû dire son coeur, n'est-ce point Pathaway?

Sébastien sourit et Joe se mordit la lèvre inférieure.

--Oh! dit le chasseur noir, je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que je fais ainsi des conquêtes à première vue. Du reste, Carlota n'est pas une femme commune.

--C'est aussi mon opinion, appuya Portneuf. Mais vous ne m'avez point parlé de mon enfant, de ma Nannette. J'attendais....

L'émotion lui coupa la parole.

--Non, dit doucement Pathaway, mais je ne sais rien encore sur son compte. Pourtant j'ai grande espérance....

La voix de Jeanjean s'éleva plaintive de la hutte.

Il chantait sa complainte de la Fille du trappeur.

--Allons, dit Nick en réfléchissant; il nous faudra lever le camp demain, pas plus tard.

A ce moment, Maraudeur se mit à aboyer; les chevaux qui paissaient sur le plateau dressèrent leurs têtes et leurs oreilles en donnant des signes d'effroi.

XIX

ENCORE JOE

--Tiens, mais c'est votre Martin, s'écria Pathaway, indiquant du doigt un ours gris énorme qui se dirigeait vers eux.

--C'est ma foi vrai; un bon animal, joliment bien apprivoisé, répliqua, Nick en se grattant le front. Ici Maraudeur! à bas, Infortune!

Puis, entre ses dents, il grommela

--Quelle diablesse de maudite petite difficulté?

Il prit sa carabine sous son bras et marcha droit à l'ours.

L'animal se dressa sur ses pattes de derrière... et approchant son museau de l'oreille de Whiffles:

--Mon frère, suis-moi, dit-il.

Le trappeur continua d'avancer à grands-pas, et Multonomah,--nos lecteurs l'ont reconnu--trotta lourdement à son côté.

A l'est et au versant du plateau sur lequel Nick avait planté sa tente, se trouvait une grotte assez profonde et masquée par d'épais buissons.

C'est là que Nick et son compagnon se rendirent.

En y arrivant, Multonomah laissa tomber sa peau d'ours, la serra dans un enfoncement de la caverne et dit à l'autre:

--Moi et mon frère, nous retournerons à la cabane. Grandes choses à dire.

Nick ne répondit point. Il était plus soucieux que d'habitude.

Ils revinrent au camp, où la sortie de Whiffles avec l'ours avait laissé un certain émoi.

--Mon ami Multonomah, un Shoshoné, vous le connaissez Pathaway, dit le trappeur, en présentant l'Indien.

La vue de ce dernier parut impressionner douloureusement Sébastien.

--Allons, petiot, cria Nick, d'un ton qu'il tâchait de rendre dégagé autant que possible; allons, prépare une bonne tranche de bison;--la meilleure, entends-tu? Voici un hôte qui doit avoir faim.

--Non, pas besoin, pas manger, répondit le Shoshoné d'un ton grave. Multonomah veut parler à Ténébreux.

--On écoute! dit Nick, faisant signe à Sébastien de s'éloigner et à Pathaway de se rapprocher.

Ces deux gestes furent compris, ceux qu'ils appelaient obéirent aussitôt, quoique Sébastien éprouvât quelque répugnance à quitter la compagnie.

--Va! dit Whiffles à l'Indien.

--Le Shoshoné a chassé et trappé avec Ténébreux. Il est son ami et son frère.

--C'est vrai, vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai. Et, malgré la couleur de ta peau qui n'est pas la couleur de la mienne, nos natures sont semblables, c'est moi qui le dis,--car tu es un humain assez honnête,--est-ce qu'un Indien n'est pas un humain, après tout?--oui, un humain aussi honnête que le plus humain qu'on peut découvrir d'ici au Grand Rouge[27]. Je sais bien que tu as un faible pour les chevelures; mais qui n'a ses faiblesses ici-bas? J'ai bien aussi les miennes, oui bien, je le jure, votre serviteur!

[Note 27: La rivière Rouge du Nord est ainsi appelée par les Indiens et les trappeurs.]

Nicolas regardait le Shoshoné avec des yeux cent fois plus éloquents encore que ses bonnes et franches paroles.

S'adressant ensuite à Pathaway:

--Il y en a pourtant, dit-il, qui ne se fieraient pas à cet Indien, parce qu'il n'est pas ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire un blanc; mais, sauf votre respect, sa peau n'est pas plus épaisse qu'une feuille de papier, et, si vous vous glissiez derrière, vous ne pourriez dire la différence qu'il y a entre vous et lui, ô Dieu, non! Là, prenez-moi cet Indien, écorchez-le et je défie qui que ce soit de dire à quelle race il appartient.

--Ce n'est pas le cuir qui fait l'Indien, dit Multonomah; l'Indien est Indien par le dedans. Nick aime une chose, Multonomah en aime une autre. Le buffle n'aime pas le loup des prairies, ni l'antilope la panthère.

--Cela se peut, reprit Nick; cela se peut. Nous ne nous disputerons pas à cet égard; mais le dedans d'une montre ressemble diantrement au dedans d'une autre montre, quoiqu'il y ait des montres qui marchent pas mal plus vite que d'autres. Il y a aussi des horloges, mais le principe des montres est le principe des horloges, c'est mon opinion, ô Dieu, oui!

--Frère, dit lentement l'Indien, je ne suis pas venu pour parler de la manière dont le Grand Esprit nous a faits. N'as-tu pas vu des nuages dans le ciel? Fera-t-il beau, demain?

Nick et le Shoshoné échangèrent un double coup d'oeil.

--Indien, dit le premier, le ciel n'est pas clair; il est marbré de taches rouges et noires.

--Ténébreux n'est pas aveugle et j'en suis aise. Mais s'il voit, pourquoi est-il ici? Pourquoi, à la veille de la tempête ne cherche-t-il pas un abri, ainsi que font les oiseaux?

--Les oiseaux ne laissent pas de traces, murmura Nick en hochant la tête.

--Les oiseaux sont sages. L'homme n'a pas seul le don de la sagesse. Le serpent lui-même sait discerner l'approche de son ennemi, et alors il se retire dans son trou.

--Shoshoné, dit Pathaway s'adressant à l'Indien, parle ouvertement et sans figures.

--Je parlé comme je parle, repartit fièrement Multonomah! Le Maître de la vie ne parle jamais à ses enfants que par signes. Il ne dit pas: «Il y aura un orage,» mais il rend l'air lourd et place un nuage à son ciel. Il ne dit pas:--«Il fera beau demain,» mais il rougit et chauffe son soleil, comme s'il voulait l'envoyer sur un champ de bataille.

--Où, le ciel sera-t-il clair? demanda Nick.

--Il ne sera pas clair. Mais Multonomah tournerait ses mocassins vers le nord. Il a remarqué que quelques oiseaux font leurs nids dans les crevasses au sommet des rochers.

--Les oiseaux ne sont pas fous, dit Nick.

--Les plus petites choses nous instruisent, répliqua simplement le chef.

--Mais l'homme étant doué de la faculté de parler, il devrait exercer cette faculté d'une manière intelligible, fit observer Pathaway.

--Je parle pour ceux qui peuvent me comprendre. Ceux qui ne me comprennent pas, quand je m'exprime comme la nature me l'a appris, ne tireraient aucun profit de mes discours, si je parlais le langage des visages pâles.

Puis à Nick:

--Ténébreux, tu m'as entendu, et tu sais lire dans le livre du ciel et de la terre.

--Je le puis et je te remercie, mon frère, pour ta visite amicale. Je te souhaite d'heureuses chasses et l'appui constant du Grand Manitou.

--Ténébreux, j'ai dit, je m'en vas.

Multonomah tourna sur les talons et partit comme une flèche.

--Un Indien est un Indien, fit Nick Whiffles en mordillant l'extrémité de sa barbe, qu'il avait portée à la bouche avec sa main gauche.

Sébastien se tenait pâle, accoudé contre un arbre.

On eût dit qu'il avait entendu et compris cette conversation.

--Multonomah a bien parlé, dit Nick, après un moment de silence.

--Oui, répliqua distraitement Pathaway; j'admire bien des choses dans le véritable type indien. C'est à la nature que les Peaux-rouges empruntent leurs moyens de communication. La terre et le ciel sont leurs livres.

--Livres que j'ai pas mal étudiés moi-même, ô Dieu, oui! Souvent je les ai lus, voyez-vous, quand je reposais la nuit au milieu des prairies et que le ciel étalait ses grandes pages devant moi. Chaque étoile me disait quelle route je devais suivre pour trouver tel lac ou telle-rivière, cette montagne-ci ou cette vallée-là?

--Vrai! dit le chasseur noir.

--Je n'ai jamais été un astrologue très-fort et je ne connais pas une seule consternation...

--Constellation, voulez-vous dire?

--Ça ne fait pas de différence, répliqua imperturbablement Nick. Ça s'écrit des deux manières, quoique celle dont vous parlez puisse être plus-propre au point de vue grammatical. Comme je le disais, je n'ai jamais connu une consternation par le nom que lui donnent les savants, car je ne suis pas savant moi, ô Dieu non! Mais je les ai nommées à ma façon, j'en appelle une le Buffle, une autre le Chat-sauvage, une troisième le Loup, une quatrième le Serpent et ainsi de suite. Pour les étoiles isolées, je les nomme généralement comme mes chevaux--les favoris s'entend! de même que Suggestion, Firebug, etc. Ça m'épargne diablement des études, et c'est suivant la nature, qui est aussi une bonne maîtresse d'école, à peu près la seule que j'aie jamais eue, car je ne suis jamais allé à l'école qu'une couple de jours dans ma vie. Le maître m'appela et dit: «Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il, en montrant la lettre A. «Sais pas» que je lui dis. «Savez pas, n'est-ce pas», dit-il, en me flanquant un coup dans les jambes. «C'est pas la peine», dis-je en me sauvant au bout de la salle. «C'est ce que nous verrons», qui dit. «Pourquoi avez-vous été envoyé ici? Regardez bien ça, monsieur», qui dit encore. Je revins près du maître d'école avec le frisson dans le dos et j'ouvris les yeux aussi grands que je pouvais. «Qu'est-ce que c'est que ça», dit-il, montrant son A. «Ça, je dis, ça ressemble au pignon de notre maison.» «Au pignon de votre maison, polisson!» qui dit, et pan pan, son bâton me tomba si dru sur la tête et les épaules que je ne vis plus que des tas de chandelles devant mes yeux. «Ah! gueux! ah! scélérat! ah! petit gibier de potence, tu es venu ici pour te moquer de moi, pour corrompre et empoisonner toute la jeunesse de mon institution,» qui disait, en cognant de plus en plus fort. Je me retournai, il n'y avait dans toute l'école que trois ou quatre mauvaises petites vermines comme moi, qui grelottaient de froid, car c'était au coeur de l'hiver et on avait oublié d'allumer le poêle, ô Dieu oui! Je compris tout de suite que le maître était devenu fou parce que son établissement n'était pas mieux encouragé. «Tu veux me gâter la génération naissante», qui disait. «Qu'est ce que ça me fait que votre génération naissante?» que je lui dis. Et là-dessus je pris mes jambes à mon cou et me sauvai aussi vite que je pus chez nous. Ma mère voulut me renvoyer le lendemain, mais nenni--ni, ni-ni, tout était était fini, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Sans doute le brave trappeur ne se serait pas arrêté en si beau chemin et il aurait continué son comique récit. Mais Sébastien l'interrompit.

--Vous avez oublié l'ours gris et le Shoshoné, père Nicolas, dit-il.